Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus s?r que cette
pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur
amour, dans une tranquillité incroyable.
Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne f?t
malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en
haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte
de la chambre qui donnait dans la salle à manger.
Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière,
montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son
gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il
faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit,
dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme:
--Tiens-toi là... ne remue pas.
Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui tra?naient, et étendit sur
le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec
des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis
elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante.
Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant
le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait
sous le jupon blanc.
--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma
fille?
Thérèse ouvrit les yeux, bailla, se retourna et répondit d'une voix
dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la
laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans
faire de bruit.
Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence
passionnée.
--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien
ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas.
Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle
était comme folle, elle délirait.
Le chat tigré, Fran?ois, était assis sur son derrière, au beau milieu
de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les
deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les
paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique.
--Regarde donc Fran?ois, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il
comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait
dr?le, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il
sait de belles histoires sur notre compte....
Cette idée, que Fran?ois pourrait parler, amusa singulièrement la
jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit
un frisson lui courir sur la peau.
--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et,
me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait:
?Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se
sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me
dégo?tent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux;
ils ne troubleront plus ma sieste.?
Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle
allongeait les mains en fa?on de griffes, elle donnait à ses épaules
des ondulations félines. Fran?ois, gardant une immobilité de pierre,
la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y
avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient
éclater de rire cette tête d'animal empaillé.
Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de
Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait
peur. Sa ma?tresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait
au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les
premiers baisers de la jeune femme.
VIII
Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux.
D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était
prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant
mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour
toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait
ce gar?on de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour
les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs
du passé.
Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au
sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les
quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils
s'ennuyaient moins, ils flanaient en causant. Puis ils se décidaient à
venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en ma?tre la
porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises,
fumant et crachant, comme s'il était chez lui.
La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la
jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait
des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeat. Camille
riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des
monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un
jour même il f?t des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa
froideur pour Laurent.
Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami
du mari, l'enfant gaté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un
pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des
jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa
position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il
tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas
ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de
son calme; l'égo?sme avec lequel il go?tait ses félicités le
protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa ma?tresse devenait
une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui
n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est
qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence
l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur
de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la
découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement,
comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé,
De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes
désintéressées et goguenardes.
Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de
jouer un r?le. Elle le jouait à la perfection, grace à l'hypocrisie
savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze
ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté
implacable à para?tre morne et endormie. Il lui co?tait peu de poser
sur sa chair ce masque de morte qui gla?ait son visage. Quand Laurent
entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres
plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle
n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans
éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle
trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle
n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses
désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et
il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser
Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle
n'était pas une bête et qu'elle avait un amant.
Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne
comédienne qu'elle f?t, elle ne pouvait alors se retenir de chanter,
quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se
trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa
nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et
en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier
neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles
de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.
La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour
cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la
femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils
faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se
protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pales de
la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et
souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de
Thérèse.
C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre
transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se
serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille
riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du
lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en
égo?ste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection;
il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes
serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide,
mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille
qu'ils respiraient. On e?t dit une réunion de vieilles connaissances
qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de
leur amitié.
Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies
bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y
avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son
visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des
raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était
dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de
Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion
folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène
br?lante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle
trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper
avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière
cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se
vautrait dans les apretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure,
devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte
d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette
comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les
baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des
ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.
Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se
levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale,
ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant,
étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de
l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle
retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait
avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de
passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.
Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce
jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas
manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence,
être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les
radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours
les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps
de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme
se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient
d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hatait de réclamer le
jeu de dominos.
C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs
rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille
accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme
s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois
même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par
une sorte de fanfaronnade.
Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les
amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait
plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore,
avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.
IX
Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir
auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui
signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé
des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait
une seule fois.
Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son
pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage
courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment
expliquer son manque de parole à sa ma?tresse. Pendant que Camille
fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme:
--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me
refuse toute nouvelle permission de sortie.
Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples
explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration
brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on p?t troubler ses
voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à batir des plans de
rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute
au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne
savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune
femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de
parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe,
le voir à tout prix.
Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse.
Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire;