Michaud, qui devaient lui servir de témoins. Lorsqu'ils arrivèrent à
la boutique, tout le monde était prêt: il y avait là Grivet et
Olivier, témoins de Thérèse, et Suzanne qui regardait la mariée comme
les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller.
Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner
partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit.
Tout se passa convenablement à la mairie et à l'église. L'attitude
calme et modeste des époux fut remarquée et approuvée. Ils
prononcèrent le oui sacramentel avec une émotion qui attendrit Grivet
lui-même.
Ils étaient comme dans an rêve. Tandis qu'ils restaient assis ou
agenouillés c?te à c?te, tranquillement, des pensées furieuses les
traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se
regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, il leur sembla
qu'ils étaient plus étrangers l'un à l'autre qu'auparavant.
Il avait été décidé que le repas se ferait en famille, dans un petit
restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet
étaient seuls invités. En attendant six heures, la noce se promena en
voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit à la gargote
où une table de sept couverts était dressée dans un cabinet peint en
jaune, qui puait la poussière et le vin.
Le repas fut d'une gaieté médiocre. Les époux étaient graves, pensifs.
Ils éprouvaient depuis le matin des sensations étranges, dont ils ne
cherchaient pas eux-mêmes à se rendre compte. Ils s'étaient trouvés
étourdis, dès les premières heures, par la rapidité des formalités et
de la cérémonie qui venaient de les lier à jamais. Puis la longue
promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis; il
leur semblait que cette promenade avait duré des mois entiers;
d'ailleurs, ils s'étaient laissé aller sans impatience dans la
monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des
yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hébétait et qu'ils
tachaient de secouer en essayant des éclats de rire. Quand ils étaient
entrés dans le restaurant, une fatigue accablante pesait à leurs
épaules, une stupeur croissante les envahissait.
Placés à table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air
contraint et retombaient toujours dans une rêverie lourde; ils
mangeaient, ils répondaient, ils remuaient les membres comme des
machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une
même série de pensées fuyantes revenaient sans cesse. Ils étaient
mariés et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel état; cela les
étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un ab?me les séparait
encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient
franchir cet ab?me. Ils croyaient être avant le meurtre, lorsqu'un
obstacle matériel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se
rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques
heures; alors ils se regardaient, étonnés, ne comprenant plus pourquoi
cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rêvaient
au contraire qu'on venait de les écarter violemment et de les jeter
loin de l'autre.
Les invités, qui ricanaient bêtement autour d'eux, ayant voulu les
entendre se tutoyer, pour dissiper toute gêne, ils balbutièrent, ils
rougirent, ils ne purent jamais se résoudre à se traiter en amants,
devant le monde.
Dans l'attente leurs désirs s'étaient usés, tout le passé avait
disparu. Ils perdaient leurs violents appétits de volupté, ils
oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait
pris à la pensée qu'ils n'auraient plus peur désormais. Ils étaient
simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la
journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux.
Ils restaient là, muets, souriants, n'attendant rien, n'espérant rien.
Au fond de leur accablement, s'agitait une anxiété vaguement
douloureuse.
Et Laurent, à chaque mouvement de son cou, éprouvait une cuisson
ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pin?ait la
morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant
que le prêtre lui parlait de Dieu, à toutes les minutes de cette
longue journée, il avait senti les dents du noyé qui lui entraient
dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui
coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son
gilet.
Mme Raquin fut intérieurement reconnaissante aux époux de leur
gravite; une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère; pour elle,
son fils était là, invisible, remettant Thérèse entre les mains de
Laurent. Grivet n'avait pas les mêmes idées, il trouvait la noce
triste, il cherchait vainement à l'égayer, malgré les regards de
Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois
qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il réussit
cependant à se lever une fois. Il porta un toast.
--Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton
égrillard.
Il fallut trinquer. Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement
pales, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais songé
qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme
un frisson glacial. Ils choquèrent leur verre d'un mouvement nerveux,
ils s'examinèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.
On se leva de table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner
les époux jusqu'à la chambre nuptiale. Il n'était guère plus de neuf
heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La
marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire,
devant la bo?te garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la
tête, regardant les nouveaux époux avec un sourire. Ceux-ci surprirent
son regard, et en furent terrifiés. Peut-être cette vieille femme
avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant
Laurent se glisser dans la petite allée.
Thérèse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne.
Les hommes restèrent dans la salle à manger, tandis que la mariée
faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaissé, n'éprouvait pas
la moindre impatience; il écoutait complaisamment les grosses
plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient à cour
joie, maintenant que les dames n'étaient plus là. Lorsque Suzanne et
Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercière
dit d'une voix émue au jeune homme que sa femme l'attendait, il
tressaillit, il resta un instant effaré; puis il serra fiévreusement
les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thérèse en se tenant à
la porte, comme un homme ivre.
XXI
Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui et demeura un
instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air
inquiet et embarrassé.
Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés
jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi
éclairée d'une lueur vive et vacillante; la lampe, posée sur une
table, palissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu
arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et
toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fra?ches
amours; elle s'était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle
et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une
chaleur douce, des senteurs tièdes tra?naient. L'air était recueilli
et apaisé, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du
silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits
bruits secs. On e?t dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et
sentant bon, fermé à tous les bruits du dehors, un de ces coins faits
et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la
passion.
Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le
menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle
ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d'un jupon et d'une
camisole brodée de dentelle, elle était d'une blancheur crue sous
l'ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'épaule
passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.
Laurent fit quelques pas sans parler. Il ?ta son habit et son gilet.
Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui
n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aper?ut le bout
d'épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce
morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant
brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance
et d'effroi, qu'il recula, mal à l'aise, comme pris lui-même de
terreur et de dégo?t.
Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre c?té de la cheminée.
Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes.
Par instants, des jets de flammes rougeatres s'échappaient du bois, et
alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.
Il y avait près de deux ans que les amants ne s'étaient trouvés
enfermés dans la même chambre, sans témoins, pouvant se livrer l'un à
l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour
où Thérèse était venue rue Saint-Victor, apportant à Laurent l'idée du
meurtre avec elle. Une pensée de prudence avait sevré leur chair. A
peine s'étaient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un
baiser furtif. Après le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux désirs
les avaient br?lés, ils s'étaient contenus, attendant le soir des
noces, se promettant des voluptés folles, lorsque l'impunité leur
serait assurée. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils
restaient face à face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient
qu'à allonger les bras pour se presser dans une étreinte passionnée,
et leurs bras semblaient mous, comme déjà las et rassasiés d'amour.
L'accablement de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se
regardaient sans désir, avec un embarras peureux, souffrant de rester
ainsi silencieux et froids. Leurs rêves br?lants aboutissaient à une
étrange réalité; il suffisait qu'ils eussent réussi à tuer Camille et
à se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent e?t
effleuré l'épaule de Thérèse, pour que leur luxure f?t contentée
jusqu'à l'écoeurement et l'épouvante.
Ils se mirent à chercher désespérément en eux un peu de cette passion
qui les br?lait jadis. Il leur semblait que leur peau était vide de
muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquiétude croissaient;
ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face
l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'étreindre et
de se briser, afin de ne point passer à leurs propres yeux pour des
imbéciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tué un homme et
joué une atroce comédie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un
assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient là, aux deux
coins d'une cheminée, roides, épuisés, l'esprit troublé, la chair
morte. Un tel déno?ment finit par leur para?tre d'un ridicule horrible
et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'évoquer les
souvenirs d'autrefois, faisant appel à son imagination pour
ressusciter ses tendresses.
--Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu
de nos après-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte....
Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci.... Nous sommes libres, nous
allons pouvoir nous aimer en paix.
Il parlait d'une voix hésitante, mollement. La jeune femme, accroupie
sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse,
n'écoutant pas. Laurent continua:
--Te rappelles-tu? J'avais fait un rêve, je voulais passer une nuit
entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le
lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rêve.
Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui
balbutiait à ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage
duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougeatre, elle
regarda ce visage sanglant, et frissonna.
Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet:
--Nous ayons réussi, Thérèse, nous avons brisé tous les obstacles, et
nous nous appartenons.... L'avenir est à nous, n'est-ce pas? un avenir
de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus là....
Laurent s'arrêta, la gorge sèche, étranglant, ne pouvant continuer. Au
nom de Camille, Thérèse avait re?u un choc aux entrailles. Les deux
meurtriers se contemplèrent, hébétés, pales et tremblants. Les clartés
jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur
tiède des roses tramait, les pétillements du bois jetaient de petits
bruits secs dans le silence.
Les souvenirs étaient lachés. Le spectre de Camille évoqué venait de
s'asseoir entre les nouveaux époux en face du feu qui flambait.
Thérèse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noyé
dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre
était là, près d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser
bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au
fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suff?t pour les emplir du
passé, pour les obliger à vivre de nouveau les angoisses de
l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lèvres, ils se regardèrent, et
tous deux eurent à la fois le même cauchemar, tous deux entamèrent
mutuellement des yeux la même histoire cruelle. Cet échange de regards
terrifiée, ce récit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur
causa une appréhension aigu?, intolérable. Leurs nerfs qui se