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作者:法-Emile Zola 当前章节:15364 字 更新时间:2026-6-15 23:40

rejoindre sa tante. Elle souffrait.

On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son

ami.

--Comment va ton père? lui demanda-t-il.

--Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y a

cinq ans que nous ne nous écrivons plus.

--Bah! s'écria l'employé, étonné d'une pareille monstruosité.

--Oui, le cher homme a des idées à lui.... Comme il est

continuellement en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège,

rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes

ses causes.... Oh! le père Laurent n'a que des ambitions utiles; il

veut tirer parti même de ses folies.

--Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille, de plus en plus

étonné.

--Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait

semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze

cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes

camarades de collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi

de la peinture. Cela m'amusait; le métier est dr?le, pas fatigant.

Nous fumions, nous blaguions tout le jour...

La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.

--Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su

que je lui contais des mensonges, il m'a retranché net mes cent francs

par mois, en m'invitant à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé

alors de peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce.... Comme

j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à

tous les diables et j'ai cherché un emploi.... Le père mourra bien un

de ces jours, j'attends ?a pour vivre sans rien faire.

Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de

conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au

fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs

très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps

puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une

oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu

bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans

remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue

quelconque.

La profession d'avocat l'avait épouvanté, et il frissonnait à l'idée

de piocher la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un

métier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument léger à

manier: puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de

voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur

des divans, de mangeailles et de so?leries. Le rêve dura tant que le

père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait

déjà trente ans, vit la misère à l'horizon, il se mit à réfléchir, il

se sentait lache devant les privations, il n'aurait pas accepté une

journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le

disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s'aper?ut

qu'elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers

essais étaient restés au-dessous de la médiocrité; son oeil de paysan

voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal

baties, grima?antes, défiaient toute critique. D'ailleurs, il ne

paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas

outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta

réellement que l'atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier

dans lequel il s'était si voluptueusement vautré pendant quatre ou

cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont

les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances

brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva

cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très bien en

brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait

pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement:

il manquait de femmes et la nourriture des restaurants à dix-huit sous

n'apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.

Camille l'écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce

gar?on débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une

secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d'atelier dont son

ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue.

Il questionna Laurent.

--Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ?a, des femmes qui ont retiré

leur chemise devant toi?

--Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui

était devenue très pale.

--?a doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire

d'enfant.... Moi, je serais gêné.... La première fois, tu as d? rester

tout bête.

Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait

attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des

lueurs rouges montèrent à ses joues.

--La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois

que j'ai trouvé ?a naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art,

seulement ?a ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modèle une rousse

qui était adorable: des chairs fermes, éclatantes, une poitrine

superbe, des hanches d'une largeur....

Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La

jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d'un noir

mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres

entr'ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle

était comme écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoutait.

Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre

retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et

voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert,

et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.

Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes,

s'adressa brusquement à Camille.

--Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.

Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta

silencieuse.

--Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau

à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux

heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.

--C'est cela, répondit Camille, rouge de joie, tu d?neras avec

nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire.

Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier

et Suzanne arrivèrent derrière eux.

Camille présenta son ami à la société. Grivet pin?a les lèvres. Il

détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite,

selon lui. D'ailleurs c'était toute une affaire que l'introduction

d'un nouvel invité: les h?tes des Raquin ne pouvaient recevoir un

inconnu sans quelque froideur.

Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut

plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, égaya

la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de Grivet lui-même.

Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle

resta jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de

rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas

d'elle. La nature sanguine de ce gar?on, sa voix pleine, ses rires

gras, les senteurs acres et puissantes qui s'échappaient de sa

personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte

d'angoisse nerveuse.

VI

Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les

Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un

petit cabinet meublé qu'il payait dix-huit francs par mois; ce

cabinet, mansardé, troué en haut d'une fenêtre à tabatière, qui

s'entrebaillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres

carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant

de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se

tra?ner sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans la crémerie

où il d?nait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui

co?tait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor,

flanant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était

tiède.

La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite

charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions

amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand

l'excellent thé de Mme Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là,

assoupi, digérant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'après avoir

aidé Camille à fermer la boutique.

Un soir, il apporta son chevalet et sa bo?te à couleurs. Il devait

commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on

fit des préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'oeuvre dans

la chambre même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair.

Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il tra?nait avec

soin le fusain sur la toile; à petits coups, maigrement; son dessin,

roide et sec, rappelait d'une fa?on grotesque celui des ma?tres

primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une

académie, d'une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait

à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette

de tout petits tas de couleur, et il commen?a à peindre du bout des

pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait

des hachures courtes et serrées, comme s'il se f?t servi d'un crayon.

A la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient.

Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait

venir.

Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la

chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le

comptoir; pour le moindre prétexte elle montait et s'oubliait à

regarder peindre Laurent.

Grave toujours, oppressée, plus pale et plus muette, elle s'asseyait

et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait

cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait à cette place, comme

attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se

retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui

plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son

extase recueillie.

Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de

longs raisonnements; il discutait avec lui-même s'il devait, ou non,

devenir l'amant de Thérèse.

--Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma ma?tresse quand je

le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me

mesurer, à me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute dr?le,

muette et passionnée. A coup s?r, elle a besoin d'un amant; cela se

voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire.

Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son

ami. Puis il continuait:

--Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne

sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du

Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans....

Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plut?t qu'un

autre?

Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la

Seine d'un air absorbé.

--Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première

occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras.

Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient.

--C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long,

la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais

peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion.

Laurent, qui était très prudent, roula ces pensées dans sa tête

pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles

d'une liaison avec Thérèse; il se décida seulement à tenter

l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à

le faire.

Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas;

mais, en somme, elle ne lui co?terait rien, les femmes qu'il achetait

à bas prix n'étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées.

L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami.

D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas contenté ses appétits;

l'argent était rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point

laisser échapper l'occasion de la repa?tre un peu. Enfin, une pareille

liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites:

Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément

quand il voudrait; en admettant même que Camille découvr?t tout et se

fachat, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le méchant.

La question, de tous les c?tés, se présentait à Laurent facile et

engageante.

Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la

première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans

l'avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses

jouissances: Thérèse apaiserait les br?lures de son sang; Mme Raquin

le cajolerait comme une mère; Camille, en causant avec lui,

l'empêcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique.

Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse

restait toujours là, accablée et anxieuse; mais Camille ne quittait

point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'éloigner pour

une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu'il terminerait

le portrait le lendemain. Mme Raquin annon?a qu'on d?nerait ensemble

et qu'on fêterait l'oeuvre du peintre.

Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de

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