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作者:法-Emile Zola 当前章节:15423 字 更新时间:2026-6-15 23:40

bien, nous n'avons pas besoin de luxe.

Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu

d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir

sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage,

elle for?a sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle.

Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le

moins possible dans la boutique, il flanait toute la journée. L'ennui

le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il

entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait

cent francs par mois. Son rêve était exaucé.

Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et

se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les

poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes.

Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait

jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les

trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien.

Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les

échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces

grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il s?t pourquoi.

Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il

comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête

pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le

Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop

pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse,

suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures

de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres

ouvertes, les yeux arrondis, go?tant une joie d'imbécile à les voir se

remuer. Il se décidait enfin à rentrer, tra?nant les pieds, s'occupant

des passants, des voitures, des magasins.

Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté

les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tache de

vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui

causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire

du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_,

de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il

croyait travailler à son éducation. Parfois, il for?ait sa femme à

écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il

s'étonnait beaucoup que Thérèse p?t rester pensive et silencieuse

pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au

fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence.

Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer

oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait

d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à

faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une

abnégation suprêmes.

Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient

régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du

quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait

pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec

des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait

mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus

bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa

clientèle.

Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille

ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme

sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre

humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre

devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et

chaque matin la même journée vide.

IV

Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On

allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une

bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse

histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé

dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une

gaieté folle. On se couchait à onze heures.

Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de

police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans

la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi

établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour

aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu

perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et

vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents

francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie

dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il d?nait chez les Raquin.

Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de

police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine.

Il finit par amener son fils Olivier, un grand gar?on de trente ans,

sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et

maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de

trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il

était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de

s?reté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce gar?on roide et froid

qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la

sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite

femme.

Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer

d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis

et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la

besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait

un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait

un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine

d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint

chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa

visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage

du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau,

mécaniquement, par un instinct de brute.

Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin

allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu

de dominos à c?té, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le

buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se

rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine,

l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait

au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait

Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand

la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille

vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfon?ait dans

son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après

chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois

minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.

Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle

prenait sur elle Fran?ois, le gros chat tigré que Mme Raquin avait

apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait

les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour

elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine,

afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude

sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait

les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une

sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes

ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des

dégo?ts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait

une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes

de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux

ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os per?aient

les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et

insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute

pale, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse

ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures

grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois

des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un

caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant

les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de

la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs

jaunatres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse

inexprimable.

On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le

tintement aigu annon?ait l'entrée des clientes. Thérèse tendait

l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait

rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle

servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle

s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps

possible, redoutant de remonter, go?tant une véritable joie à ne plus

avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique

calmait la fièvre qui br?lait ses mains. Et elle retombait dans cette

rêverie grave qui lui était ordinaire.

Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fachait de son

absence; il ne comprenait pas qu'on p?t préférer la boutique à la

salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe,

cherchait sa femme du regard.

--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu

pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner.

La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en

face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires

écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa

chaise, regardant Fran?ois qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas

voir les poupées de carton qui grima?aient autour d'elle.

V

Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand

gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste

familier.

--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu

ce monsieur-là?

La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses

souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air

placide.

--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit

Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du

c?té de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école

avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle

qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.

Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva

singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait

vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de

souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était

assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il

promenait autour de lui des regards calmes et aisés.

--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare

du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous

sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si

important, cette administration!

Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en

pin?ant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse

machine. Il continua en secouant la tête:

--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze

cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a

appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas d?ner avec nous.

--Je veux bien, répondit carrément Laurent.

Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme

Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore

prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu

un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle

contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une

rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face

régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards

sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant, Puis elle

s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses

genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être

énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de

paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et

précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des

muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et

ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à

sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient

son cou de taureau.

Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes,

pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme

répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:

--Mais, dit-il à Laurent, tu dois conna?tre ma femme? Tu ne te

rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?

--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant

Thérèse en face.

Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme

éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea

quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hata d'aller

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