d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente
qui l'attendait, elle s'épargnait même souvent la peine de la servir,
en répondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de
ce dont on demandait. Ces fa?ons peu engageantes n'étaient pas faites
pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées
aux amabilités doucereuses de Mme Raquin, se retirèrent devant les
rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris
Suzanne avec elle, la défection fut complète: les deux jeunes femmes,
pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages,
s'arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se
présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de
fournir un sou aux besoins du ménage; il fallut attaquer le capital
des quarante et quelques mille francs.
Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne
savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle,
non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la
boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait,
éreintée, les paupières noires d'épuisement, elle retrouvait la petite
femme d'Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d'un
sourire vague, dans la même attitude où elle l'avait laissée cinq
heures auparavant.
Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle
acquit la certitude qu'elle était enceinte. La pensée d'avoir un
enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliquat
pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noyé. Il lui
semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et
amolli. A tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant
qui la gla?ait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit
rien à son mari, et, un jour, après l'avoir cruellement provoqué,
comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se
laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une
fausse couche.
De son c?té, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui
semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les
mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l'accablaient à heures
fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se tra?nait
dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et
par l'attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours
se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'égales souffrances.
Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient,
sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et
l'étouffant peu à peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le présent
prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de révolte, il
s'avachissait, il s'abandonnait au néant qui s'emparait déjà de son
être. L'oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où
aller, écoeuré à la pensée de faire ce qu'il avait fait la veille, et
forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier,
par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d'où l'on ne
voyait qu'un carré désert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne.
Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie.
D'ailleurs, il n'osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de
nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'était mise à
ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par
jeter sa botte à couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la
plus absolue. Cette paresse forcée lui était d'une lourdeur
incroyable.
L'après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il
ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue
Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu'il
pourrait prendre. Il repoussait l'idée de remonter à son atelier, il
se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le
long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hébété, pris
de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il f?t dans son
atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain,
il recommen?ait, il passait la matinée sur son divan, il se tra?nait
l'après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela
pouvait durer pendant des années.
Parfois Laurent songeait qu'il avait tué Camille pour ne rien faire
ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu'il ne faisait rien,
d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur.
Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre
la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu'il
était un imbécile de ne pas go?ter en paix cette félicite. Mais ses
raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s'avouer
au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en
lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs
et en approfondir l'apreté incurable. La paresse, cette existence de
brute qu'il avait rêvée, était son chatiment. Par moments, il
souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirat de ses pensées.
Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité
sourde qui lui liait les membres pour l'écraser plus s?rement.
A la vérité, il ne go?tait quelque soulagement que lorsqu'il battait
Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie.
Sa souffrance la plus aigu?, souffrance physique et morale, lui venait
de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments,
il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il
venait à oublier le passé, une piq?re ardente, qu'il croyait
ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne
pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phénomène
qu'il avait si souvent remarqué et qui l'épouvantait toujours; sous
l'émotion qu'il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la
plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure
vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre
trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les
dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau
de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir
à son corps; c'était comme de la chair étrangère qu'on aurait collée
en cet endroit, comme une chair empoisonnée qui pourrissait ses
propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant
et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à
l'égratigner à cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le
faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter,
dès qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à
Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalités était de
le martyriser à l'aide de cette morsure.
Il avait bien des fois été tenté, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le
cou, pour faire dispara?tre les marques des dents du noyé. Devant le
miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge,
sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines,
il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais
le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui; il avait
une défaillance, il était obligé de s'asseoir et d'attendre que sa
lacheté rassurée lui perm?t d'achever de se faire la barbe.
Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans
des colères aveugles et puériles. Lorsqu'il était las de se quereller
avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups
de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le
soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré
Fran?ois qui, dès qu'il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de
l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'à la
vérité il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux
ronds d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts
sur lui, qui exaspéraient le jeune homme; il se demandait ce que lui
voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de
véritables épouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu'à
table, à n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long
silence, il venait tout à coup, en tournant la tête, à apercevoir les
regards de Fran?ois qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il
palissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat:
? Hé! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. ? Quand il
pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie
effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait
d'une vague terreur, comme s'il e?t entendu le cri de douleur d'une
personne. Laurent, à la lettre, avait peur de Fran?ois. Depuis surtout
que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein
d'une forteresse inexpugnable, d'où il pouvait impunément braquer ses
yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une
vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se
disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le
dénoncerait, si jamais il parlait un jour.
Un soir enfin, Fran?ois regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au
comble de l'irritation, décida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute
grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la
peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulèrent sur ses
joues. Le chat se mit à gronder, à se roidir, en tachant de se
retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il
lui f?t faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de
son bras contre la muraille noire d'en face. Fran?ois s'y aplatit, s'y
cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute
la nuit, la misérable bête se tra?na le long de la gouttière, l'échine
brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin
pleura Fran?ois presque autant qu'elle avait pleuré Camille; Thérèse
eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres,
dans l'ombre, sous les fenêtres.
Bient?t Laurent eut de nouvelles inquiétudes, Il s'effraya de certains
changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme.
Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à Mme Raquin
des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait
devant la paralytique des airs de cruauté froide, d'indifférence
égo?ste. On e?t dit qu'elle avait essayé du remords, et que, le
remords n'ayant pas réussi à la soulager, elle s'était tournée vers un
autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à
calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de dédain,
comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa
consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas
la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accablée,
elle se tra?na dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta
jusqu'à quatre et cinq fois par semaine.
Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le
remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait
maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui
parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle
l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le
querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il
aurait mieux aimé l'entendre épuiser sa souffrance que de la voir
ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne
l'étouffat et que, pour se soulager, elle n'allat tout conter à un
prêtre ou à un juge d'instruction.
Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante
signification à ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au
dehors, qu'elle préparait sa trahison. A deux reprises il voulut la
suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau.
Une pensée fixe s'était emparée de lui: Thérèse allait faire des
révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la
baillonner, arrêter les aveux dans sa gorge.
XXXI
Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s'établit chez un
marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face
du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient
sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la
jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne
rentrerait sans doute que le soir.
Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en
allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit
qu'elle ne lui e?t échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée
de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'allée même de la
maison. Comme il s'impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du
passage. Elle était vêtue d'étoffes claires, et pour la première fois,
il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe à
longue tra?ne; elle se dandinait sur le trottoir d'une fa?on
provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa
jupe, en la prenant, à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses
jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue
Mazarine. Laurent la suivit.
Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu