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作者:法-Emile Zola 当前章节:15402 字 更新时间:2026-6-15 23:40

s'étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges

horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous

et qu'il pouvait tenter le succès, il voulait voir s'il n'était pas

capable de grandes choses. La tirade qu'il déclama à ce propos cachait

simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier.

Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas; elle n'entendait point

que Laurent lui dépensat la petite fortune qui assurait sa liberté.

Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son

consentement, elle fit quelques réponses sèches; elle lui donna à

comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et

serait complètement à sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la

regardait d'une fa?on aigu? qui la troubla et arrêta dans sa gorge le

refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son

complice cette pensée mena?ante: ? Je dis tout, si tu ne consens pas.

? Elle se mit à balbutier. Mme Raquin s'écria alors que le désir de

son cher fils était trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens

de devenir un homme de talent. La bonne dame gatait Laurent comme elle

avait gaté Camille; elle était tout amollie par les caresses que lui

prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait

toujours à son avis.

Il fut donc décidé que l'artiste louerait un atelier et qu'il

toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait à

faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé: les bénéfices réalisés

dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de

l'appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du

ménage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs

par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le

reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette

fa?on, on n'entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu.

Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était

allouée. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer

des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se

promettait bien de ne signer aucun papier.

Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un

petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas

quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses

journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux

a ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme,

disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui

en était arrivé, en quatre années, au chiffre d'appointements que lui,

Grivet, avait mis vingt ans à atteindre! Laurent le stupéfia encore

davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier à la

peinture.

Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier était une

sorte de grenier carré, long et large d'environ cinq ou six mètres; le

plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, percé d'une large

fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le

plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient

pas jusqu'à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s'ouvrant

en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans

une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y

apporta deux chaises dépaillées, une table qu'il appuya contre un mur

pour qu'elle ne se laissat pas glisser à terre, un vieux buffet de

cuisine, sa bo?te à couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du

lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un

brocanteur.

Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux.

Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le

divan, attendait midi, heureux d'être au matin et d'avoir encore

devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait déjeuner, puis

il se hatait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage

pale de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait

jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait

pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il

refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il

n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait passé la journée au musée

du Louvre.

Il craignait que Thérèse n'introduis?t avec elle le spectre de

Camille.

L'oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs,

il se mit à l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des

modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier

de la nature. Il entreprit une tête d'homme.

D'ailleurs, il ne se clo?tra plus autant; il travailla pendant deux ou

trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flaner ici et

là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces

longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami

de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier

Salon.

--Comment, c'est toi! s'écria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je

ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri.

--Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton embarrassé.

--Marié, toi! ?a ne m'étonne plus de te voir tout dr?le.... Et que

fais-tu maintenant?

--J'ai loué un petit atelier; je peins un peu, le matin.

Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets

d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné

qui le troublait et l'inquiétait. La vérité était que le peintre ne

retrouvait pas dans le mari de Thérèse le gar?on épais et commun qu'il

avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures

distinguées; le visage s'était aminci et avait des paleurs de bon

go?t, le corps entier se tenait plus digne et plus souple.

--Mais tu deviens joli gar?on, ne put s'empêcher de s'écrier

l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A

quelle école es-tu donc?

L'examen qu'il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n'osait

s'éloigner d'une fa?on brusque.

--Veux-tu monter un instant à mon atelier? demanda-t-il enfin à son

ami, qui ne le quittait pas.

--Volontiers, répondit celui-ci.

Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait,

était désireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il

ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent,

qui allaient s?rement lui donner des nausées; il avait la seule envie

de contenter sa curiosité.

Quand il fut monté et qu'il eut jeté un coup d'oeil sur les toiles

accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq

études, deux têtes de femme et trois têtes d'homme, peintes avec une

véritable énergie; l'allure en était grasse et solide, chaque morceau

s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair.

L'artiste s'approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à

cacher sa surprise:

--C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il à Laurent.

--Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour

un grand tableau que je prépare.

--Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-là?

--Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur?

Le peintre n'osa répondre: ? Parce que ces toiles sont d'un artiste,

et que tu n'as jamais été qu'un ignoble ma?on. ? Il resta longtemps en

silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais

elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu'elles

annon?aient un sens artistique des plus développés. On e?t dit de la

peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si

pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il

se tourna vers l'auteur:

--Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de

peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent? ?a ne

s'apprend pas d'ordinaire. Et il considérait Laurent, dont la voix lui

semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'élégance. Il

ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait changé cet homme,

en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aigu?s et

délicates. Sans doute un phénomène étrange s'était accompli dans

l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l'analyse de

pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu

artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand

détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant,

il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par

l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait; maintenant, maigri,

frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et

poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il

menait, sa pensée délirait et montait jusqu'à l'extase du génie; la

maladie en quelque sorte "morale", la névrose dont tout son être était

secoué, développait en lui un sens artistique d'une lucidité étrange;

depuis qu'il avait tué, sa chair s'était comme allégée, son cerveau

éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa

pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de

poète. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction

subite, c'est ainsi que ses oeuvres étaient belles, rendues tout d'un

coup personnelles et vivantes.

Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet

artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda

encore les toiles et dit à Laurent:

--Je n'ai qu'un reproche à te faire, c'est que toutes tes études ont

un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes

elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne

l'air d'hommes déguisés.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau

avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des

physionomies; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela

ferait rire.

Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carré, en riant:

--Vrai, mon vieux, ?a me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je

vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut!

Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troublé. Lorsque

son ami lui avait fait l'observation que toutes ses têtes d'étude

avaient un air de famille, il s'était brusquement tourné pour cacher

sa paleur. C'est que déjà cette ressemblance fatale l'avait frappé. Il

revint lentement se placer devant les toiles; à mesure qu'il les

contemplait, qu'il passait de l'une à l'autre, une sueur glacée lui

mouillait le dos.

--Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils

ressemblent à Camille....

Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux

des têtes d'étude. La première était une face de vieillard, avec une

longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le

menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille

blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa

victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du

noyé. On e?t dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant

le déguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant

toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre

ressemblance terrible entre ces têtes: elles apparaissaient

souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même

sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche,

qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se

rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d'un

signe d'ignoble parenté.

Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image

du cadavre s'était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main,

sans qu'il en e?t conscience, tra?ait toujours les lignes de ce visage

atroce dont le souvenir le suivait partout.

Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les

figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que

ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une

étrangeté effrayante, prenaient tous les ages et tous les sexes. Il se

leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il

mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-même des

portraits de sa victime.

Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus

dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout

de suite s'il était ma?tre de sa main. Il posa une toile blanche sur

son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en

quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effa?a

brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure,

il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque

nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa

volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien; malgré lui, il

tra?ait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés.

Il avait d'abord jeté les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite à

conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même: Camille,

grima?ant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile.

L'artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des

têtes d'anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains

coiffés de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits

couturés de cicatrices; toujours, toujours le noyé renaissait, il

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