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作者:法-Emile Zola 当前章节:15396 字 更新时间:2026-6-15 23:40

Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à

la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et

Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme

les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller.

Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner

partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.

Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude

calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils

prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet

lui-même.

Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou

agenouillés c?te à c?te, tranquillement, des pensées furieuses les

traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se

regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla

qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant.

Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit

restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet

étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en

voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote

où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en

jaune, qui puait la poussière et le vin.

Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs.

Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne

cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés

étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et

de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue

promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il

leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers;

d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la

monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des

yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils

tachaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient

entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs

épaules, une stupeur croissante les envahissait.

Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air

contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils

mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des

machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une

même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient

mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les

étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un ab?me les séparait

encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient

franchir cet ab?me. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un

obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se

rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques

heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi

cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient

au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter

loin de l'autre.

Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les

entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils

rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants,

devant le monde.

Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait

disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils

oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait

pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient

simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la

journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux.

Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien.

Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement

douloureuse.

Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson

ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pin?ait la

morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant

que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette

longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient

dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui

coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son

gilet.

Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur

gravite; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle,

son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de

Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce

triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de

Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois

qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit

cependant à se lever une fois. Il porta un toast.

--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton

égrillard.

Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement

pales, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé

qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme

un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux,

ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.

On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner

les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf

heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La

marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,

devant la bo?te garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la

tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent

son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme

avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant

Laurent se glisser dans la petite allée.

Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.

Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée

faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas

la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses

plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour

joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et

Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière

dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il

tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement

les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à

la porte, comme un homme ivre.

XXI

Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un

instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air

inquiet et embarrassé.

Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés

jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi

éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une

table, palissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu

arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et

toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fra?ches

amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle

et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une

chaleur douce, des senteurs tièdes tra?naient. L'air était recueilli

et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du

silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits

bruits secs. On e?t dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et

sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits

et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la

passion.

Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le

menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle

ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une

camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous

l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule

passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.

Laurent fit quelques pas sans parler. Il ?ta son habit et son gilet.

Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui

n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aper?ut le bout

d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce

morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant

brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance

et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de

terreur et de dégo?t.

Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre c?té de la cheminée.

Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes.

Par instants, des jets de flammes rougeatres s'échappaient du bois, et

alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.

Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés

enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à

l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour

où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du

meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A

peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un

baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs

les avaient br?lés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des

noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur

serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils

restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient

qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée,

et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour.

L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se

regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester

ainsi silencieux et froids. Leurs rêves br?lants aboutissaient à une

étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et

à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent e?t

effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure f?t contentée

jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante.

Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion

qui les br?lait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de

muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient;

ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face

l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et

de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des

imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et

joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un

assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux

coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair

morte. Un tel déno?ment finit par leur para?tre d'un ridicule horrible

et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les

souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour

ressusciter ses tendresses.

--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu

de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte....

Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous

allons pouvoir nous aimer en paix.

Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie

sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse,

n'écoutant pas. Laurent continua:

--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit

entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le

lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve.

Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui

balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage

duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeatre, elle

regarda ce visage sanglant, et frissonna.

Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet:

--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et

nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir

de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là....

Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au

nom de Camille, Thérèse avait re?u un choc aux entrailles. Les deux

meurtriers se contemplèrent, hébétés, pales et tremblants. Les clartés

jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur

tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits

bruits secs dans le silence.

Les souvenirs étaient lachés. Le spectre de Camille évoqué venait de

s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait.

Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé

dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre

était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser

bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au

fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suff?t pour les emplir du

passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de

l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et

tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent

mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards

terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur

causa une appréhension aigu?, intolérable. Leurs nerfs qui se

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