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作者:法-Emile Zola 当前章节:15432 字 更新时间:2026-6-15 23:40

n'aurait jamais songé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit

ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employé

modèle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir,

il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain

par petites tranches, machant avec lenteur, faisant tra?ner son repas

le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et

fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait

à rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le

visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il était

heureux.

Sa chair semblait morte, il ne songeait guère à Thérèse. Il pensait

parfois à elle, comme on pense à une femme qu'on doit épouser plus

tard, dans un avenir indéterminé. Il attendait l'heure de son mariage

avec patience, oubliant la femme, rêvant à la nouvelle position qu'il

aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il

flanerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, à la boutique du

passage, malgré le vague malaise qu'il éprouvait en y entrant.

Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien

ami de collège, chez le jeune peintre avec lequel il avait logé

pendant longtemps. L'artiste travaillait à un tableau qu'il comptait

envoyer au Salon et qui représentait une Bacchante nue, vautrée sur un

lambeau d'étoffe. Dans le fond de l'atelier, un modèle, une femme

était couchée, la tête ployée en arrière, le torse tordu, la hanche

haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine,

allongeant les bras, s'étirant pour se délasser. Laurent, qui s'était

assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son

ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritèrent dans cette contemplation.

Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant près d'un

an, il la garda pour ma?tresse. La pauvre fille s'était mise à

l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser

tout le jour, et revenait régulièrement chaque soir à la même heure;

elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle

gagnait, ne co?tant ainsi pas un sou à Laurent, qui ne s'inquiétait

nullement d'où elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette

femme mit un équilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un

objet utile et nécessaire qui maintenait son corps en paix et en

santé; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint à la

pensée qu'il était infidèle à Thérèse. Il se sentait plus gras et plus

heureux. Voilà tout.

Cependant le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme s'habillait

de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie

et embellie. Mais il éprouvait toujours un certain malaise devant

elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de

caprices étranges, riant et s'attristant sans raison. L'indécision où

il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses

troubles. Il se mit à hésiter, ayant une peur atroce de compromettre

sa tranquillité; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de

ses appétits, il craignait de risquer l'équilibre de sa vie en se

liant à une femme nerveuse dont la passion l'avait déjà rendu fou.

D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les

angoisses que la possession de Thérèse devait mettre en lui.

Le premier choc qu'il re?ut et qui le secoua dans son affaissement fut

la pensée qu'il fallait enfin songer à son mariage. Il y avait près de

quinze mois que Camille était mort. Un instant, Laurent pensa à ne pas

se marier du tout, à planter là Thérèse, et à garder le modèle dont

l'amour complaisant et à bon marché lui suffisait. Puis, il se dit

qu'il ne pouvait avoir tué un homme pour rien; en se rappelant le

crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour posséder à lui

seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre

deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter

un homme à l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et

se décider ensuite à vivre avec une petite fille qui tra?nait son

corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire.

D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par un lien de sang et

d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui

appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-être, s'il ne

l'épousait pas, irait-elle tout dire à la justice, par vengeance et

jalousie. Ces idées battaient dans sa tête.

La fièvre le reprit.

Sur ces entrefaites, le modèle le quitta brusquement. Un dimanche,

cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouvé un g?te plus

chaud et plus confortable. Laurent fut médiocrement affligé;

seulement, il s'était habitué à avoir, la nuit, une femme à son c?té,

et il éprouva un vide subit dans son existence. Huit jours après ses

nerfs se révoltèrent. Il revint s'établir, pendant des soirées

entières, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thérèse

avec des yeux où luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui

sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait,

s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards.

Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l'angoisse et au désir, après

une longue année d'attente écoeurée et indifférente. Un soir, Laurent,

en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage.

--Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il

d'une voix ardente.

La jeune femme fit un geste d'effroi.

--Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents.

--J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis

las; je te veux.

Thérèse le regarda follement; des chaleurs lui br?laient les mains et

le visage. Elle sembla hésiter; puis d'un ton brusque:

--Marions-nous, je serai à toi.

XVII

Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquiète.

L'haleine chaude, le consentement de Thérèse venaient de remettre en

lui les apretés d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau

à la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel.

Lorsqu'il fut arrivé rue Saint-Victor, à la porte de son h?tel, il eut

peur de monter, d'être seul. Un effroi d'enfant, inexplicable,

imprévu, lui fit craindre de trouver un homme caché dans sa mansarde.

Jamais il n'avait été sujet à de pareilles poltronneries. Il n'essaya

même pas de raisonner le frisson étrange qui le prenait; il entra chez

un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu'à minuit,

immobile et muet à une table, buvant machinalement de grands verres de

vin. Il songeait à Thérèse, il s'irritait contre la jeune femme qui

n'avait pas voulu le recevoir le soir même dans sa chambre, et il

pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle.

On ferma la boutique, on le mit à la porte, il rentra pour demander

des allumettes. Le bureau de l'h?tel se trouvait au premier étage.

Laurent avait une longue allée à suivre et quelques marches à monter,

avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette allée, ce bout d'escalier,

d'un noir terrible, l'épouvantaient. D'ordinaire, il traversait

gaillardement ces ténèbres. Ce soir-là, il n'osait sonner, il se

disait qu'il y avait peut-être, dans un certain renfoncement formé par

l'entrée de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement à

la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette

et se décida à s'engager dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il

resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes

sur le mur humide avec une anxiété qui faisait trembler sa main. Il

lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les

allumettes se brisaient entre ses doigts. Il réussit à en allumer une.

Le soufre se mit à bouillir, à enflammer le bois avec une lenteur qui

redoubla les angoisses de Laurent; dans la clarté pale et bleuatre du

soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer

des formes monstrueuses. Puis l'allumette pétilla, la lumière devint

blanche et claire. Laurent, soulagé, s'avan?a avec précaution, en

ayant soin de ne pas manquer de lumière. Lorsqu'il lui fallut passer

devant la cave, il se serra contre le mur opposé: il y avait là une

masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques

marches qui le séparaient du bureau de l'h?tel, et se crut sauvé

lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus doucement,

en élevant la bougie, en éclairant tous les coins devant lesquels il

devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent,

lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumière, le

remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effa?ant

brusquement devant lui.

Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son

premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite

minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait

caché. Il ferma la fenêtre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait

bien descendre par là. Quand il eut pris ces dispositions, il se

déshabilla, en s'étonnant de sa poltronnerie, 11 finit par sourire,

par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux et ne pouvait

s'expliquer cette crise subite de terreur.

Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tiédeur des draps, il songea de

nouveau à Thérèse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux

fermés obstinément, cherchant le sommeil, il sentait malgré lui ses

pensées travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui

présenter toujours les avantages qu'il aurait à se marier au plus

vite. Par moments, il se retournait, il se disait: ? Ne pensons plus,

dormons; il faut que je me lève à huit heures demain pour aller à mon

bureau. ? Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil.

Mais les idées revenaient une à une; le travail sourd de ses

raisonnements recommen?ait; il se retrouvait dans une sorte de rêverie

aigu?, qui étalait au fond de son cerveau les nécessités de son

mariage, les arguments que ses désirs et sa prudence donnaient tour à

tour pour et contre la possession de Thérèse.

Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair

irritée, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il

laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre

était rompu, la fièvre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut

l'idée de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait

ouvrir la grille, il irait frapper à la petite porte de l'escalier et

Thérèse le recevrait. A cette pensée, le sang montait à son cou.

Sa rêverie avait une lucidité étonnante. Il se voyait dans les rues,

marchant vite le long des maisons, et il se disait: ? Je prends ce

boulevard, je traverse ce carrefour, pour être plus t?t arrivé. ? Puis

la grille du passage grin?ait, il suivait l'étroite galerie, sombre et

déserte, en se félicitant de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu

de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait être dans l'allée,

dans le petit escalier par où il avait passé si souvent. Là, il

éprouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs

délicieuses, les voluptés poignantes de l'adultère. Ses souvenirs

devenaient des réalités qui impressionnaient tous ses sens: il sentait

l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait

l'ombre sale qui tra?nait. Et il montait chaque marche, haletant,

prêtant l'oreille, contentant déjà ses désirs dans cette approche

craintive de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte, la porte

s'ouvrait, Thérèse était là qui l'attendait, en jupon, toute blanche.

Ses pensées se déroulaient devant lui en spectacles réels. Les yeux

fixés sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les

rues, après être entré dans le passage et avoir gravi le petit

escalier, il crut apercevoir Thérèse, ardente et pale, il sauta

vivement de son lit, en murmurant: ? Il faut que j'y aille, elle

m'attend. ? Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa

l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta

un moment immobile, les pieds nus, écoutant. Il lui semblait entendre

du bruit sur le carré. S'il allait chez Thérèse, il lui faudrait

passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pensée lui

fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'épouvante le reprit,

une épouvante bête et écrasante. Il regarda avec défiance dans sa

chambre, il y vit tra?ner des lambeaux blanchatres de clarté; alors,

doucement, avec des précautions pleines d'une hate anxieuse, il

remonta sur son lit, et, là, se pelotonna, se cacha, comme pour se

dérober à une arme, à un couteau qui l'aurait menacé.

Le sang s'était porté violemment à son cou, et son cou le br?lait. Il

y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure,

de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié en

la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il

avait vivement retiré la main pour ne plus la sentir, et il la sentait

toujours, dévorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter

délicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour

ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux

repliés. Roidi, irrité, il resta là, le cou rongé, les dents claquant

de peur.

Maintenant ses idées s'attachaient à Camille, avec une fixité

effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de

Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son

mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait

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