noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.
Jamais désespoir n'était tombé plus rudement dans un être. La sinistre
vérité, comme un éclair, br?la les yeux de la paralytique et entra eu
elle avec le heurt suprême d'un coup de foudre. Si elle avait pu se
lever, jeter le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les
assassins de son fils, elle e?t moins souffert. Mais après avoir tout
entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette,
gardant en elle l'éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et
Laurent l'avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de
s'élancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter: ? Nous
avons tué Camille ?, après avoir posé sur ses lèvres un baillon qui
étouffait ses sanglots. L'épouvante, l'angoisse couraient furieusement
dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts
surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait, pour dégager sa
gorge et trouver ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement
elle tendait ses dernières énergies; elle sentait sa langue froide
contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une
impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient
à celles d'un homme tombé en léthargie qu'on enterrerait et qui,
baillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit
sourd des pelletées de sable.
Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle
sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était
désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses
dévouements venaient d'être brutalement renversés et foulés aux pieds.
Elle avait mené une vie d'affection et de douceur et, à ses heures
dernières, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux
bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est
mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui
montrait, au-delà des amours et des amitiés qu'elle avait cru voir, un
spectacle effroyable de sang et de honte. Elle e?t injurié Dieu, si
elle avait pu crier un blasphème. Dieu l'avait trompée pendant plus de
soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en
amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et
elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises,
ne voyant pas la vie réelle se tra?ner dans la boue sanglante des
passions. Dieu était mauvais; il aurait d? lui dire la vérité plus
t?t, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement.
Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en niant l'amour, en niant
l'amitié, en niant le dévouement. Rien n'existait que le meurtre et la
luxure.
Hé quoi! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent,
et ceux-ci avaient con?u le crime au milieu des hontes de l'adultère?
Il y avait pour Mme Raquin un tel ab?me dans cette pensée, qu'elle ne
pouvait la raisonner ni la saisir d'une fa?on nette et détaillée. Elle
n'éprouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui
semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se
disait: ? Je vais aller me briser au fond. ?
Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut
invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la
conviction de l'adultère et du meurtre s'établit en elle, au souvenir
de petites circonstances qu'elle ne s'était pas expliquées jadis.
Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse
qu'elle avait élevée, Laurent qu'elle avait aimé en mère dévouée et
tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un
bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle
descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à
un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir
pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait
son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se
répétait: ? Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant ?, et elle ne
trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.
Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec
égarement et ne se reconnaissait plus; elle restait écrasée sous
l'envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute
la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en
elle; elle sentit na?tre dans sa chair mourante un nouvel être,
impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son
fils.
Lorsqu'elle eut succombé sous l'étreinte accablante de la paralysie,
lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter à la gorge de
Thérèse et de Laurent, qu'elle rêvait d'étrangler, elle se résigna au
silence et à l'immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de
ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile.
Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une
ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer
par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un
spectacle poignant.
Thérèse fut prise d'une pitié épouvantée.
--Il faut la coucher, dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante.
Laurent se hata de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se
baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espéra
qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un
effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrat contre
sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'écraser s'il avait
cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le
ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un
paquet de linge. Elle lut saisie, soulevée, transportée par
l'assassin, elle éprouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonnée,
entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de
Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.
--Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront
pas....
Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba évanouie. Sa
dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégo?t.
Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'étreinte immonde
des bras de Laurent.
XXVII
Une crise d'épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à
faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni
l'un ni l'autre: ils auraient évité une semblable révélation par
humanité si leur s?reté ne leur e?t pas déjà fait une loi de garder le
silence.
Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin,
Thérèse demanda à Laurent s'il croyait prudent de laisser la
paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait
tout, elle pourrait donner l'éveil.
--Bah! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit
doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde?
--Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre
soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable.
--Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle.
Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de
l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de
charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette
soirée....
Thérèse frissonna.
--Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez
de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante
dans sa chambre et prétendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle
dort.
--C'est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait
carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie.... Ce
serait une excellente fa?on pour nous perdre.
Il hésitait, il voulait para?tre tranquille, et l'anxiété le faisait
balbutier.
--Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces
gens-là sont bêtes comme des oies; ils n'entendront certainement rien
aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la
chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve faite,
nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu
verras, tout ira bien.
Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place
ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la
belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse
l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé
très bas l'abat-jour de la lampe; la toile cirée seule était éclairée.
Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui
précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne
manquèrent pas d'adresser à la paralytique les questions d'usage sur
sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses
excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Après quoi, sans plus
s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu
avec délices.
Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait
fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour
dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne
pas assister à la soirée. Elle pensait que Laurent la ferait
dispara?tre, la tuerait peut-être, ou tout au moins l'enfermerait dans
sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait là, quand elle fut en
présence des invités, elle go?ta une joie chaude en songeant qu'elle
allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien
morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volonté
étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite,
à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue,
inerte; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d'un des pieds de
la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la
toile cirée. Là elle agita faiblement les doigts comme pour attirer
l'attention.
Quand les joueurs aper?urent au milieu d'eux cette main de morte,
blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras
en l'air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six.
Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remué les mains.
--Hé! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite
les doigts.... Elle désire sans doute quelque chose.
Thérèse ne put répondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le
labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde
sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait
parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.
--Pardieu! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose.... Oh! nous
nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos....
Hein! n'est-ce pas, chère dame?
Mme Raquin fit un signe violent, de dénégation. Elle allongea un
doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer
péniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqué
quelques traits, que Grivet s'écria de nouveau avec triomphe:
--Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six.
L'impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le
mot qu'elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet
l'interrompait en déclarant que c'était inutile, qu'il avait compris,
et il avan?ait une sottise. Michaud finit par le faire taire.
--Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille
amie.
Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l'oreille.
Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé
un mot à plus de dix reprises, et ils ne tra?aient plus ce mot qu'en
s'égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne
pouvant lire, for?ant l'impotente à toujours reprendre les premières
lettres.
--Ah! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle
vient d'écrire votre nom, Thérèse.... Voyons: ? _Thérèse et_... ?
Achevez, chère dame.
Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa
tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts
tra?aient son nom et l'aveu de son crime en caractères de feu. Laurent
s'était levé violemment, se demandant s'il n'allait pas se précipiter
sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était
perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du chatiment,
en voyant cette main revivre pour révéler l'assassinat de Camille.
Mme Raquin écrivait toujours, d'une fa?on de plus en plus hésitante.
--C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un
instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms: ?
_Thérèse et Laurent_... ?
La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant
sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut
achever. Mais ses doigts s'étaient raidis, la volonté suprême qui les
galvanisait lui échappait; elle sentait la paralysie remonter
lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet.
Elle se hata, elle tra?a encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute
voix:
--? _Thérèse et Laurent ont_... ?
Et Olivier demanda:
--Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants?
Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point
d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse
avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main
fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et
retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair
inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le chatiment.