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作者:法-Emile Zola 当前章节:15398 字 更新时间:2026-6-15 23:40

commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se

soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu'elle

avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de

ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d'être seul à souffrir,

à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au

moins la comédie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver

les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence,

il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la

folie furieuse. La jeune femme s'étudiait à rester inerte, à répondre

par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire

d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude.

Laurent montait ainsi jusqu'à la rage. Pour mettre le comble à son

irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de

Camille, par étaler les vertus de sa victime.

--Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien

cruels pour nous attaquer à cet excellent coeur qui n'avait jamais eu

une mauvaise pensée.

--Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il

était bête, n'est-ce pas.... Tu as donc oublié? Tu prétendais que la

moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche

sans laisser échapper une sottise.

--Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu

as assassiné.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent;

Camille m'aimait et je l'aimais.

--Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé.... C'est sans

doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je

me souviens d'un jour où tu te tra?nais sur ma poitrine en me disant

que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfon?aient dans sa chair

comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te

fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.

--Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il

avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait

noble et généreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tué, mon

Dieu! mon Dieu?

Elle pleurait, elle se pamait. Mme Raquin lui jetait des regards

aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille

bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se

promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour

étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de

sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se

laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il

croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient.

Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de

violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais

d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du

premier.

--Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais

qu'il véc?t encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.

Laurent haussait d'abord les épaules.

--Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être

pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je

l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un

assassin....

--Te tairas-tu! hurlait Laurent.

--Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh!

tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misérable, un

homme brutal, sans coeur, sans ame. Comment veux-tu que je t'aime,

maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?... Camille avait

toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela

pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.

--Te tairas-tu, misérable?

--Pourquoi me tairais-je? je dis la vérité. J'achèterais le pardon au

prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute

si ce scélérat a assassiné mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit

baiser la terre où il repose. Ce sont là mes dernières voluptés.

Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse

étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par

terre et la serrait sous son genou, le poing haut.

--C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a

levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre!

Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la

battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. A deux reprises,

il faillit l'étrangler. Thérèse mollissait sous les coups; elle

go?tait une volupté apre à être frappée; elle s'abandonnait, elle

s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommat davantage.

C'était encore là un remède contre les souffrances de sa vie; elle

dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Mme

Raquin go?tait des délices cuisantes, lorsque Laurent tra?nait ainsi

sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.

L'existence de l'assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse

avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout

haut Camille. A partir de ce moment, le misérable vécut éternellement

avec sa victime; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et

regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un

prétexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait

telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille,

toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille.

Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette

torture qu'elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même.

Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille

riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mêla ainsi le

souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre,

qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit

sur les sièges, se mit devant la table, s'étendit dans le lit, se

servit des meubles, des objets qui tra?naient. Lauréat ne pouvait

toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse

lui f?t sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse

heurté contre l'homme qu'il avait tué, le meurtrier finit par éprouver

une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, à force

d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était

servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son

cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire

taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire.

Toutes leurs querelles se termineraient par des coups.

XXX

Il vint une heure où Mme Raquin, pour échapper aux souffrances qu'elle

endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage

était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que

lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de

chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour ses

angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l'embrassait, lorsque

Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle

décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui

causaient d'horribles dégo?ts. Puisqu'elle ne vivait déjà plus assez

pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne

laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait

rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient.

Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières

forces à serrer les dents, rejetant ce qu'on réussissait à lui

introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée: elle se demandait

au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa

tante ne serait plus là. Elle lui tint d'interminables discours pour

lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se facha même,

retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les machoires de la

paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui résiste. Mme Raquin

tenait bon. C'était une lutte odieuse.

Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s'étonnait de

la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l'impotente.

Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il

souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée, mais puisqu'elle désirait

mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens.

--Eh! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon

débarras.... Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera

plus là.

Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à Mme

Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l'espérance de Laurent

ne se réalisat, qu'après sa mort le ménage ne go?tat des heures calmes

et heureuses. Elle se dit qu'elle était lache de mourir, qu'elle

n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assisté au déno?ment

de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans

la nuit, pour dire à Camille; ? Tu es vengé. ? La pensée du suicide

lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup à l'ignorance

qu'elle emporterait dans la tombe; là, au milieu du froid et du

silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par

l'incertitude où elle serait du chatiment de ses bourreaux. Pour bien

dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie

cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine

satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit les

aliments que sa nièce lui présentait, elle consentira vivre encore.

D'ailleurs, elle voyait bien que le déno?ment ne pouvait être loin.

Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus

insoutenable. Un éclat, qui devait tout briser, était imminent.

Thérèse et Laurent se dressaient plus mena?ants l'un devant l'autre, à

toute heure. Ce n'était plus seulement la nuit qu'ils souffraient de

leur intimité; leurs journées entières se passaient au milieu

d'anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et

souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer

et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser

l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et

tombant à la fois.

La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils

avaient rêvé, chacun de son c?té, de fuir, d'aller go?ter quelque

repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidité et la crasse

semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n'osaient, ils ne

pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point

rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait

impossible. Ils avaient l'entêtement de la haine et de la cruauté. Une

sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la

fois; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui,

après s'être querellées, veulent se séparer, et qui cependant

reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des

obstacles matériels s'opposaient à leur fuite, ils ne savaient que

faire de l'impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S'ils

fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose; alors ils

s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils

restaient par lacheté, ils restaient et se tra?naient misérablement

dans l'horreur de leur existence.

Quand Laurent n'était pas là, pendant la matinée et l'après-midi,

Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et

troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se

creusait davantage en elle. Elle était désoeuvrée, lorsqu'elle ne

pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'était pas battue et

injuriée par son mari. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique,

un accablement la prenait, elle regardait d'un air hébété les gens qui

traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir

au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier

Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que

la présence de cette pauvre créature, douce et pale, la calmerait.

Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une

sorte d'amitié respectueuse; depuis longtemps elle avait le désir de

venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier était à son bureau.

Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide

de Mme Raquin.

Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta

moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle

avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d'intérêt

les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des

banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-même. Elle se

surprenait parfois á s'intéresser à des sottises, ce qui la faisait

ensuite sourire amèrement.

Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique.

Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle

laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la

poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi tra?naient, des

araignées descendaient du plafond, le parquet n'était presque jamais

balayé. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'étrange

fa?on dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu'elle était en haut,

battue par Laurent ou secouée par une crise d'effroi, et que la

sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait

descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni

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