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作者:法-Emile Zola 当前章节:15429 字 更新时间:2026-6-15 23:40

chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine

pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et

alternées de volupté et de dégo?t, ces contacts successifs de chair

br?lante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient

haleter et frissonner, raler d'angoisse.

Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs

cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient

plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils

n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du

mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse.

C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils

éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures

d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons

égo?stes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir

tous deux poussés au meurtre. La fièvre les br?lant de nouveau, ils

retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égo?sme, ces raisons

premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour go?ter ensuite

les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime.

D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la

résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y

avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés,

en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un ab?me dont l'horreur

les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être,

cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante,

alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute.

Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs

désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de

rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles.

Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient

l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils

cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler

devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au

mariage.

Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que

son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était

en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire,

elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit

détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par

les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs

semaines.

Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et

à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver

que sort mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être

parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le

prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le

paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que

l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que

cet héritage ne lui échappat et n'allat dans les poches d'un de ses

cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction

du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans

femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore.

D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commen?ait

à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui

était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses

réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien

faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser

Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à

lui seul sa ma?tresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son

crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par

l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner

comme lui, de go?ter une béatitude de toutes les heures; si la passion

seule l'e?t poussé, il n'aurait pas montré tant de lacheté, tant de

prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un

assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable

de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui

revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de

tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant

lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait

son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il

boirait, il dormirait son so?l; il aurait sans cesse sous la main une

femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs;

bient?t il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme

Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il

se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout.

A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et

lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres

avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un

nouvel argument puisé dans son égo?sme, qui l'obligeait à épouser la

veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait

beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait

toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait

toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa

gorge.

XIX

Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des

résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui,

au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière

voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme

joua son r?le de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle

parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans

rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle

répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait

ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des

étouffements continus, des sourires pales et navrants, des silences

écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée

sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme

Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde

que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette

enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égo?sme se mêlait à ce

dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les

faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint

à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de

la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce

du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune

femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir

de ses désespoirs muets.

En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son

vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et

lui dit ses craintes.

--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses

anciennes fonctions, je m'aper?ois depuis longtemps que Thérèse boude,

et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute

chagrine.

--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions

la guérir!

--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce

s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis

bient?t deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux.

La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement

Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en

elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive,

tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort,

il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce.

Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était

malade par besoin de mari.

--Mariez-la au plus t?t, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas

la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il

est bon, croyez-moi.

Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils

était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom

de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue

maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au

fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura,

il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis,

quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea

malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée

d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les

délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lachetés

lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne

et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était

pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie apre à

vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des

dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse

et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis

que sa nièce ne parlait plus et restait là, pale et affaiblie,

l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait

un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de

la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidat à

attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent

accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son

fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un

réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle

cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix

d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore

plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de fa?on à être

heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de

la jeune femme ne v?nt troubler les dernières heures de sa vieillesse.

La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de

chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait

de causer mariage avec sa nièce, ouvertement.

Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son

éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement,

Laurent avait pris le r?le d'homme sensible et serviable. Il était aux

petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il

comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable

dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou

noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait

auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose,

ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de

Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux

asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en

sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage.

Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait

qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il

s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et

pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de

la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la

santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'ame souffre de la

souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part,

il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements,

des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme.

--Nous la perdrons bient?t, murmurait-il avec des larmes dans la voix.

Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre

pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées!

Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace

jusqu'à parler de Camille.

--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre

ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans,

depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera,

rien ne la guérira. Il faut nous résigner.

Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes

larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque

fois qu'on pronon?ait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots,

elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son

pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et

d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire

pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ?tait la vue nette

des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple

et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de

ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les

rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait

sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il

rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il

frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il

disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce

jalousie, craignant que la veuve n'aimat l'homme qu'il avait jeté à

l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné.

Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne

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