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作者:法-Emile Zola 当前章节:15422 字 更新时间:2026-6-15 23:40

Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et

Laurent go?taient une joie si acre, qu'ils se sentaient défaillir sous

le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.

Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sur parole. Il pensa que le

moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la

phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette

phrase:

--C'est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux

de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table, moi; un de

ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: ? Thérèse et Laurent ont

bien soin de moi. ?

Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la société fut de

son avis. Les invités se mirent à faire l'éloge des époux, qui se

montraient si bons pour la pauvre dame.

--Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a

voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses

enfants. Cela honore toute la famille.

Et il ajouta en reprenant ses dominos:

--Allons, continuons. Où en étions-nous?... Grivet allait poser le

double-six, je crois.

Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.

La paralytique regardait sa main, ab?mée dans un affreux désespoir. Sa

main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb,

maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne

voulait pas que Camille f?t vengé, il retirait à sa mère le seul moyen

de faire conna?tre aux hommes le meurtre dont il avait été la victime.

Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller

rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se

sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du

tombeau.

XXVIII

Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses

de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta

lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère

pleins de menaces sourdes.

La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des brutes,

avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des événements

du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé

une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la

souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se

révoltaient et s'emportaient.

Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien

qu'ils se gênaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mèneraient une

existence tranquille, s'ils n'étaient pas toujours là face à face.

Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu'un poids énorme les

étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, leurs lèvres se

pin?aient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs,

il leur prenait des envies de s'entre-dévorer.

Au fond, une pensée unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur

crime, ils se désespéraient d'avoir à jamais troublé leur vie. De là

venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le

mal était incurable, qu'ils souffriraient jusqu'à leur mort du meurtre

de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les

exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient à

eux-mêmes, ils s'exécraient.

Ils ne voulaient pas reconna?tre tout haut que leur mariage était le

chatiment fatal du meurtre; ils se refusaient à entendre la voix

intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l'histoire

de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les

secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils

devinaient les fureurs de leur être égo?ste qui les avaient poussés à

l'assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans

l'assassinat qu'une existence désolée et intolérable. Ils se

souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de

luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils

avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point

pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur

corps s'était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec

terreur où allaient les conduire l'épouvante et le dégo?t. Ils

n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dénouement

sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachés

ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet

embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se

roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais

ils n'échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur

coupaient la chair, écoeurés de leur contact, sentant à chaque heure

cro?tre leur malaise, oubliant qu'ils s'étaient eux-mêmes liés l'un à

l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils

s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir

moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en

s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations.

Chaque soir une querelle éclatait. On e?t dit que les meurtriers

cherchaient des occasions pour s'exaspérer, pour détendre leurs nerfs

roidis. Ils s'épiaient, se tataient du regard, fouillant leurs

blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre

volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu

d'une irritation continuelle, las d'eux-mêmes, ne pouvant plus

supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer.

Leur être entier se trouvait préparé pour la violence; la plus légère

impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d'une fa?on

étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d'un coup

grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au

lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une

simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises

de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le

noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher

la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient

jusqu'à la rage. C'étaient des scènes atroces, des étouffements, des

coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D'ordinaire,

Thérèse et Laurent s'exaspéraient ainsi après le repas; ils

s'enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur

désespoir ne f?t pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l'aise,

au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe

éclairait de lueurs jaunatres. Leurs voix, au milieu du silence et de

la tranquillité de l'air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et

ils ne cessaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue; alors

seulement ils pouvaient aller go?ter quelques heures de repos. Leurs

querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner

le sommeil en hébétant leurs nerfs.

Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil,

les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette.

Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses

yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixité aigu?. Son

martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les

faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle

descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle

avait appelés ses chers enfants.

Les querelles des époux la mirent au courant des moindres

circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les

épisodes de l'horrible aventure. Et à mesure qu'elle pénétrait plus

avant dans cette boue sanglante, elle criait grace, elle croyait

toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore.

Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours

l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle

était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le

premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait

davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux

laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient

le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait

le récit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit

devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses

oreilles avec plus de cruauté et d'éclat.

Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard

sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait

sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire.

--Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien

qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux

qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me

gêner.

Et la querelle continuait, apre, éclatante, tuant de nouveau Camille.

Ni Thérèse ni Laurent n'osaient céder à la pensée de pitié qui leur

venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils

se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils

redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux

ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lacheté, ils

imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils

avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs

hallucinations.

Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes

accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l'un

d'eux accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc

effrayant.

Un soir, à d?ner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s'irriter,

trouva que l'eau de la carafe était tiède; il déclara que l'eau tiède

lui donnait des nausées, et qu'il en voulait de la fra?che.

--Je n'ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse.

--C'est bien, je ne boirai pas, repr?t Laurent.

--Cette eau est excellente.

--Elle est chaude et a un go?t de bourbe. On dirait de l'eau de

rivière.

Thérèse répéta:

--De l'eau de rivière....

Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d'idées venait d'avoir

lieu dans son esprit.

--Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et

qui palissait.

--Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le

sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tué.

--Tu mens! cria l'assassin avec véhémence, avoue que tu mens.... Si je

l'ai jeté à la Seine, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.

--Moi! moi!

--Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas à te faire

avouer de force la vérité. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que

tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me

soulage.

--Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille.

--Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'étonnement et

l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs.

Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en

feu, lui cria dans la face:

--Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas:

? Je vais le jeter à la rivière. ? Alors tu as accepté, tu es entrée

dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi.

--Ce n'est pas vrai.... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai

fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime.

Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée

d'avoir une complice le soulageait; il aurait tenté, s'il l'avait osé,

de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur

Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui

faire confesser qu'elle était la plus coupable.

Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les

regards fixes de Mme Raquin.

--Ah! la misérable! la misérable! balbutiait-il d'une voix étranglée,

elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas montée un soir dans ma

chambre comme une prostituée, ne m'as-tu pas saoulé de tes caresses

pour me décider à te débarrasser de ton mari? Il te déplaisait, il

sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir

ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi?

est-ce que j'étais un coquin? Je vivais tranquille, en honnête homme,

ne faisant de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche.

--C'est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination

désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent.

--Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat

terrible.... Vois-tu, ne m'exaspère pas, cela pourrait mal finir....

Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livrée à moi

comme une fille, là, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait

conna?tre tes voluptés qui m'ont affolé. Avoue que tu avais calculé

tout cela, que tu ha?ssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais

le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre

lui et de le briser.

--Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis là.... Tu n'as

pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi,

qu'avant de te conna?tre, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais

fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus

folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais

trop de choses à te reprocher.

--Qu'aurais-tu donc à me reprocher?

--Non, rien... Tu ne m'as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes

abandons, tu t'es plu à désoler ma vie.... Je te pardonne tout

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