voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent
était un coeur aimant et généreux, lui seul se souvenait de son fils,
lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle
essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse
infinie, elle l'aimait comme son propre enfant.
Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient déjà dans la salle à
manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thérèse, lui demandant
avec une inquiétude. douce des nouvelles de sa santé. Il s'assit un
instant à c?té d'elle, jouant, pour les personnes qui étaient là, son
r?le d'ami affectueux et effrayé. Comme les jeunes gens étaient près
l'un de l'autre, échangeant quelques mots, Michaud, qui les regardait,
se pencha et dit tout bas à la vieille mercière, en lui montrant
Laurent:
--Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce
mariage. Nous vous aiderons, s'il est nécessaire.
Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pensée, Thérèse
devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappée
d'un trait de lumière; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle
retirerait personnellement du mariage de Thérèse et de Laurent. Ce
mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient déjà,
elle et sa nièce, à l'ami de son fils, à l'excellent coeur qui venait
les distraire, le soir. De cette fa?on, elle n'introduirait pas un
étranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'être malheureuse;
au contraire, tout en donnant un soutien à Thérèse, elle mettrait une
joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils
dans ce gar?on qui depuis trois ans lui témoignait une affection
filiale. Puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au
souvenir de Camille en épousant Laurent. Les religions du coeur ont
des délicatesses étranges. Mme Raquin, qui aurait pleuré en voyant un
étranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune révolte à
la pensée de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son
fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la
famille.
Pendant toute la soirée, tandis que ses invités jouaient aux dominos,
la vieille mercière regarda le couple avec des attendrissements qui
firent deviner au jeune homme et à la jeune femme que leur comédie
avait réussi et que le déno?ment était proche. Michaud, avant de se
retirer, eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin,
puis il prit avec affectation le bras de Laurent et déclara qu'il
allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'éloignant,
échangea un rapide regard avec Thérèse, un regard plein de
recommandations pressantes.
Michaud s'était chargé de tater le terrain, il trouva le jeune homme
très dévoué pour ces dames, mais très surpris d'un projet de mariage
entre Thérèse et lui. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait
comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait
commettre un véritable sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire
de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un
consentement, il parla même de dévouement, il alla jusqu'à dire au
jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils à Mme Raquin
et un époux à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa vaincre; il
feignit de céder à l'émotion, d'accepter la pensée de mariage comme
une pensée tombée du ciel, dictée par le dévouement et le devoir,
ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui
formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait,
croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait
d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage qui rendrait aux soirées du
jeudi toute leur ancienne joie.
Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement
les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec
Thérèse. Au moment où sa nièce, pale et chancelante comme toujours,
allait se retirer, la vieille mercière la retint un instant. Elle la
questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'être franche, de lui
avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle
n'obtenait que des réponses vagues, elle parla des vides du veuvage.
Elle en vint peu à peu à préciser l'offre d'un nouveau mariage, elle
finit par demander nettement à Thérèse si elle n'avait pas le secret
désir de se remarier. Thérèse se récria, dit qu'elle ne songeait pas à
cela, et qu'elle resterait fidèle à Camille. Mme Raquin se mit à
pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le
désespoir ne peut être éternel; enfin, en réponse à un cri de la jeune
femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma
brusquement Laurent. Alors, elle s'étendit avec un flot de paroles sur
la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son
ame, répéta tout haut ce qu'elle avait pensé durant la soirée; elle
peignit, avec un na?f égo?sme, le tableau de ses derniers bonheurs,
entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse,
résignée et docile, prête à contenter ses moindres souhaits.
--J'aime Laurent comme un frère, dit-elle douloureusement, lorsque sa
tante se tut. Puisque vous le désirez, je tacherai de l'aimer comme un
époux. Je veux vous rendre heureuse.... J'espérais que vous me
laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il
s'agit de votre bonheur.
Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effrayée
d'avoir été la première à oublier son fils. En se mettant au lit, Mme
Raquin sanglota amèrement es s'accusant d'être moins forte que
Thérèse, de vouloir par égo?sme un mariage que la jeune veuve
acceptait par simple abnégation.
Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte
conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se
communiquèrent le résultat de leurs démarches, et convinrent de mener
les choses rondement, en for?ant les jeunes gens à se fiancer le soir
même.
Le soir à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin, lorsque
Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire
de police lui dit à l'oreille:
--Elle accepte.
Ce mot brutal fut entendu de Thérèse, qui resta pale, les yeux
impudemment fixés sur Laurent. Les deux amants se regardèrent pendant
quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux
qu'il fallait accepter la position sans hésiter et en finir d'un coup.
Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait
tous ses efforts pour retenir ses larmes.
--Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai causé de votre bonheur avec
M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse.
La pauvre vieille, en s'entendant appeler ? chère mère ?, laissa
couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thérèse et la mit
dans celle de Laurent, sans pouvoir parler.
Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils
restèrent les doigts serrés et br?lants, dans une étreinte nerveuse.
Le jeune homme reprit d'une voix hésitante:
--Thérèse, voulez-vous que nous fassions à votre tante une existence
gaie et paisible?
--Oui, répondit la jeune femme faiblement, nous avons une tache à
remplir.
Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, très pale:
--Lorsque Camille est tombé á l'eau, il m'a crié: ? Sauve ma femme, je
te la confie. ? Je crois accomplir ses derniers voeux en épousant
Thérèse.
Thérèse lacha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait
re?u comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant
l'écrasa. Elle le regarda avec des yeux hébétés, tandis que Mme
Raquin, que les sanglots étouffaient, balbutiait:
--Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous
remerciera du fond de sa tombe.
Laurent sentit qu'il fléchissait, il s'appuya sur le dossier d'une
chaise. Michaud, qui, lui aussi, était ému aux larmes, le poussa vers
Thérèse, en disant:
--Embrassez-vous, ce seront vos fian?ailles.
Le jeune homme fut pris d'un étrange malaise en posant ses lèvres sur
les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme br?lée
par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses
que cet homme lui faisait devant témoins: tout son sang lui monta à la
face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et
qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours.
Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent.
Leur mariage était décidé, ils touchaient enfin au but qu'ils
poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le
jeudi suivant, le mariage fut annoncé à Grivet, à Olivier et à sa
femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, était ravi; il se frottait
les mains et répétait:
--C'est moi qui ai pensé a cela, c'est moi qui les ai mariés.... Vous
verrez le joli couple!
Suzanne vint embrasser silencieusement Thérèse. Cette pauvre créature,
toute morte et toute blanche, s'était prise d'amitié pour la jeune
veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de
terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nièce, Grivet
hasarda quelques plaisanteries épicées qui eurent un succès médiocre.
En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie, et déclara que tout
était pour le mieux; à vrai dire, la compagnie se voyait déjà à la
noce.
L'attitude de Thérèse et de Laurent resta digne et savante. Ils se
témoignaient une amitié tendre et prévenante, simplement. Ils avaient
l'air d'accomplir un acte de dévouement suprême. Rien dans leur
physionomie ne pouvait faire soup?onner les terreurs, les désirs qui
les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pales sourires, avec
des bienveillances molles et reconnaissantes.
Il y avait quelques formalités à remplir. Laurent dut écrire à son
père pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse,
qui avait presque oublié qu'il e?t un fils à Paris, lui répondit, en
quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il
voulait; il lui fit comprendre que, résolu à ne jamais lui donner un
sou, il le laissait ma?tre de son corps et l'autorisait à commettre
toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accordée inquiéta
singulièrement Laurent.
Mme Raquin, après avoir lu la lettre de ce père dénaturé, eut un élan
de bonté qui la poussa à faire une sottise. Elle mit sur la tête de sa
nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait, elle se
dépouilla entièrement pour les nouveaux époux, se confiant à leur bon
coeur, voulant tenir d'eux toute sa félicité. Laurent n'apportait rien
à la communauté; il fit même entendre qu'il ne garderait pas toujours
son emploi et qu'il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs,
l'avenir de la petite famille était assuré; les rentes des quarante et
quelques mille francs, jointes aux bénéfices du commerce de mercerie,
devaient faire vivre aisément trois personnes. Ils auraient tout juste
assez pour être heureux.
Les préparatifs de mariage furent pressés. On abrégea les formalités
autant qu'il fut possible. On e?t dit que chacun avait hate de pousser
Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour désiré vint enfin.
XX
Le matin, Laurent et Thérèse, chacun dans sa chambre, s'éveillèrent
avec la même pensée de joie profonde: tous deux se dirent que leur
dernière nuit de terreur était finie. Ils ne coucheraient plus seuls,
ils se défendraient mutuellement contre le noyé.
Thérèse regarda autour d'elle et eut un étrange sourire en mesurant
des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en
attendant Suzanne qui devait venir l'aider à faire sa toilette de
mariée.
Laurent se mit sur son séant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant
ses adieux à son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait
quitter ce chenil et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il
frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud
le soir.
Mme Raquin, sachant combien il était gêné, lui avait glissé dans la
main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs,
toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté carrément et
s'était fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercière lui
avait en outre permis de donner à Thérèse les cadeaux d'usage.
Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la
cravate de fine toile, étaient étalés sur deux chaises. Laurent se
savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il
procéda minutieusement à sa toilette. Il voulait être beau. Comme il
attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il éprouva une
souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui échappait des
doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'étoffe amidonnée
lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il
aper?ut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait
légèrement écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint
pale; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et
l'irrita, à cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre
qu'il mit avec mille précautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand
il descendit, ses vêtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait
tourner la tête, le cou emprisonné dans des toiles gommées. A chaque
mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pin?ait la plaie que les
dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Ce fut en souffrant de
ces sortes de piq?res aigu?s qu'il monta en voiture et alla chercher
Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église.
Il prit en passant un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux