chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine
pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et
alternées de volupté et de dégo?t, ces contacts successifs de chair
br?lante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient
haleter et frissonner, raler d'angoisse.
Et, chaque jour, l'épouvante des amants grandissait, chaque jour leurs
cauchemars les écrasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient
plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils
n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du
mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse.
C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le désir qu'ils
éprouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures
d'indifférence, ils avaient hésité, oubliant chacun les raisons
égo?stes et passionnées qui s'étaient comme évanouies, après les avoir
tous deux poussés au meurtre. La fièvre les br?lant de nouveau, ils
retrouvaient, au fond de leur passion et de leur égo?sme, ces raisons
premières qui les avaient décidés à tuer Camille, pour go?ter ensuite
les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage légitime.
D'ailleurs, c'était avec un vague désespoir qu'ils prenaient la
résolution suprême de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y
avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés,
en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un ab?me dont l'horreur
les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur être,
cramponnés, muets, tandis que des vertiges, d'une volupté cuisante,
alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute.
Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs
désirs peureux, ils sentaient l'impérieuse nécessité de s'aveugler, de
rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles.
Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient
l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils
cherchaient à se faire à eux-mêmes des promesses de bonheur, à étaler
devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au
mariage.
Thérèse désirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que
son organisme réclamait les caresses violentes de Laurent. Elle était
en proie à une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire,
elle ne raisonnait guère, elle se jetait dans la passion, l'esprit
détraqué par les romans qu'elle venait de lire, la chair irritée par
les insomnies cruelles qui la tenaient éveillée depuis plusieurs
semaines.
Laurent, d'un tempérament plus épais, tout en cédant à ses terreurs et
à ses désirs, entendait raisonner sa décision. Pour se bien prouver
que sort mariage était nécessaire et qu'il allait enfin être
parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le
prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son père, le
paysan de Jeufosse, s'entêtant à ne pas mourir, il se disait que
l'héritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait même que
cet héritage ne lui échappat et n'allat dans les poches d'un de ses
cousins, grand gaillard qui piochait la terre à la vive satisfaction
du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans
femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore.
D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commen?ait
à s'ennuyer singulièrement à son bureau, la légère besogne qui lui
était confiée devenait accablante pour sa paresse. Le résultat de ses
réflexions était toujours que le suprême bonheur consiste à ne rien
faire. Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser
Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le désir de posséder à
lui seul sa ma?tresse était entré pour beaucoup dans la pensée de son
crime, mais il avait été conduit au meurtre peut-être plus encore par
l'espérance de se mettre à la place de Camille, de se faire soigner
comme lui, de go?ter une béatitude de toutes les heures; si la passion
seule l'e?t poussé, il n'aurait pas montré tant de lacheté, tant de
prudence; la vérité était qu'il avait cherché à assurer, par un
assassinat, le calme et l'oisiveté de sa vie, le contentement durable
de ses appétits. Toutes ces pensées, avouées ou inconscientes, lui
revenaient. Il se répétait, pour s'encourager, qu'il était temps de
tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il étalait devant
lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait
son bureau, il vivrait dans une paresse délicieuse; il mangerait, il
boirait, il dormirait son so?l; il aurait sans cesse sous la main une
femme ardente qui rétablirait l'équilibre de son sang et de ses nerfs;
bient?t il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme
Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il
se créerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout.
A chaque heure, depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et
lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres
avantages, et il était tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouvé un
nouvel argument puisé dans son égo?sme, qui l'obligeait à épouser la
veuve du noyé. Mais il avait beau se forcer à l'espérance, il avait
beau rêver un avenir gras de paresse et de volupté, il sentait
toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il éprouvait
toujours, par moments, une anxiété qui étouffait la joie dans sa
gorge.
XIX
Cependant, le travail sourd de Thérèse et de Laurent amenait des
résultats. Thérèse avait pris une attitude morne et désespérée, qui,
au bout de quelques jours, inquiéta Mme Raquin. La vieille mercière
voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nièce. Alors, la jeune femme
joua son r?le de veuve inconsolée avec une habileté exquise; elle
parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans
rien préciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle
répondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait
ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient des
étouffements continus, des sourires pales et navrants, des silences
écrasants de vide et de désespérance. Devant cette jeune femme, pliée
sur elle-même, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme
Raquin finit par s'alarmer sérieusement; elle n'avait plus au monde
que sa nièce, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette
enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'égo?sme se mêlait à ce
dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappée dans les
faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre, lorsqu'il lui vint
à la pensée qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de
la boutique humide du passage. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce
du regard, elle étudia avec épouvante les tristesses de la jeune
femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la guérir
de ses désespoirs muets.
En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son
vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et
lui dit ses craintes.
--Pardieu, lui répondit le vieillard avec la brutalité franche de ses
anciennes fonctions, je m'aper?ois depuis longtemps que Thérèse boude,
et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute
chagrine.
--Vous savez pourquoi? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions
la guérir!
--Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce
s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis
bient?t deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux.
La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement
Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en
elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, était tout aussi vive,
tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort,
il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nièce.
Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était
malade par besoin de mari.
--Mariez-la au plus t?t, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas
la voir se dessécher entièrement. Tel est mon avis, chère dame, et il
est bon, croyez-moi.
Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite à la pensée que son fils
était déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait pas même prononcé le nom
de Camille, et il s'était mis à plaisanter en parlant de la prétendue
maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle gardait seule, au
fond de son être, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura,
il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis,
quand elle eut bien pleuré, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea
malgré elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma à l'idée
d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les
délicatesses de sa mémoire, tuait de nouveau son fils. Des lachetés
lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thérèse, morne
et accablée, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'était
pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie apre à
vivre d'un désespoir éternel: il y avait en elle des souplesses, des
dévouements, des effusions, tout un tempérament de bonne dame, grasse
et affable, qui la poussait à vivre dans une tendresse active. Depuis
que sa nièce ne parlait plus et restait là, pale et affaiblie,
l'existence devenait intolérable pour elle, la boutique lui paraissait
un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de
la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidat à
attendre paisiblement la mort. Ces désirs inconscients lui firent
accepter le projet de remarier Thérèse; elle oublia même un peu son
fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un
réveil, comme des volontés et des occupations nouvelles d'esprit. Elle
cherchait un mari pour sa nièce, et cela emplissait sa tête. Ce choix
d'un mari était une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore
plus à elle qu'à Thérèse; elle voulait la marier de fa?on à être
heureuse elle-même, car elle craignait vivement que le nouvel époux de
la jeune femme ne v?nt troubler les dernières heures de sa vieillesse.
La pensée qu'elle allait introduire un étranger dans son existence de
chaque jour l'épouvantait; cette pensée seule l'arrêtait, l'empêchait
de causer mariage avec sa nièce, ouvertement.
Pendant que Thérèse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son
éducation lui avait donnée, la comédie de l'ennui et de l'accablement,
Laurent avait pris le r?le d'homme sensible et serviable. Il était aux
petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il
comblait d'attentions délicates. Peu à peu, il se rendit indispensable
dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou
noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière cherchait
auteur d'elle, mal à l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose,
ayant presque peur de se trouver en tête à tête avec les désespoirs de
Thérèse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soirée que pour mieux
asseoir sa puissance; il venait tous les jours à la boutique en
sortant de son bureau, il y restait jusqu'à la fermeture du passage.
Il faisait les commissions, il donnait à Mme Raquin, qui ne marchait
qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il
s'asseyait, il causait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et
pénétrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de
la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiéter beaucoup de la
santé de Thérèse, en ami, en homme tendre dont l'ame souffre de la
souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin à part,
il la terrifia en paraissant très effrayé lui-même des changements,
des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme.
--Nous la perdrons bient?t, murmurait-il avec des larmes dans la voix.
Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre
pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soirées!
Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent poussait même l'audace
jusqu'à parler de Camille.
--Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre
ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans,
depuis le jour funeste où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera,
rien ne la guérira. Il faut nous résigner.
Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame à chaudes
larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque
fois qu'on pronon?ait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots,
elle s'abandonnait, elle aurait embrassé la personne qui nommait son
pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de trouble et
d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire
pleurer à volonté, la briser d'une émotion qui lui ?tait la vue nette
des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple
et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgré les révoltes sourdes de
ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les
rares qualités, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait
sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il
rencontrait les regards de Thérèse fixés étrangement sur les siens, il
frissonnait, il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il
disait du noyé; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce
jalousie, craignant que la veuve n'aimat l'homme qu'il avait jeté à
l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'halluciné.
Pendant toute la conversation, Mme Raquin était dans les larmes, ne