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作者:法-Emile Zola 当前章节:13444 字 更新时间:2026-6-15 23:40

livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se

décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des

insultes et des prières ardentes.

Chaque nouvelle crise les laissait plus soup?onneux et plus farouches.

Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le

logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs

soup?ons, leur épouvante des aveux, les rapprochèrent, les unirent

dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient

vécu si étroitement liés l'un à l'autre, et jamais ils n'avaient tant

souffert. Mais, malgré les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se

quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les

plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse

descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne

causat avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant

les gens qui traversaient le passage, Thérèse se pla?ait à c?té de

lui, pour voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les

invités étaient là, les meurtriers s'adressaient des regards

suppliants, ils s'écoutaient avec terreur, s'attendant chacun à

quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commencées des sens

compromettants.

Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage.

Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son c?té, à rêver

d'échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier

crime. Il fallait absolument que l'un d'eux dispar?t pour que l'autre

go?tat quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps; tous

deux sentirent la nécessité pressante d'une séparation, tous deux

voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur

pensée, leur sembla fatal, naturel, forcément amené par le meurtre de

Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet

comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse,

parce que Thérèse le gênait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et

qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thérèse décida

qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.

La résolution bien arrêtée d'un assassinat les calma un peu. Ils

prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre,

sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences

probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunité fussent

assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils

obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas

livrés pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimulé avec tant

d'habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un

second, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une

contradiction de conduite qu'ils ne voyaient même point. Ils se

disaient simplement que s'ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à

l'étranger, après avoir pris tout l'argent. Thérèse, depuis quinze à

vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui

restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent

connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait

Mme Raquin.

Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses

anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste

célèbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait

fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les

appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut décidé

au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d'eau

sucrée, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de

grès, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait

dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui

foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'était là le poison

qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper, il rendit

visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il

vola le petit flacon de grès.

Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire

repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre,

et qui était fort ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du

buffet.

XXXII

Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités

continuaient à appeler le ménage de leurs h?tes, fut d'une gaieté

toute particulière. Elle se prolongea jusqu'à onze heures et demie.

Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus

agréables.

Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses

douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand

intérêt; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par

moments: ses paupières, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son

visage. Laurent, de son c?té, prêtait une attention soutenue aux

récits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient

pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine à placer un mot entre deux

phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain

respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie

ayant remplacé le jeu, il s'écria na?vement que la conversation de

l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie

de dominos.

Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les

jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'étaient pas fatigués une seule

fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité

énervante. Jamais ils n'avaient soup?onné un instant le drame qui se

jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y

entraient. Olivier prétendait d'ordinaire, par une plaisanterie

d'homme de police, que la salle à manger sentait l'honnête homme.

Grivet, pour ne pas rester en arrière, l'avait appelée le Temple de la

Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse

expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux

invités qu'elle était tombée. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait

reconnu les marques du poing de Laurent; ils étaient convaincus que le

ménage de leurs h?tes était un ménage modèle, tout de douceur et

d'amour.

La paralytique n'avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se

cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face

des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater

un jour ou l'autre, amenée par la succession fatale des événements,

elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle.

Dès lors, elle s'effa?a, elle laissa agir les conséquences de

l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour.

Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister

au déno?ment violent qu'elle prévoyait; son dernier désir était de

repa?tre ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui

briseraient Thérèse et Laurent.

Ce soir-là, Grivet vint se placer à c?té d'elle et causa longtemps,

faisant comme d'habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put

en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les

invités se levèrent vivement.

--On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne songe jamais à

s'en aller.

--Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui

me couche à neuf heures d'habitude.

Olivier crut devoir placer sa plaisanterie.

--Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ?a sent les

honnêtes gens dans cette pièce: c'est pourquoi l'on y est si bien.

Grivet, faché d'avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un

geste emphatique:

--Cette pièce est le Temple de la Paix.

Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à

Thérèse:

--Je viendrai demain matin à neuf heures.

--Non, se hata de répondre la jeune femme, ne venez que

l'après-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matinée.

Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités

jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe à la main.

Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de

soulagement; une impatience sourde avait d? les dévorer pendant toute

la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets

en face l'un de l'autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent

silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements

convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour

ne pas la laisser tomber.

Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre

la salle à manger, de préparer un verre d'eau sucrée pour la nuit,

d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu'à ce que

tout f?t prêt.

Lorsqu'ils furent remontés, ce soir-là, ils s'assirent un instant, les

yeux vagues, les lèvres pales. Au bout d'un silence:

--Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait

sortir en sursaut d'un rêve.

--Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme

si elle avait eu grand froid.

Elle se leva et prit la carafe.

--Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il s'effor?ait de rendre

naturelle, je préparerai le verre d'eau sucrée.... occupe-toi de ta

tante.

Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau.

Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y

mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était

accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et

cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa

ceinture.

A ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l'approche d'un

danger fit tourner la tête aux époux, d'un mouvement instinctif. Ils

se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et

Laurent aper?ut l'éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis

de la jupe de Thérèse. Ils s'examinèrent ainsi pendant quelques

secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée

devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glacé en

retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement

leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et

horreur.

Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec

des yeux fixes et aigus.

Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise

suprême les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles

comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et

d'attendri s'éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans

parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient menée et qu'ils

mèneraient encore, s'ils étaient assez laches pour vivre. Alors, au

souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écoeurés

d'eux-mêmes, qu'ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant.

Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face

du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à

moitié et le tendit à Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un

éclair, Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés, trouvant enfin une

consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter,

sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laissée les dents de

Camille.

Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle et

manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunatres par les clartés

de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze

heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les

contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant

de regards lourds.

FIN

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