pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le
portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques
violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus
éclatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgré lui,
exagéré les teintes blafardes de son modèle, et le visage de Camille
ressemblait à la face verdatre d'un noyé; le dessin grima?ant
convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus
frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que sur la toile il
avait un air distingué.
Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu'il allait chercher
deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit à la
boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse.
Le jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant
elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il
examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait,
Camille pouvait revenir, l'occasion ne se représenterait peut-être
plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec
Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.
Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme
contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres
sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée,
et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le
carreau. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux
et brutal.
VII
Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire,
fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent,
ils s'embrassèrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité
e?t daté de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur
situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites.
Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut
décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix
nette et assurée, le moyen qu'elle avait trouvé. Les entrevues
auraient lieu dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée
qui donnait sur le passage et Thérèse lui ouvrirait la porte de
l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, Mme Raquin,
en bas, dans la boutique. C'étaient là des coups d'audace qui devaient
réussir.
Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité
brutale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et
calme de sa ma?tresse l'engagea à venir go?ter d'une passion si
hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un
congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.
Dès l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La
marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de
l'allée. Il lui fallut attendre qu'elle f?t occupée, qu'une jeune
ouvrière vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre.
Alors, rapidement, il entra dans l'allée; il monta l'escalier étroit
et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds
heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait
une br?lure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le
seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en
jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête.
Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle
une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fra?chement
lavée.
Laurent, étonné, trouva sa ma?tresse belle. Il n'avait jamais vu cette
femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en
arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des
sourires passionnés. Cette face d'amante s'était comme transfigurée,
elle avait un air fou et caressant; les lèvres humides, les yeux
luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, était
belle, d'une beauté étrange, toute d'emportement. On e?t dit que sa
figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient
de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui br?lait, ses nerfs qui se
tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et
acre.
Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se
jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe,
elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille
dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme
puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de
la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent dans une
violence inou?e; le sang de sa mère, ce sang qui br?lait ses veines,
se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque
vierge encore. Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur
souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l'agitaient.
Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal
à l'aise. D'ordinaire, ses ma?tresses ne le recevaient pas avec une
telle fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents,
à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse
l'épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses.
Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le
lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se
demanda s'il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui
donnaient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez
lui. Puis il eut des lachetés. Il voulait oublier, ne plus voir
Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et
toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance
physique que lui causait ce spectacle devint intolérable.
Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du
Pont-Neuf.
A partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas
encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des
moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait
désagréablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses
désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.
Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement,
allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les
circonstances avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu
son être entier, expliquant sa vie.
Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se tra?nait sur
sa poitrine, et, d'une voix encore haletante:
--Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été
élevée dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais
avec Camille: la nuit, je m'éloignais de lui, écoeurée par l'odeur
fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne
voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec
lui; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je
ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon
pauvre ami, ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer
comme je t'aime.
Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine
sourde:
--Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, Ils m'ont
recueillie et défendue contre la misère.... Mais j'aurais préféré
l'abandon à leur hospitalité. J'avais des besoins cuisants de grand
air; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans
la poussière, demandant l'aum?ne, vivant en bohémienne. On m'a dit que
ma mère était fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent songé
à elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les
instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les
sables, pendue à son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des
dégo?ts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées
que j'ai passées dans la chambre où ralait Camille. J'étais accroupie
devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes
membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je
faisais du bruit. Plus tard, j'ai go?té des joies profondes, dans la
petite maison du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à
peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée
toute vive dans cette ignoble boutique.
Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras,
elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits
battements nerveux.
--Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue
mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils
m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas
comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux,
j'ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie
morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête,
j'étais grave, écrasée, abrutie. Je n'espérais plus en rien, je
songeais à me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet
affaissement, que de nuits de colère! Là-bas, à Vernon, dans ma
chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me
battais, je me traitais de lache. Mon sang me br?lait et je me serais
déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi,
au soleil; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute
docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écoeurante.
Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce,
toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre.
La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de
Laurent. Elle ajoutait, après un silence:
--Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai
pas protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me
faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts
s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce
que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour
lui... Et j'ai retrouvé dans mon mari le petit gar?on souffrant avec
lequel j'avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi
plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d enfant malade qui me
répugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas
jaloux.... Une sorte de dégo?t me montait à la gorge; je me rappelais
les drogues que j'avais bues, et je m'écartais, et je passais des
nuits terribles.... Mais toi, toi....
Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans
les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou
énorme....
--Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la
boutique.... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis
livrée tout entière, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela
est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'aurais voulu te battre
le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette
chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te ha?ssais plut?t. Ta
vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu étais là, mes nerfs se
tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh! que
j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue,
je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour
tra?ner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang
me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c'était cette sorte
de nuée ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me
retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes.... Tu te souviens
quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait à ton c?té, je
respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je
paraissais quêter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je
sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes
lachetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me
prendre dans tes bras....
Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée.
Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et
glaciale, se passaient des scènes de passion ardente, d'une brutalité
sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus
fougueuses.
La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle
n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans
l'adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril,
mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir,
pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se
reposer; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait
carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les
commencements, Laurent s'effrayait.
--Mon Dieu! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de
tapage, Mme Raquin va monter.
--Bah! répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est
clouée derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici?
elle aurait trop peur qu'on ne la volat... Puis, après tout, qu'elle
monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime.
Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas
encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bient?t, cependant,
l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de
ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à
deux pas de la vieille mercière. Sa ma?tresse lui répétait que le
danger épargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison.