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作者:法-Emile Zola 当前章节:15435 字 更新时间:2026-6-15 23:40

une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une

irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi

avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique

de ses yeux; il se hata de lui ouvrir la porte de la salle à manger,

et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.

Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent

reprit sa marche du lit à la fenêtre.

C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se

coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir

les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient.

Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à

respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y e?t là quelqu'un pour

rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils

étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir

ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces

silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de

reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air

tranquille.

Le jour vint enfin, sale et blanchatre, amenant avec lui un froid

pénétrant.

Lorsqu'une clarté pale eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se

sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le

vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les

épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le

lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse.

--Ah ?a, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce

soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer.

Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond.

--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des

nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as

troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tacheras d'être

gaie et de me pas m'effrayer.

Il se for?a à rire, sans savoir pourquoi il riait.

--Je tacherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de

noces de Thérèse et de Laurent.

XXII

Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers

avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et,

par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils

frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs

nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,

en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre

conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête

qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.

La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une fa?on bizarre

sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de

passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de

cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une

sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme.

L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient

l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le

mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire;

les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé

tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence

ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu

celui d'une fille secouée par une névrose aigu?. Il serait curieux

d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains

organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements,

qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à

tout l'individu.

Avant de conna?tre Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme

prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,

buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence

journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui,

un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,

sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements

que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait

pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une

sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie

plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une

existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut

brusquement révélée, aux premiers baisers de sa ma?tresse. Cette

existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses

joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à

ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors

eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent,

l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa

nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie

endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en

équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence

parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses

qui secouent les corps et les esprits détraqués.

C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre,

comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel

individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti

éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les

circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre,

l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en

exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses

nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle

l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie

intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait.

Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités

et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience

n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre

regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre

ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il

avait pensé que son intérêt l'exigeat. Pendant le jour, il se raillait

de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse,

qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui

frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes

épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait,

dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à

sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des

crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,

qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de

sa victime. On e?t dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte

d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était

réellement le seul qui conv?nt aux épouvantes de Laurent. Sa face se

convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs

se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'ame restait

absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de

Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout.

Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes.

Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre

mesure. Depuis l'age de dix ans, cette femme était troublée par des

désordres nerveux, dus en partie à la fa?on dont elle grandissait dans

l'air tiède et nauséabond de la chambre où ralait le petit Camille. Il

s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient

éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle

ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la

première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était

développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la

passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la br?laient,

elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits

l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se

montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues

remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à

genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grace en

lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent

s'apercevait-il de ces lachetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante

commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec

brutalité.

Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le

jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le

jour des noces. La pensée de s'étendre c?te à c?te sur le lit leur

causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils

évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que

Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils

s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour

s'éveiller en sursaut, sous le coup du déno?ment sinistre de quelque

cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré

de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se

contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis

l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur

écoeurement et leur terreur.

Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.

Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille

riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y

avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils

tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un

siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une fa?on

lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des

noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et

railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se

tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils

n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes,

et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à c?té

d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la

vision et lui donnaient des reflets rougeatres.

Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la

cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille,

comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui

faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle

poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que

son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il

ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la

pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.

Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits

entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la

journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son

bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le

fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient

vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne pronon?aient pas un mot d'amour, ils

feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se

tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs

souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher

leurs dégo?ts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à

l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer

mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient

debout jusqu'au matin, se parlant à peine, palissant au moindre bruit,

ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se

conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était

l'hypocrisie maladroite de deux fous.

La lassitude les écrasa bient?t à tel point qu'ils se décidèrent, un

soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se

jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne

v?nt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse

douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé

ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à

quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils

restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne

point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au

fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se f?t bien étendue;

alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout

au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre

de Camille.

Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et

qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de

leur victime, couché au milieu du lit, qui leur gla?ait la chair.

C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le

délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils

touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau

verdatre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de

pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une

acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde

compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.

Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras;

mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main

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