une attitude de guerre; les griffes allongées, le dos soulevé par une
irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi
avec une tranquillité superbe. Laurent fut gêné par l'éclat métallique
de ses yeux; il se hata de lui ouvrir la porte de la salle à manger,
et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.
Thérèse s'était assise de nouveau devant le foyer éteint. Laurent
reprit sa marche du lit à la fenêtre.
C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songèrent pas à se
coucher; leur chair et leur coeur étaient bien morts. Un seul désir
les tenait, le désir de sortir de cette chambre où ils étouffaient.
Ils éprouvaient un véritable malaise à être enfermés ensemble, à
respirer le même air; ils auraient voulu qu'il y e?t là quelqu'un pour
rompre leur tête-à-tête, pour les tirer de l'embarras cruel où ils
étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir
ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces
silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de
reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air
tranquille.
Le jour vint enfin, sale et blanchatre, amenant avec lui un froid
pénétrant.
Lorsqu'une clarté pale eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se
sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le
vit tel qu'il était, banal et puéril; il le décrocha en haussant les
épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée et défaisait le
lit pour tromper sa tante, pour faire croire à une nuit heureuse.
--Ah ?a, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce
soir?... Ces enfantillages-là ne peuvent durer.
Thérèse lui jeta un coup d'oeil grave et profond.
--Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des
nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as
troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tacheras d'être
gaie et de me pas m'effrayer.
Il se for?a à rire, sans savoir pourquoi il riait.
--Je tacherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de
noces de Thérèse et de Laurent.
XXII
Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers
avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et,
par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils
frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs
nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,
en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre
conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête
qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.
La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une fa?on bizarre
sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de
passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de
cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une
sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme.
L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient
l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le
mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire;
les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé
tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence
ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu
celui d'une fille secouée par une névrose aigu?. Il serait curieux
d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains
organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements,
qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à
tout l'individu.
Avant de conna?tre Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme
prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,
buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence
journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui,
un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,
sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements
que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait
pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une
sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie
plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une
existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut
brusquement révélée, aux premiers baisers de sa ma?tresse. Cette
existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses
joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à
ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors
eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent,
l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa
nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie
endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en
équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence
parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses
qui secouent les corps et les esprits détraqués.
C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre,
comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel
individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti
éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les
circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre,
l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en
exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses
nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle
l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie
intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait.
Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités
et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience
n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre
regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre
ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il
avait pensé que son intérêt l'exigeat. Pendant le jour, il se raillait
de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse,
qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui
frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes
épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait,
dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à
sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des
crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,
qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de
sa victime. On e?t dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte
d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était
réellement le seul qui conv?nt aux épouvantes de Laurent. Sa face se
convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs
se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'ame restait
absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de
Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout.
Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes.
Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre
mesure. Depuis l'age de dix ans, cette femme était troublée par des
désordres nerveux, dus en partie à la fa?on dont elle grandissait dans
l'air tiède et nauséabond de la chambre où ralait le petit Camille. Il
s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient
éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle
ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la
première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était
développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la
passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la br?laient,
elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits
l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se
montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues
remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à
genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grace en
lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent
s'apercevait-il de ces lachetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante
commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec
brutalité.
Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le
jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le
jour des noces. La pensée de s'étendre c?te à c?te sur le lit leur
causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils
évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que
Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils
s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour
s'éveiller en sursaut, sous le coup du déno?ment sinistre de quelque
cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré
de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se
contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis
l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur
écoeurement et leur terreur.
Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.
Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille
riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y
avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils
tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un
siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une fa?on
lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des
noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et
railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se
tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils
n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes,
et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à c?té
d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la
vision et lui donnaient des reflets rougeatres.
Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la
cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille,
comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui
faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle
poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que
son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il
ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la
pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.
Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits
entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la
journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son
bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le
fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient
vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne pronon?aient pas un mot d'amour, ils
feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se
tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs
souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher
leurs dégo?ts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à
l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer
mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient
debout jusqu'au matin, se parlant à peine, palissant au moindre bruit,
ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se
conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était
l'hypocrisie maladroite de deux fous.
La lassitude les écrasa bient?t à tel point qu'ils se décidèrent, un
soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se
jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne
v?nt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse
douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé
ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à
quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils
restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne
point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au
fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se f?t bien étendue;
alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout
au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre
de Camille.
Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et
qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de
leur victime, couché au milieu du lit, qui leur gla?ait la chair.
C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le
délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils
touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau
verdatre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de
pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une
acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde
compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.
Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras;
mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main