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作者:法-Emile Zola 当前章节:15404 字 更新时间:2026-6-15 23:40

pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le

portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques

violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus

éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui,

exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille

ressemblait à la face verdatre d'un noyé; le dessin grima?ant

convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus

frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il

avait un air distingué.

Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher

deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la

boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse.

Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant

elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il

examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait,

Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être

plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec

Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.

Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme

contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres

sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée,

et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le

carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux

et brutal.

VII

Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire,

fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent,

ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité

e?t daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur

situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites.

Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut

décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix

nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues

auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée

qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de

l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin,

en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient

réussir.

Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité

brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et

calme de sa ma?tresse l'engagea à venir go?ter d'une passion si

hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un

congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.

Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La

marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de

l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle f?t occupée, qu'une jeune

ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre.

Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit

et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds

heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait

une br?lure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le

seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en

jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête.

Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle

une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fra?chement

lavée.

Laurent, étonné, trouva sa ma?tresse belle. Il n'avait jamais vu cette

femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en

arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des

sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée,

elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux

luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était

belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On e?t dit que sa

figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient

de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui br?lait, ses nerfs qui se

tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et

acre.

Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se

jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe,

elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille

dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme

puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de

la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une

violence inou?e; le sang de sa mère, ce sang qui br?lait ses veines,

se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque

vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur

souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient.

Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal

à l'aise. D'ordinaire, ses ma?tresses ne le recevaient pas avec une

telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents,

à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse

l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses.

Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le

lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se

demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui

donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez

lui. Puis il eut des lachetés. Il voulait oublier, ne plus voir

Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et

toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance

physique que lui causait ce spectacle devint intolérable.

Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du

Pont-Neuf.

A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas

encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des

moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait

désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses

désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.

Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement,

allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les

circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu

son être entier, expliquant sa vie.

Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se tra?nait sur

sa poitrine, et, d'une voix encore haletante:

--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été

élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais

avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur

fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne

voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec

lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je

ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon

pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer

comme je t'aime.

Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine

sourde:

--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont

recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré

l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand

air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans

la poussière, demandant l'aum?ne, vivant en bohémienne. On m'a dit que

ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé

à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les

instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les

sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des

dégo?ts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées

que j'ai passées dans la chambre où ralait Camille. J'étais accroupie

devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes

membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je

faisais du bruit. Plus tard, j'ai go?té des joies profondes, dans la

petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à

peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée

toute vive dans cette ignoble boutique.

Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras,

elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits

battements nerveux.

--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue

mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils

m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas

comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux,

j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie

morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête,

j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je

songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet

affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma

chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me

battais, je me traitais de lache. Mon sang me br?lait et je me serais

déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi,

au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute

docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante.

Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce,

toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre.

La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de

Laurent. Elle ajoutait, après un silence:

--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai

pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me

faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts

s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce

que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour

lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit gar?on souffrant avec

lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi

plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d enfant malade qui me

répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas

jaloux.... Une sorte de dégo?t me montait à la gorge; je me rappelais

les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des

nuits terribles.... Mais toi, toi....

Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans

les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou

énorme....

--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la

boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis

livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela

est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre

le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette

chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te ha?ssais plut?t. Ta

vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se

tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que

j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue,

je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour

tra?ner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang

me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte

de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me

retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens

quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton c?té, je

respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je

paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je

sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes

lachetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me

prendre dans tes bras....

Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée.

Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et

glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité

sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus

fougueuses.

La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle

n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans

l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril,

mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir,

pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se

reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait

carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les

commencements, Laurent s'effrayait.

--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de

tapage, Mme Raquin va monter.

--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est

clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici?

elle aurait trop peur qu'on ne la volat... Puis, après tout, qu'elle

monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime.

Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas

encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bient?t, cependant,

l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de

ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à

deux pas de la vieille mercière. Sa ma?tresse lui répétait que le

danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison.

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