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作者:法-Emile Zola 当前章节:15364 字 更新时间:2026-6-15 23:40

noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.

Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre

vérité, comme un éclair, br?la les yeux de la paralytique et entra eu

elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se

lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les

assassins de son fils, elle e?t moins souffert. Mais après avoir tout

entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette,

gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et

Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de

s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: ? Nous

avons tué Camille ?, après avoir posé sur ses lèvres un baillon qui

étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement

dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts

surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa

gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement

elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide

contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une

impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient

à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui,

baillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit

sourd des pelletées de sable.

Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle

sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était

désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses

dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds.

Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures

dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux

bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est

mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui

montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un

spectacle effroyable de sang et de honte. Elle e?t injurié Dieu, si

elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de

soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en

amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et

elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises,

ne voyant pas la vie réelle se tra?ner dans la boue sanglante des

passions. Dieu était mauvais; il aurait d? lui dire la vérité plus

t?t, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement.

Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant

l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la

luxure.

Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent,

et ceux-ci avaient con?u le crime au milieu des hontes de l'adultère?

Il y avait pour Mme Raquin un tel ab?me dans cette pensée, qu'elle ne

pouvait la raisonner ni la saisir d'une fa?on nette et détaillée. Elle

n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui

semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se

disait: ? Je vais aller me briser au fond. ?

Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut

invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la

conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir

de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis.

Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse

qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et

tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un

bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle

descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à

un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir

pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait

son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se

répétait: ? Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant ?, et elle ne

trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.

Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec

égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous

l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute

la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en

elle; elle sentit na?tre dans sa chair mourante un nouvel être,

impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son

fils.

Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie,

lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de

Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au

silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de

ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile.

Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une

ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer

par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un

spectacle poignant.

Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée.

--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante.

Laurent se hata de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se

baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra

qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un

effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrat contre

sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait

cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le

ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un

paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par

l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée,

entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de

Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.

--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront

pas....

Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa

dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégo?t.

Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde

des bras de Laurent.

XXVII

Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à

faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni

l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par

humanité si leur s?reté ne leur e?t pas déjà fait une loi de garder le

silence.

Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin,

Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la

paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait

tout, elle pourrait donner l'éveil.

--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit

doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde?

--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre

soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable.

--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle.

Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de

l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de

charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette

soirée....

Thérèse frissonna.

--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez

de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante

dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle

dort.

--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait

carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce

serait une excellente fa?on pour nous perdre.

Il hésitait, il voulait para?tre tranquille, et l'anxiété le faisait

balbutier.

--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces

gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien

aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la

chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite,

nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu

verras, tout ira bien.

Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place

ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la

belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse

l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé

très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée.

Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui

précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne

manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur

sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses

excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus

s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu

avec délices.

Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait

fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour

dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne

pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait

dispara?tre, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans

sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en

présence des invités, elle go?ta une joie chaude en songeant qu'elle

allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien

morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté

étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite,

à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue,

inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de

la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la

toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer

l'attention.

Quand les joueurs aper?urent au milieu d'eux cette main de morte,

blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras

en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six.

Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains.

--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite

les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose.

Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le

labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde

sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait

parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.

--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous

nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos....

Hein! n'est-ce pas, chère dame?

Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un

doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer

péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué

quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe:

--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six.

L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le

mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet

l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris,

et il avan?ait une sottise. Michaud finit par le faire taire.

--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille

amie.

Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille.

Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé

un mot à plus de dix reprises, et ils ne tra?aient plus ce mot qu'en

s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne

pouvant lire, for?ant l'impotente à toujours reprendre les premières

lettres.

--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle

vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: ? _Thérèse et_... ?

Achevez, chère dame.

Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa

tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts

tra?aient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent

s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter

sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était

perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du chatiment,

en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille.

Mme Raquin écrivait toujours, d'une fa?on de plus en plus hésitante.

--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un

instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: ?

_Thérèse et Laurent_... ?

La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant

sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut

achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les

galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter

lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet.

Elle se hata, elle tra?a encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute

voix:

--? _Thérèse et Laurent ont_... ?

Et Olivier demanda:

--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants?

Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point

d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse

avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main

fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et

retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair

inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le chatiment.

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