d'Algérie.
--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa
mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne.
La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans
resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette
fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était
née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande
beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de
naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il
partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit
tuer en Afrique.
Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes
tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut
soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que
prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par
le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le
feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les
paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même;
elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de
bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts
et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle
avan?ait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des
muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui
dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé,
pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste
brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques
ardentes sur son visage. La vie clo?trée qu'elle menait, le régime
débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps
maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pales,
légèrement jaunatres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois,
elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur
lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.
Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la
petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements
de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit,
reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond
d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid
suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements
terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin,
auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des
silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand
elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui
montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de
crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa
poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta
de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui
plaisait.
Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures
souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant
élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une
existence br?lante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe,
au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les
yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle
restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le
soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des
rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle
s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors
elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se
questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les
flots.
Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante;
son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de
l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil,
songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait
seule par moments la paix de cet intérieur endormi.
Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait
résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en
moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait
un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle
comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une
garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs
tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans
bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils
comme un ange gardien. Ce mariage était un déno?ment prévu, arrêté.
Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un
jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue
ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la
famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: ?
Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. ? Et ils attendaient
patiemment, sans fièvre, sans rougeur.
Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les apres
désirs de l'adolescence. Il était resté petit gar?on devant sa
cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude,
sans rien perdre de sa tranquillité égo?ste. Il voyait en elle une
camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à
l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il
la tenait dans ses bras, il croyait tenir un gar?on; sa chair n'avait
pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces
moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en
riant d'un rire nerveux.
La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente.
Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait
pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses
lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne
pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait
toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse
devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que
disait Mme Raquin. Camille s'endormait.
Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau.
Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des
révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux calineries
qui lui donnaient des nausées. Alors il entra?nait Thérèse, il la
provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa
cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une
sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se
précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à
terre. Il avait peur.
Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage
arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa
mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa
tante, puis l'embrassa sans répondre un mot.
Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche
de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce
fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le
lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore
sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égo?ste. Thérèse
gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant
de calme.
III
Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère
qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se
récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y
changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la
mena?a de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.
--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai
épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données.
C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu
sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois.
Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille
bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une
existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le
jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne
suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se
remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse.
Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait
fait le plan d'une vie nouvelle.
Au déjeuner, elle était toute gaie.
--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à
Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous
remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela
nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te
promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.
--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était
qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait
être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir,
lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des
manches de lustrine, la plume sur l'oreille.
Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle
obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine
de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait
ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même
para?tre savoir qu'elle changeait de place.
Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une
vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes
qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se
débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un
peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le
tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite,
ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible.
Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que
ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix
modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le
loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents
francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies,
calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer
sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices
du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins
journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle
laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.
Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une
perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de
quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et
obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses
souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages
inappréciables.
--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons
heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le
passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants....
Va, nous ne nous ennuierons pas.
Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se
réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la
vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la
famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour,
elle s'installait au passage du Pont-Neuf.
Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais,
il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse.
Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de
peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin,
monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues,
sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La
jeune femme ne trouva pas un geste, ne pronon?a pas une parole. Elle
était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle
s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots,
ne pouvant pleurer.
Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses
rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un
remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait
l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en
affirmant qu'un coup de balai suffirait.
--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable....
D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai
pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous
ne vous ennuierez pas.
Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis,
s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se
disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que,
le soir, il se coucherait de bonne heure.
Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en
désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le
comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna
de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait
chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres,
demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle
proposait une réparation, un embellissement quelconque:
--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très