rejoindre sa tante. Elle souffrait.
On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son
ami.
--Comment va ton père? lui demanda-t-il.
--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a
cinq ans que nous ne nous écrivons plus.
--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité.
--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est
continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège,
rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes
ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il
veut tirer parti même de ses folies.
--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus
étonné.
--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait
semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze
cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes
camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi
de la peinture. Cela m'amusait; le métier est dr?le, pas fatigant.
Nous fumions, nous blaguions tout le jour...
La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.
--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su
que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs
par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé
alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme
j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à
tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un
de ces jours, j'attends ?a pour vivre sans rien faire.
Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de
conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au
fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs
très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps
puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une
oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu
bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans
remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue
quelconque.
La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée
de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un
métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à
manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de
voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur
des divans, de mangeailles et de so?leries. Le rêve dura tant que le
père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait
déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il
se sentait lache devant les privations, il n'aurait pas accepté une
journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le
disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aper?ut
qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers
essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan
voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal
baties, grima?antes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne
paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas
outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta
réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier
dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou
cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont
les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances
brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva
cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en
brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait
pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:
il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous
n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.
Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce
gar?on débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une
secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son
ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue.
Il questionna Laurent.
--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ?a, des femmes qui ont retiré
leur chemise devant toi?
--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui
était devenue très pale.
--?a doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire
d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as d? rester
tout bête.
Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait
attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des
lueurs rouges montèrent à ses joues.
--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois
que j'ai trouvé ?a naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,
seulement ?a ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse
qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine
superbe, des hanches d'une largeur....
Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La
jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir
mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres
entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle
était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait.
Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre
retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et
voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert,
et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.
Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes,
s'adressa brusquement à Camille.
--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.
Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta
silencieuse.
--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau
à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux
heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.
--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu d?neras avec
nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.
Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier
et Suzanne arrivèrent derrière eux.
Camille présenta son ami à la société. Grivet pin?a les lèvres. Il
détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite,
selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction
d'un nouvel invité: les h?tes des Raquin ne pouvaient recevoir un
inconnu sans quelque froideur.
Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut
plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya
la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même.
Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle
resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de
rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas
d'elle. La nature sanguine de ce gar?on, sa voix pleine, ses rires
gras, les senteurs acres et puissantes qui s'échappaient de sa
personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte
d'angoisse nerveuse.
VI
Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les
Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un
petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce
cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui
s'entrebaillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres
carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant
de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se
tra?ner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie
où il d?nait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui
co?tait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor,
flanant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était
tiède.
La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite
charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions
amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand
l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là,
assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir
aidé Camille à fermer la boutique.
Un soir, il apporta son chevalet et sa bo?te à couleurs. Il devait
commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on
fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans
la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair.
Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il tra?nait avec
soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin,
roide et sec, rappelait d'une fa?on grotesque celui des ma?tres
primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une
académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait
à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette
de tout petits tas de couleur, et il commen?a à peindre du bout des
pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait
des hachures courtes et serrées, comme s'il se f?t servi d'un crayon.
A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient.
Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait
venir.
Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la
chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le
comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à
regarder peindre Laurent.
Grave toujours, oppressée, plus pale et plus muette, elle s'asseyait
et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait
cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme
attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se
retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui
plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son
extase recueillie.
Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de
longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non,
devenir l'amant de Thérèse.
--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma ma?tresse quand je
le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me
mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute dr?le,
muette et passionnée. A coup s?r, elle a besoin d'un amant; cela se
voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire.
Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son
ami. Puis il continuait:
--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne
sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du
Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans....
Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plut?t qu'un
autre?
Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la
Seine d'un air absorbé.
--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première
occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras.
Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient.
--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long,
la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais
peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion.
Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête
pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles
d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter
l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à
le faire.
Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas;
mais, en somme, elle ne lui co?terait rien, les femmes qu'il achetait
à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées.
L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami.
D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits;
l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point
laisser échapper l'occasion de la repa?tre un peu. Enfin, une pareille
liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites:
Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément
quand il voudrait; en admettant même que Camille découvr?t tout et se
fachat, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant.
La question, de tous les c?tés, se présentait à Laurent facile et
engageante.
Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la
première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans
l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses
jouissances: Thérèse apaiserait les br?lures de son sang; Mme Raquin
le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui,
l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique.
Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse
restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait
point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour
une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait
le portrait le lendemain. Mme Raquin annon?a qu'on d?nerait ensemble
et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre.
Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de