était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors
Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des
profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit
qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il
finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et
les chats ressemblaient vaguement à Camille.
Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un
coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau.
Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais,
il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait
dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire.
Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules
de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et
épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut
d'un ridicule atroce et l'exaspéra.
Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de
ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre
paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette
pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de
reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main
avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.
XXVI
La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la
paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres,
toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps.
Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et
Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui
semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au
secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était
devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se
trouvait frappée de mutisme et d'immobilité.
Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui
tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut
roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la
pressèrent de questions pour conna?tre la cause de sa souffrance. Elle
ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse
profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre
devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les
entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra;
au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils
pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel
tête-à-tête.
Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable, Ils passèrent des
soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus
leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme
un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de
la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus;
par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles.
Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger
devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre
de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par
jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la
lampe pour ne pas se voir, tachant de croire que Mme Raquin allait
parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils
ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore,
et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se
mouvoir et briller.
Ils pla?aient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la
lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse
devant eux. Ce visage, mou et blafard, e?t été un spectacle
insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de
compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie.
On e?t dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait
mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement
dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles
gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se
laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors
toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre;
Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient
du bruit jusqu'à ce que la paralytique e?t relevé les paupières et les
e?t regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée.
Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs
mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner
ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les for?aient à
secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans
son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était
lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre
délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui
qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle
habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à
comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques
jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et
demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il
lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors,
elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce
devinat ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de
garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui
lui fit grand bien.
Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin,
dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils
l'apportaient entre eux, comme si elle e?t été nécessaire à leur
existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs
entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait
le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre
leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit
heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la
boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger
jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de
nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce
montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de
rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour
exalter les vertus de Thérèse et de Laurent.
Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme
par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à
onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les
invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux
Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de
leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils
n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans
quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il
parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu
à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui
était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son
état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses,
riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par
l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces
hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les
petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide
et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les
gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et
Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils
croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre,
l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se
voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était
permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule.
Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec
Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il compr?t
sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention
délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il
interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont
les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle
demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne
demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela
ne décourageait pas Grivet, qui lan?ait un victorieux: ?Quand je vous
le disais!? et qui recommen?ait quelques minutes plus tard. C'était
une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un
désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les
objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer
par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait
par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme
Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter:
--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit
que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui.
D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits
de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle
communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante
encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans
cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie
sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans
doute d'une fa?on nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle
n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui
naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait
pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements,
une de ses paroles e?t décidé des destinées du monde. Son esprit était
comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se
réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous
du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans
entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme
Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux,
mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait:
--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer
quelque drame cruel au fond de cette morte.
Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et
de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir
comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses.
Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis
qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans
révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les
douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement
les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue
enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle,
à songer au passé. Elle finit même par go?ter des charmes à rester
bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.
Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus
pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une
main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait,
ainsi, d'une fa?on étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient
défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de
sa face dont les chairs pendaient molles et grima?antes. Depuis que
ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait
du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides
passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était
plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce
visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut
s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle
mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son
ame dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent
la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec
amour par des regards pleins d'une tendre effusion.
Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se
croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa
part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup
l'écrasa.
Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine
lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre
contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle
les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient
Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils
laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par
tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant
laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique
comprit.
Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une
telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis,
elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut
d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La
sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus
écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus