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作者:法-Emile Zola 当前章节:15430 字 更新时间:2026-6-15 23:40

d'Algérie.

--Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa

mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne.

La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans

resta huit jours à Vernon. Sa soeur l'interrogea à peine sur cette

fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était

née à Oran et qu'elle avait pour mère une femme indigène d'une grande

beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de

naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il

partit et on ne le revit plus; quelques années plus tard, il se fit

tuer en Afrique.

Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes

tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut

soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que

prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par

le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le

feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les

paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même;

elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de

bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts

et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle

avan?ait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des

muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui

dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé,

pris de faiblesse; elle l'avait soulevé et transporté, d'un geste

brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques

ardentes sur son visage. La vie clo?trée qu'elle menait, le régime

débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps

maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes pales,

légèrement jaunatres, et elle devint presque laide à l'ombre. Parfois,

elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d'en face sur

lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.

Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la

petite maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements

de joie. Sa tante lui avait répété si souvent: "Ne fais pas de bruit,

reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond

d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid

suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements

terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin,

auprès d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des

silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand

elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui

montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de

crier; elle sentit son coeur qui frappait à grands coups dans sa

poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta

de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui

plaisait.

Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures

souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant

élevée dans le lit d'un malade; mais elle vécut intérieurement une

existence br?lante et emportée. Quand elle était seule, dans l'herbe,

au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les

yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle

restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le

soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des

rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle

s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors

elle se roidissait, elle se préparait à la défense, elle se

questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les

flots.

Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante;

son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de

l'abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d'un fauteuil,

songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait

seule par moments la paix de cet intérieur endormi.

Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait

résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en

moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait à songer qu'elle mourrait

un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle

comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une

garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs

tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans

bornes. Elle l'avait vue à l'oeuvre, elle voulait la donner à son fils

comme un ange gardien. Ce mariage était un déno?ment prévu, arrêté.

Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un

jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue

ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la

famille, comme d'une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: ?

Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. ? Et ils attendaient

patiemment, sans fièvre, sans rougeur.

Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les apres

désirs de l'adolescence. Il était resté petit gar?on devant sa

cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude,

sans rien perdre de sa tranquillité égo?ste. Il voyait en elle une

camarade complaisante qui l'empêchait de trop s'ennuyer, et qui, à

l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il

la tenait dans ses bras, il croyait tenir un gar?on; sa chair n'avait

pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces

moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en

riant d'un rire nerveux.

La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente.

Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait

pendant plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses

lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne

pouvait rien lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait

toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse

devenait grave, se contentait d'approuver de la tête tout ce que

disait Mme Raquin. Camille s'endormait.

Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau.

Camille s'irritait des soins incessants de sa mère, il avait des

révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux calineries

qui lui donnaient des nausées. Alors il entra?nait Thérèse, il la

provoquait à lutter, à se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa

cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une

sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se

précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à

terre. Il avait peur.

Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage

arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa

mère, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa

tante, puis l'embrassa sans répondre un mot.

Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche

de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce

fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le

lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore

sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d'égo?ste. Thérèse

gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant

de calme.

III

Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère

qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se

récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y

changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la

mena?a de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.

--Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai

épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données.

C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu

sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois.

Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille

bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une

existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le

jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne

suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se

remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse.

Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait

fait le plan d'une vie nouvelle.

Au déjeuner, elle était toute gaie.

--Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à

Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous

remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela

nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te

promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.

--Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était

qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait

être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir,

lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des

manches de lustrine, la plume sur l'oreille.

Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle

obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine

de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait

ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même

para?tre savoir qu'elle changeait de place.

Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une

vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes

qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se

débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un

peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le

tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite,

ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible.

Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que

ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix

modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le

loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents

francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies,

calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer

sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices

du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins

journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle

laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.

Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une

perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de

quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et

obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses

souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages

inappréciables.

--Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons

heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut.... Le

passage est plein de monde.... Nous ferons des étalages charmants....

Va, nous ne nous ennuierons pas.

Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se

réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la

vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la

famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour,

elle s'installait au passage du Pont-Neuf.

Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais,

il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse.

Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de

peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin,

monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues,

sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La

jeune femme ne trouva pas un geste, ne pronon?a pas une parole. Elle

était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle

s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots,

ne pouvant pleurer.

Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses

rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un

remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait

l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en

affirmant qu'un coup de balai suffirait.

--Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable....

D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai

pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous

ne vous ennuierez pas.

Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis,

s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se

disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que,

le soir, il se coucherait de bonne heure.

Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en

désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le

comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna

de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait

chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres,

demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle

proposait une réparation, un embellissement quelconque:

--A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très

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