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作者:法-Emile Zola 当前章节:15417 字 更新时间:2026-6-15 23:40

était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors

Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des

profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit

qu'à rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il

finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et

les chats ressemblaient vaguement à Camille.

Une rage sourde s'était emparée de Laurent. Il creva la toile d'un

coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau.

Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, désormais,

il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait

dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire.

Il s'imaginait ce qu'aurait été son oeuvre; il voyait sur les épaules

de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et

épouvantée du noyé; l'étrange spectacle qu'il évoquait ainsi lui parut

d'un ridicule atroce et l'exaspéra.

Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de

ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre

paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette

pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de

reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main

avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.

XXVI

La crise dont Mme Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la

paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres,

toujours près de l'étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps.

Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thérèse et

Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche béante: il lui

semblait qu'on l'étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au

secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était

devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'étaient roidis. Elle se

trouvait frappée de mutisme et d'immobilité.

Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui

tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut

roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la

pressèrent de questions pour conna?tre la cause de sa souffrance. Elle

ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse

profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre

devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les

entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra;

au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils

pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel

tête-à-tête.

Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable, Ils passèrent des

soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus

leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme

un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de

la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus;

par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles.

Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger

devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre

de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par

jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la

lampe pour ne pas se voir, tachant de croire que Mme Raquin allait

parler et leur rappeler ainsi sa présence. S'ils la gardaient, s'ils

ne se débarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore,

et qu'ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se

mouvoir et briller.

Ils pla?aient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la

lampe, afin de bien éclairer son visage et de l'avoir sans cesse

devant eux. Ce visage, mou et blafard, e?t été un spectacle

insoutenable pour d'autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de

compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie.

On e?t dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait

mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement

dans leur orbite; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles

gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque Mme Raquin se

laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors

toute blanche et toute muette, était vraiment celle d'un cadavre;

Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient

du bruit jusqu'à ce que la paralytique e?t relevé les paupières et les

e?t regardés. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée.

Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs

mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner

ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les for?aient à

secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans

son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle était

lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre

délicatement entre ses bras et la transporter. C'était également lui

qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse: elle

habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à

comprendre ses moindres désirs. Mme Raquin conserva pendant quelques

jours l'usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et

demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il

lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; dès lors,

elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce

devinat ce qu'elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de

garde-malade; cela lui créa une occupation de corps et d'esprit qui

lui fit grand bien.

Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin,

dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils

l'apportaient entre eux, comme si elle e?t été nécessaire à leur

existence; ils la faisaient assister à leurs repas, à toutes leurs

entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle témoignait

le désir de passer dans sa chambre. Elle n'était bonne qu'à rompre

leur tête-à-tête, elle n'avait pas le droit de vivre à part. A huit

heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la

boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger

jusqu'à midi; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule de

nouveau jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce

montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de

rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour

exalter les vertus de Thérèse et de Laurent.

Les réceptions du jeudi continuèrent, et l'impotente y assista, comme

par le passé. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures à

onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les

invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours le vieux

Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de

leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils

n'éprouvaient qu'un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans

quelle juste mesure il était convenable de s'attrister. Fallait-il

parler à cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu

à peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui

était arrivé. Ils finirent par feindre d'ignorer complètement son

état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses,

riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par

l'expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle; ces

hommes avaient l'air de parler raisonnablement à une statue, comme les

petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait raide

et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les

gestes, ayant avec elle des conversations très animées. Michaud et

Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils

croyaient faire preuve de politesse, ils s'évitaient, en outre,

l'ennui des condoléances d'usage. Mme Raquin devait être flattée de se

voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était

permis de s'égayer en sa présence sans le moindre scrupule.

Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec

Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il compr?t

sur-le-champ ce qu'elle désirait. C'était encore là une attention

délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il

interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont

les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu'elle

demandait telle ou telle chose. Vérification faite, Mme Raquin ne

demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela

ne décourageait pas Grivet, qui lan?ait un victorieux: ?Quand je vous

le disais!? et qui recommen?ait quelques minutes plus tard. C'était

une bien autre affaire lorsque l'impotente témoignait ouvertement un

désir; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l'un après l'autre les

objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer

par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait

par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme

Raquin désirait. Ce qui ne lui empêchait pas de répéter:

--Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit

que j'ai raison.... N'est-ce pas, chère dame.... Oui, oui.

D'ailleurs, ce n'était pas une chose facile que de saisir les souhaits

de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle

communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante

encore et enterrée au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans

cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie

sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans

doute d'une fa?on nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle

n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui

naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait

pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements,

une de ses paroles e?t décidé des destinées du monde. Son esprit était

comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mégarde et qui se

réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous

du sol; ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans

entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme

Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux,

mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait:

--Qui sait à quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer

quelque drame cruel au fond de cette morte.

Laurent se trompait, Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et

de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir

comme cela, lentement, au milieu des dévouements et des caresses.

Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis

qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans

révolte; la vie paisible et retirée qu'elle avait toujours menée, les

douceurs de son tempérament lui empêchaient de sentir trop rudement

les souffrances du mutisme et de l'immobilité. Elle était redevenue

enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle,

à songer au passé. Elle finit même par go?ter des charmes à rester

bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.

Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus

pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une

main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait,

ainsi, d'une fa?on étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient

défaut. Ses regards étaient beaux, d'une beauté céleste, au milieu de

sa face dont les chairs pendaient molles et grima?antes. Depuis que

ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait

du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides

passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'était

plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce

visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut

s'éclairait divinement. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle

mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son

ame dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent

la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec

amour par des regards pleins d'une tendre effusion.

Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se

croyant à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa

part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup

l'écrasa.

Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine

lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre

contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle

les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient

Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils

laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par

tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant

laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique

comprit.

Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une

telle secousse, que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis,

elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut

d'autant plus épouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La

sensibilité, un instant rappelée, disparut; l'impotente demeura plus

écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, étaient devenus

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