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作者:法-Emile Zola 当前章节:15405 字 更新时间:2026-6-15 23:40

plein, le visage rafra?chi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il

arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bailler, à

attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les

autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu'il e?t

alors était l'idée de donner sa démission et de louer un atelier; il

rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait

pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du

passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l'heure de

la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les

quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement,

il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là l'épouvante

l'attendait.

Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas

auprès d'elle, elle se trouvait à l'aise. Elle avait congédié la femme

de ménage, disant que tout tra?nait, que tout était sale dans la

boutique et dans l'appartement. Des idées d'ordre lui venaient. La

vérité était qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses

membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant,

nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui

l'auraient écoeurée autrefois. Jusqu'à midi, ces soins de ménage la

tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps

de songer à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du

plafond et qu'à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se

mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. A table, Mme Raquin se

désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats;

elle était émue et fachée de l'activité que déployait sa nièce; elle

la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies.

Après le repas, la jeune femme s'habillait et se décidait enfin à

rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la

prenaient: brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à

l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était

assise. Ce n'étaient que de légers assoupissements, pleins d'un charme

vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait: elle

go?tait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout

d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle

s'enfon?ait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces

quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension

de son système nerveux; elle y puisait les forces nécessaires pour

souffrir encore et s'épouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne

s'endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond

d'un rêve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux,

elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait

dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures,

parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se

laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui

lui ?taient la pensée et qui l'affaissaient sur elle-même. Elle jetait

à peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant

surtout à l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle

cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble,

traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les

parapluies s'égouttaient sur les dalles, lui semblait l'allée d'un

mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne

viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les

lueurs terreuses qui tra?naient autour d'elle, en sentant l'odeur acre

de l'humidité, elle s'imaginait qu'elle venait d'être enterrée vive;

elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune où

grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l'apaisait: elle

se disait qu'elle était en s?reté maintenant, qu'elle allait mourir,

qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les

yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du

comptoir toute l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou,

avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un

étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute;

elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son c?té,

souriant d'un sourire pale, vivant à demi, mettant dans la boutique

une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une

transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au

fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre

heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de

nouveau la fatigue, elle préparait le d?ner de Laurent avec une hate

fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa

gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son être.

Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes.

Pendant la journée, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face à face, ils

go?taient des heures délicieuses de repos; le soir, dès qu'ils étaient

réunis, un malaise poignant les envahissait.

C'étaient d'ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui

frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient

durer la veillée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à

demi-couchée au fond d'un large fauteuil, était placée entre eux et

causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à

son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle

souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets

d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pales; ses

paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et

silencieux. Et, à ses c?tés, les deux meurtriers, muets, immobiles,

semblaient l'écouter avec recueillement; à la vérité, ils ne

cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille,

ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les

empêchait d'entendre l'éclat de leurs pensées. Ils n'osaient se

regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais

ils ne parlaient de se coucher; ils seraient restés là jusqu'au matin,

dans le radotage caressant de l'ancienne mercière, dans l'apaisement

qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas témoigné elle-même

le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à

manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au

fond d'un gouffre.

A ces soirées intimes, ils préférèrent bient?t de beaucoup les soirées

du jeudi. Quand ils étaient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient

s'étourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie

n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir

l'heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils

rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de

l'instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à

mesure que la soirée avan?ait. Le jeudi, au contraire, ils se

grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils

souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les

jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle

serait allée les chercher. Lorsqu'il y avait des étrangers dans la

salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme;

elle aurait voulu qu'il y e?t toujours là des invités, du bruit,

quelque chose qui l'étourdit et l'isolat. Devant le monde, elle

montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi,

ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces

d'ancien rapin. Jamais les réceptions n'avaient été si gaies, ni si

bruyantes.

C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient

rester face à face sans frissonner.

Bient?t une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme

Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son

fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commen?ait à

balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux

autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle

devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller

cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs

mauvais rêves. Quand l'intelligence aurait abandonné l'ancienne

mercière et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son

fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus

échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante

commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit; ils en

deviendraient fous.

Tous leurs efforts tendirent à conserver à Mme Raquin une santé qui

leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux

petits soins auprès d'elle, ils trouvèrent même dans ce métier de

garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de

zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les

soirées supportables; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que

la maison tout entière dev?nt un lieu cruel et sinistre comme leur

chambre. Mme Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés

qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les

avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille

francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n'avait compté sur une

pareille affection à ses dernières heures; sa vieillesse était tout

attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la

paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque

jour.

Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y

avait en chacun d'eux comme deux êtres bien distincts: un être nerveux

et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être

engourdi et oublieux, qui respirait à l'aise dès que se levait le

soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul à seule,

et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur

visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de

les déchirer dans l'intimité; ils paraissaient calmes et heureux, ils

cachaient instinctivement leurs maux.

Personne n'aurait soup?onné, à les voir si tranquilles pendant le

jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les e?t

pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet

les appelait galamment ?les tourtereaux ?. Lorsque leurs yeux étaient

cernés par des veillées prolongées, il les plaisantait, il demandait à

quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse

palissaient à peine, parvenaient à sourire; ils s'habituaient aux

plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu'ils se trouvaient

dans la salle à manger, ils étaient ma?tres de leurs terreurs.

L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait

en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi

soir surtout, ce changement était d'une brutalité si violente qu'il

semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs

nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait

toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être

endolori. Ils auraient parlé qu'on les e?t crus fous.

--Sont-ils heureux, ces amoureux-là! disait souvent le vieux Michaud.

Ils ne causent guère, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils

se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là.

Telle était l'opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et

Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf

entier célébrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel

éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille

couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur

visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement

leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie

en un masque ignoble et douloureux.

XXV

Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu'il

s'était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se

serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce,

si son intérêt ne l'e?t pas cloué dans la boutique du passage. Il

acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui

l'étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En

quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de

conserver son emploi; en demeurant auprès d'elle, il pouvait au

contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans

rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa

femme. Il est à croire qu'il se serait sauvé avec les quarante mille

francs, s'il avait pu les réaliser; mais la vieille mercière,

conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le

contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à

Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces,

il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse,

bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l'argent nécessaire pour

contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait à coucher avec

le cadavre du noyé.

Un soir, il annon?a à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa

démission et qu'il quittait son bureau à la fin de la quinzaine.

Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se hata d'ajouter qu'il allait

louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il

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