commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se
soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle
avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de
ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir,
à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au
moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver
les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence,
il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la
folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre
par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire
d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude.
Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son
irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de
Camille, par étaler les vertus de sa victime.
--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien
cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu
une mauvaise pensée.
--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il
était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la
moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche
sans laisser échapper une sottise.
--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu
as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent;
Camille m'aimait et je l'aimais.
--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans
doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je
me souviens d'un jour où tu te tra?nais sur ma poitrine en me disant
que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfon?aient dans sa chair
comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te
fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.
--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il
avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait
noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon
Dieu! mon Dieu?
Elle pleurait, elle se pamait. Mme Raquin lui jetait des regards
aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille
bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se
promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour
étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de
sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se
laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il
croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient.
Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de
violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais
d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du
premier.
--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais
qu'il véc?t encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.
Laurent haussait d'abord les épaules.
--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être
pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je
l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un
assassin....
--Te tairas-tu! hurlait Laurent.
--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh!
tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un
homme brutal, sans coeur, sans ame. Comment veux-tu que je t'aime,
maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait
toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela
pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.
--Te tairas-tu, misérable?
--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au
prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute
si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit
baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés.
Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse
étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par
terre et la serrait sous son genou, le poing haut.
--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a
levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre!
Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la
battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises,
il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle
go?tait une volupté apre à être frappée; elle s'abandonnait, elle
s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommat davantage.
C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle
dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme
Raquin go?tait des délices cuisantes, lorsque Laurent tra?nait ainsi
sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.
L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse
avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout
haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement
avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et
regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un
prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait
telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille,
toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille.
Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette
torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même.
Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille
riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le
souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre,
qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit
sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se
servit des meubles, des objets qui tra?naient. Lauréat ne pouvait
toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse
lui f?t sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse
heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver
une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force
d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était
servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son
cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire
taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire.
Toutes leurs querelles se termineraient par des coups.
XXX
Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle
endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage
était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que
lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de
chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses
angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque
Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle
décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui
causaient d'horribles dégo?ts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez
pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne
laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait
rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient.
Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières
forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui
introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait
au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa
tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour
lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se facha même,
retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les machoires de la
paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin
tenait bon. C'était une lutte odieuse.
Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de
la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente.
Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il
souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait
mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens.
--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon
débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera
plus là.
Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme
Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent
ne se réalisat, qu'après sa mort le ménage ne go?tat des heures calmes
et heureuses. Elle se dit qu'elle était lache de mourir, qu'elle
n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au déno?ment
de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans
la nuit, pour dire à Camille; ? Tu es vengé. ? La pensée du suicide
lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance
qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du
silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par
l'incertitude où elle serait du chatiment de ses bourreaux. Pour bien
dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie
cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine
satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les
aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore.
D'ailleurs, elle voyait bien que le déno?ment ne pouvait être loin.
Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus
insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent.
Thérèse et Laurent se dressaient plus mena?ants l'un devant l'autre, à
toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de
leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu
d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et
souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer
et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser
l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et
tombant à la fois.
La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils
avaient rêvé, chacun de son c?té, de fuir, d'aller go?ter quelque
repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse
semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne
pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point
rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait
impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une
sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la
fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui,
après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant
reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des
obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que
faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils
fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils
s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils
restaient par lacheté, ils restaient et se tra?naient misérablement
dans l'horreur de leur existence.
Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi,
Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et
troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se
creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne
pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et
injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique,
un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui
traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir
au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier
Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que
la présence de cette pauvre créature, douce et pale, la calmerait.
Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une
sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de
venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau.
Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide
de Mme Raquin.
Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta
moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle
avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt
les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des
banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se
surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait
ensuite sourire amèrement.
Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique.
Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle
laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la
poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi tra?naient, des
araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais
balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange
fa?on dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut,
battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la
sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait
descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni