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作者:法-Emile Zola 当前章节:15437 字 更新时间:2026-6-15 23:40

tendaient les mena?aient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre

peut-être. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment à

l'extase épouvantée qui le tenait sous le regard de Thérèse; il fit

quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des

pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée, il essaya

de parler de choses indifférentes.

Thérèse comprit son désir. Elle s'effor?a de répondre à ses questions.

Ils causèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer à

une causerie banale. Laurent déclara qu'il faisait chaud dans la

chambre, Thérèse dit que cependant des courants d'air passaient sous

la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite

porte avec un frémissement subit. Le jeune homme se hata de parler des

roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort,

trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation.

Ils s'étaient reculés l'un de l'autre; ils prenaient des airs dégagés;

ils tachaient d'oublier qui ils étaient et de se traiter comme des

étrangers qu'un hasard quelconque aurait mis face à lace.

Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils pronon?aient

des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils

cachaient sous la banalité de leurs paroles. Ils songeaient

invinciblement à Camille. Leurs yeux se continuaient le récit du

passé, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et

muette, sous leur conversation à haute voix qui se tra?nait au hasard.

Les mots qu'ils jetaient ?a et là ne signifiaient rien, ne se liaient

pas entre eux, se démentaient; tout leur être s'employait à l'échange

silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des

roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait

parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute

sourde de Camille; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à

une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se

souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient

ainsi, à coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre

chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils

pronon?aient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase;

ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute,

sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet

entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de

Camille, les affolaient peu à peu; ils voyaient bien qu'ils se

devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient

monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire

l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent

leur causerie.

Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers

s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs

regards pénétraient mutuellement leur chair et enfon?aient en eux des

phrases nettes et aigu?s. Par moments, ils croyaient s'entendre parler

à voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte

d'ou?e, étrange et délicate; ils lisaient si nettement leurs pensées

sur leurs visages, que ces pensées prenaient un son étrange, éclatant,

qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux

entendus s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante: ? Nous avons tué

Camille, et son cadavre est là, étendu entre nous, gla?ant nos

membres. ? Et les terribles confidences allaient toujours, plus

visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la

chambre.

Laurent et Thérèse avaient commencé le récit muet au jour de leur

première entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus

un à un, en ordre; ils s'étaient conté les heures de volupté, les

moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre.

C'est alors qu'ils avaient serré les lèvres, cessant de causer de

ceci, de cela, par crainte de nommer tout à coup Camille sans le

vouloir. Et leurs pensées, ne s'arrêtant pas, les avaient promenés

ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi

l'assassinat. Ils arrivèrent ainsi à songer au cadavre du noyé étalé

sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son

épouvante à Thérèse, et Thérèse poussée à bout, obligée par une main

de fer de desserrer les lèvres, continua brusquement la conversation à

voix haute:

--Tu l'as vu à la Morgue? demanda-t-elle à Laurent, sans nommer

Camille.

Laurent paraissait s'attendre à cette question. Il la lisait depuis un

moment sur le visage blanc de la jeune femme.

--Oui, répondit-il d'une voix étranglée.

Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochèrent du feu; ils

étendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glacé e?t

subitement passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le

silence, pelotonnés, accroupis. Puis Thérèse reprit sourdement:

--Paraissait-il avoir beaucoup souffert?

Laurent ne put répondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour écarter

une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec

violence, les bras ouverts, s'avan?ant vers Thérèse.

--Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou.

Thérèse s'était levée, toute pale dans sa toilette de nuit; elle se

renversait à demi, le coude posé sur le marbre de la cheminée. Elle

regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait

d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit

cette tache, qui devint d'un rouge ardent.

--Embrasse-moi, embrasse-moi, répétait Laurent, le visage et le cou en

feu.

La jeune femme renversa la tête davantage pour éviter un baiser, et,

appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda

à son mari:

--Qu'as-tu là? je ne te connaissais pas cette blessure.

Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Au

contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant

un léger cri de douleur.

--?a, dit-il en balbutiant, ?a?

Il hésita, mais il ne put mentir, il dit la vérité malgré lui.

--C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien,

c'est guéri.... Embrasse-moi, embrasse-moi.

Et le misérable tendait son cou qui le br?lait, il désirait que

Thérèse le baisat sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette

femme apaiserait les mille piq?res qui lui déchiraient la chair. Le

menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse, presque couchée

sur le marbre de la cheminée, fit un geste de suprême dégo?t et

s'écria d'une voix suppliante:

--Oh! non, pas là. Il y a du sang.

Elle retomba sur la chaise basse, frémissante, le front entre les

mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda

vaguement Thérèse. Puis, tout d'un coup, avec une étreinte de bête

fauve, il lui prit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui

appliqua les lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda,

il écrasa un instant cette tête de femme contre sa peau. Thérèse

s'était abandonnée, elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait

sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dégagée de ses doigts, elle

s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait

pas prononcé une parole.

Laurent, honteux de sa brutalité, se mit à marcher lentement, allant

du lit à la fenêtre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait

fait exiger un baiser de Thérèse, et, quand les lèvres de Thérèse

s'étaient trouvées froides sur la cicatrice br?lante, il avait

souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le

briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second,

tant le choc avait été douloureux. Et il regardait la femme avec

laquelle il devait vivre et qui frissonnait, pliée devant le feu, lui

tournant le dos; il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que

cette femme ne l'aimait plus. Pendant près d'une heure, Thérèse resta

affaissée. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous

deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte, qu'ils

avaient tué leurs désirs en tuant Camille. Le feu se mourait

doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu à peu,

la chaleur était devenue étouffante dans la chambre, les fleurs se

fanaient, alanguissant l'air épais de leurs senteurs lourdes.

Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait

revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein

d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. La face de sa victime

était verdatre et convulsionnée, telle qu'il l'avait aper?ue sur une

dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant,

s'appuyant contre un meuble. Au rale sourd qu'il poussa, Thérèse leva

la tête.

--Là, là, disait Laurent d'une voix terrifiée, Le bras tendu, il

montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre

de Camille. Thérèse, gagnée par l'épouvante, vint se serrer contre

lui.

--C'est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure

peinte de son ancien mari e?t pu l'entendre.

--Son portrait? répéta Laurent dont les cheveux se dressaient.

--Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le

prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le

décrocher.

--Bien s?r, c'est son portrait....

Le meurtrier hésitait à reconna?tre la toile. Dans son trouble, il

oubliait qu'il avait lui-même dessiné ces traits heurtés, étalé ces

teintes sales qui l'épouvantaient. L'effroi lui faisait voir le

tableau tel qu'il était, ignoble, mal bati, boueux, montrant sur un

fond noir une face grima?ante de cadavre. Son oeuvre l'étonnait et

l'écrasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux

blancs flottant dans les orbites molles et jaunatres, qui lui

rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta

un moment haletant, croyant que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis

il distingua le cadre, il se calma peu à peu.

--Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme.

--Oh! non, j'ai peur, répondit celle-ci avec un frisson.

Laurent se remit à trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il

ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui,

longuement.

--Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le décrocher.

--Non, non.

--Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur.

--Non, je ne puis pas.

Le meurtrier, lache et humble, poussait la jeune femme vers la toile,

se cachant derrière elle, pour se dérober aux regards du noyé. Elle

s'échappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau,

levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si

écrasant, si ignoble, si long, que Laurent, après avoir voulu lutter

de fixité avec lui, fut vaincu et recula, accablé, en murmurant:

--Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le

décrochera demain.

Il reprit sa marche de long en large, baissant la tête, sentant que le

portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empêcher,

par instants, de jeter un coup d'oeil du c?té de la toile; alors, au

fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du

noyé. La pensée que Camille était là, dans un coin, le guettant,

assistant à sa nuit de noces, les examinant, Thérèse et lui, acheva de

rendre Laurent fou de terreur et de désespoir.

Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entièrement la

tête. Comme il se trouvait devant la cheminée, il entendit une sorte

de grattement. Il palit, il s'imagina que ce grattement venait du

portrait, que le bruit avait lieu à la petite porte donnant sur

l'escalier. Il regarda Thérèse que la peur reprenait.

--Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par

là?

La jeune femme ne répondit pas. Tous deux songeaient au noyé, une

sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la

chambre, s'attendant à voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant

tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus

sec, plus irrégulier, ils pensèrent que leur victime écorchait le bois

avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils

n'osèrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre.

Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigré de Mme Raquin, qui

avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d'en

sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. Fran?ois eut peur

de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hérissé, les

pattes roidies, il regardait son nouveau ma?tre en face, d'un air dur

et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, Fran?ois l'effrayait

presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat

allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait

tout savoir: il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement

dilatés. Laurent baissa les paupières, devant la fixité de ces regards

de brute. Comme il allait donner un coup de pied à Fran?ois:

--Ne lui fais pas de mal, s'écria Thérèse.

Ce cri lui causa une étrange impression. Une idée absurde lui emplit

la tête.

--Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue

cette bête.... Elle a l'air d'une personne.

Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre Fran?ois lui

parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les

plaisanteries de Thérèse aux temps de leurs voluptés, lorsque le chat

était témoin des baisers qu'ils échangeaient. Il se dit alors que

cette bête en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fenêtre.

Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. Fran?ois gardait

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