bien, nous n'avons pas besoin de luxe.
Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu
d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir
sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage,
elle for?a sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle.
Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le
moins possible dans la boutique, il flanait toute la journée. L'ennui
le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il
entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait
cent francs par mois. Son rêve était exaucé.
Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et
se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les
poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes.
Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait
jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les
trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien.
Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les
échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces
grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il s?t pourquoi.
Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il
comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête
pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le
Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop
pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse,
suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures
de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres
ouvertes, les yeux arrondis, go?tant une joie d'imbécile à les voir se
remuer. Il se décidait enfin à rentrer, tra?nant les pieds, s'occupant
des passants, des voitures, des magasins.
Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté
les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tache de
vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui
causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'_Histoire
du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_,
de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il
croyait travailler à son éducation. Parfois, il for?ait sa femme à
écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il
s'étonnait beaucoup que Thérèse p?t rester pensive et silencieuse
pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au
fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer
oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait
d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à
faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une
abnégation suprêmes.
Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient
régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du
quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait
pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec
des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait
mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus
bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa
clientèle.
Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille
ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme
sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre
humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre
devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et
chaque matin la même journée vide.
IV
Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On
allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une
bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse
histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé
dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une
gaieté folle. On se couchait à onze heures.
Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de
police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans
la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi
établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour
aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu
perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et
vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents
francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie
dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il d?nait chez les Raquin.
Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de
police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine.
Il finit par amener son fils Olivier, un grand gar?on de trente ans,
sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et
maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de
trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il
était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de
s?reté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce gar?on roide et froid
qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la
sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite
femme.
Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer
d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis
et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la
besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait
un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait
un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine
d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint
chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa
visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage
du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau,
mécaniquement, par un instinct de brute.
Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin
allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu
de dominos à c?té, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le
buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se
rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine,
l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait
au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait
Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand
la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille
vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfon?ait dans
son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après
chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois
minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.
Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle
prenait sur elle Fran?ois, le gros chat tigré que Mme Raquin avait
apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait
les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour
elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine,
afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude
sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait
les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une
sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes
ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des
dégo?ts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait
une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes
de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux
ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os per?aient
les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et
insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute
pale, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse
ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures
grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois
des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un
caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant
les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de
la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs
jaunatres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse
inexprimable.
On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le
tintement aigu annon?ait l'entrée des clientes. Thérèse tendait
l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait
rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle
servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle
s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps
possible, redoutant de remonter, go?tant une véritable joie à ne plus
avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique
calmait la fièvre qui br?lait ses mains. Et elle retombait dans cette
rêverie grave qui lui était ordinaire.
Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fachait de son
absence; il ne comprenait pas qu'on p?t préférer la boutique à la
salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe,
cherchait sa femme du regard.
--Eh bien! criait-il, que fais-tu donc là? pourquoi ne montes-tu
pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner.
La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en
face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires
écoeurants. Et, jusqu'à onze heures, elle demeurait affaissée sur sa
chaise, regardant Fran?ois qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas
voir les poupées de carton qui grima?aient autour d'elle.
V
Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand
gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste
familier.
--Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu
ce monsieur-là?
La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses
souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air
placide.
--Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit
Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du
c?té de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école
avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle
qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.
Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva
singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait
vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de
souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était
assis, il souriait paisiblement, il répondait d'une voix claire, il
promenait autour de lui des regards calmes et aisés.
--Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare
du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous
sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si
important, cette administration!
Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en
pin?ant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse
machine. Il continua en secouant la tête:
--Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze
cents francs.... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit et a
appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas d?ner avec nous.
--Je veux bien, répondit carrément Laurent.
Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme
Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore
prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu
un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle
contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, planté d'une
rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face
régulière, d'une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards
sur son cou; ce cou était large et court, gras et puissant, Puis elle
s'oublia à considérer les grosses mains qu'il tenait étalées sur ses
genoux; les doigts en étaient carrés: le poing fermé devait être
énorme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent était un vrai fils de
paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et
précis, l'air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des
muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et
ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à
sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient
son cou de taureau.
Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes,
pour montrer à son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme
répondant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants:
--Mais, dit-il à Laurent, tu dois conna?tre ma femme? Tu ne te
rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?
--J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant
Thérèse en face.
Sous ce regard droit qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme
éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea
quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hata d'aller