cela.... Mais, par grace, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde
ton crime pour toi, ne cherche pas à m'épouvanter davantage.
Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage.
--Bats-moi, j'aime mieux ?a, ajouta-t-elle, je souffrirai moins.
Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit à
c?té delà jeune femme.
--écoute, lui dit-il d'une voix qu'il s'effor?ait de rendre calme, il
y a de la lacheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que
nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que
moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant
innocente? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas consenti à
m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre.
Désires-tu tenter une épreuve? Je vais aller tout dire au procureur
impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l'un et
l'autre.
Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit:
--Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que
tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te
tourmente.
--Camille me laisse en repos, dit Laurent pale et tremblant, c'est toi
qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier.
--Ne dis pas cela, s'écria la jeune femme avec colère, je n'ai pas
crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu
cherches à le détourner de toi.... Je suis innocente!
Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d'avoir
évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi;
ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper
eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels
efforts tendaient à rejeter à tour de r?le la responsabilité du crime,
à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser
sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu'ils ne
parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient
parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient
des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des
démentis. C'étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules,
la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir,
sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient
le r?le d'accusateur, et, bien que jamais le procès qu'ils se
faisaient n'e?t amené un résultat, ils le recommen?aient chaque soir
avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien,
qu'ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient
toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge,
aiguillonnés par la douleur et l'effroi, vaincus à l'avance par
l'accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu'ils tiraient de leurs
disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le
tapage les étourdissait un moment.
Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la
paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait
dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de
Thérèse.
XXIX
Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne
sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé
tout haut devant Laurent.
Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se
brisèrent, sa nature sèche et violente s'amollit. Déjà elle avait eu
des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces
attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale.
Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre
le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vécu pendant plusieurs mois
sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les
guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d'un
coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue
femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de
se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta
dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver
quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de
chair et d'esprit qui la prenaient; peut-être le noyé, qui n'avait pas
cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut
ainsi des remords par calcul, se disant que c'était sans doute le
meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines
dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant
des lèvres et en prenant l'attitude humble de la pénitence, Thérèse
s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir
au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lacheté.
D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à
s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur
sans résistance.
Elle accabla Mme Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui
devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de
prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer
ses fautes et en demander le pardon. Dès qu'elle éprouvait le besoin
de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant
l'impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène
de remords qui la soulageait en l'affaiblissant.
--Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grace.
Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne
me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui
me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous
pitié.... Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos
pieds, écrasée par la honte et la douleur.
Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du
désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant; elle
prenait une voix de petite fille malade, tant?t brève, tant?t
plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite,
obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et
de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait
qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son
monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses
propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle
descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d'éclater en
sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de
remords la prenait elle se hatait de remonter et de s'agenouiller
encore aux pieds de l'impotente. Et la scène recommen?ait dix fois par
jour.
Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l'étage de son repentir
devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était
que, si l'on avait cherché à inventer un supplice pour torturer Mme
Raquin, on n'en aurait pas à coup s?r trouvé de plus effroyable que la
comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait
l'égo?sme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait
horriblement de ces longs monologues qu'elle était forcée de subir à
chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat
de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une
pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus
aigu?, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de
pardon, des prières humbles et laches. Elle aurait voulu répondre;
certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus
écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa
cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilité où elle était de
crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment
inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient
dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle
crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de
supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de
défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s'agenouillait
devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas.
Thérèse finit par s'enhardir jusqu'à embrasser sa tante. Un jour,
pendant un accès de repentir, elle feignit devoir surpris dans les
yeux de la paralytique une pensée de miséricorde; elle se tra?na sur
les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix éperdue: ? Vous me
pardonnez! vous me pardonnez! ? puis elle baisa le front et les joues
de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair
froide sur laquelle Thérèse posa lès lèvres, lui causa un violent
dégo?t. Elle pensa que ce dégo?t serait, comme les larmes et les
remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua à
embrasser chaque jour l'impotente, par pénitence et pour se soulager.
--Oh! que vous êtes bonne! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que
mes larmes vous ont touchée.... Vos regards sont pleins de pitié....
Je suis sauvée....
Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux,
lui baisait les mains, lui souriait d'une fa?on heureuse, la soignait
avec les marques d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps,
elle crut à la réalité de cette comédie, elle s'imagina qu'elle avait
obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur
qu'elle éprouvait d'avoir sa grace.
C'en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les
baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation acre de
répugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent
la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était
obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi
et tué son fils, elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers
que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures,
elle sentait ces baisers qui la br?laient. C'est ainsi qu'elle était
devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils
habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se
servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte
entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les
entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et
déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui
l'exaspéra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui
prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque
ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent
des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute
sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se
répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée, redoubla de
caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique
acceptat des remerciements et des effusions que son coeur repoussait.
Elle vécut, dès lors, pleine d'une irritation amère et impuissante, en
face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour
la récompenser de ce qu'elle nommait sa bonté céleste.
Lorsque Laurent était là et que sa femme s'agenouillait devant Mme
Raquin, il la relevait avec brutalité:
--Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je
me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler.
Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage
depuis que sa complice se tra?nait autour de lui, les yeux rougis par
les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant
redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'était comme un
reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que
le repentir ne poussat un jour sa femme à tout révéler. Il aurait
préféré qu'elle restat roidie et mena?ante, se défendant avec apreté
contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle
reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au
crime, elle s'accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive,
et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités
ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient,
chaque soir, plus accablantes et plus sinistres.
--écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables,
il faut nous repentir, si nous voulons go?ter quelque tranquillité....
Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons
ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime
horrible.
--Bah! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te
sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te
distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes
larmes.
--Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lache, cependant, tu
as pris Camille en tra?tre.
--Veux-tu dire que je suis seul coupable?
--Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi.
J'aurais d? sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute
l'horreur de ma faute, mais je tache de me la faire pardonner, et j'y
réussirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras à mener une vie
désolée.... Tu n'as pas même le coeur d'éviter à ma pauvre tante la
vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de
regret.
Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait
autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tête, lui
prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré.
--Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui
sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait.
Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées
le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait
bien quelle était sa tactique: elle voulait ne plus faire cause