sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors
que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de
s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.
Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour
voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui
ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la
mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui
venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui
entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle.
--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?...
Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure.
Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons.
Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard
du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur,
n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une
crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une
rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom,
prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier
délirait.
--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur
de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as
pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton
premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché
avec toi....
Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer
les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec
plus de violence, en se déchirant lui-même:
--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière....
Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de
pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait
pas que nous l'avons jeté à l'eau.
Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.
--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son
mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas
l'enfant comme ?a. Sois forte. C'est bête de troubler notre
bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous
trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous
avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de
notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi.
La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi
frémissant qu'elle.
Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait
bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et
voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se
coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir
achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs
tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse
n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui
avait déjà pour mari un noyé.
XXIII
Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser
Camille de son lit. Il s'était d'abord couché tout habillé, puis il
avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il
voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'écraser plut?t que
de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de
brutalité.
En somme, l'espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses
insomnies l'avait seule amené dans la chambre de la jeune femme.
Lorsqu'il s'était trouvé dans cette chambre, en ma?tre, sa chair,
déchirée par des crises plus atroces, n'avait même plus songé à tenter
la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne
se rappelant pas qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne
pouvant la toucher sans accro?tre ses souffrances, maintenant qu'il la
possédait.
L'excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le
premier moment de stupeur, dans l'étrange accablement de la nuit de
noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au
mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une
irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lachetés et lui rendit
la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses
cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement
Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du
noyé, et la tira à lui avec violence.
La jeune femme était poussée à bout, elle aussi; elle se serait jetée
dans les flammes, si elle e?t pensé que la flamme purifiat sa chair et
la délivrat de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à
être br?lée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un
soulagement.
Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et
l'épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se
touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur un brasier. Ils
poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser
entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des
lambeaux de Camille, qui s'écrasaient ignoblement entre eux, gla?ant
leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps br?lait.
Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres
la morsure de Camille sur le cou gonflé et raidi de Laurent, et elle y
colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive; cette
blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme
comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses
caresses. Mais elle se br?la les lèvres, et Laurent la repoussa
violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui
appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut
baiser encore la cicatrice; elle éprouvait une volupté acre à poser sa
bouche sur cette peau où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un
instant elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit,
d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure,
plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se
disait qu'elle ne palirait plus alors en voyant l'empreinte de ses
propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers; il
éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois
qu'elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, ralant, se
débattant dans l'horreur de leurs caresses.
Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances.
Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient
de douleur, ils se br?laient et se meurtrissaient, mais ils ne
pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne
donnait que plus d'acuité à leurs dégo?ts. Tandis qu'ils échangeaient
ces baisers affreux, ils étaient en proie à d'effrayantes
hallucinations; ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds
et imprimait au lit de violentes secousses.
Ils se lachèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes
nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus; ils se
reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se
lacher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs
membres. A plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs
dégo?ts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque
fois, leurs nerfs s'irritèrent et se tendirent en leur causant des
exaspérations telles qu'ils seraient peut-être morts d'énervement
s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre
leur propre corps les avait exaltés jusqu'à la rage; ils s'entêtaient,
ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aigu? les brisa; ils
re?urent un choc d'une violence inou?e et crurent qu'ils allaient
tomber.
Rejetés aux deux bords de la couche, br?lés et meurtris, ils se mirent
à sangloter.
Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe
du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements.
Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils étaient vaincus. Camille
s'étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son
impuissance et que Thérèse tremblait qu'il ne pr?t au cadavre la
fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre
ses bras pourris, en ma?tre légitime. Ils avaient tenté un moyen
suprême; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils
n'oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l'amour fou
qu'ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait
de les plonger plus profondément dans l'épouvante. En sentant le froid
du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils
versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce
qu'ils allaient devenir.
XXIV
Ainsi que l'espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de
Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne
gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un
grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s'étaient plus
présentés que craintivement dans cette maison en deuil; chaque
semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que
la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux
épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec
l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune
veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou
ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir,
ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une
fa?on lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En
attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs
derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux à la
boutique en se répétant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-être
plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osèrent
s'étaler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de
Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille,
ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient
autour de la table de la salle à manger. C'est dans ces circonstances
désespérées que l'égo?sme du vieux Michaud le poussa à faire un coup
de ma?tre en mariant la veuve du noyé.
Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée
triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de
nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congédiat. Ils entrèrent
en gens heureux, ils s'étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes
plaisanteries. A leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour
eux, une révolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille
n'était plus la; le mari mort, ce spectre qui les gla?ait, avait été
chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies.
Laurent rempla?ait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait,
les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils
devaient rire pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les
recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit
mois venaient sous prétexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur
petite hypocrisie de c?té et venir franchement pour s'endormir, l'un
en face de l'autre, au bruit sec des dominos.
Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois
autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient
Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte, ils
l'irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions
sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil congé serait une
faute; il fallait autant que possible que le présent ressemblat au
passé; il fallait surtout conserver l'amitié de la police, de ces
imbéciles qui les protégeaient contre tout soup?on. Thérèse plia; les
invités, bien re?us, virent avec béatitude s'étendre une longue suite
de soirées tièdes devant eux.
Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque
sorte.
Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent
s'habillait en toute hate. Il n'était à son aise, il ne reprenait son
calme égo?ste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol
de café au lait, que lui préparait Thérèse. Mme Raquin, impotente,
pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des
sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s'emplissait
l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un
petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait: ? A
ce soir ?, à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis
il se rendait à son bureau en flanant. Le printemps venait; les arbres
des quais sa couvraient de feuilles, d'une légère dentelle d'un vert
pale. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants; en haut,
les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent
se sentait rena?tre dans l'air frais: il respirait largement ces
souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il
cherchait le soleil, s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui
moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait
pénétrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens
de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à
Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la
Morgue, de l'autre c?té de l'eau; il pensait alors au noyé en homme
courageux qui penserait à une peur bête qu'il aurait eue. L'estomac