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作者:法-Emile Zola 当前章节:15360 字 更新时间:2026-6-15 23:40

Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus s?r que cette

pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur

amour, dans une tranquillité incroyable.

Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nièce ne f?t

malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en

haut. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte

de la chambre qui donnait dans la salle à manger.

Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière,

montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fiévreusement son

gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il

faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit,

dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme:

--Tiens-toi là... ne remue pas.

Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui tra?naient, et étendit sur

le tout un jupon blanc qu'elle avait retiré. Elle fit ces choses avec

des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis

elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante.

Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en étouffant

le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait

sous le jupon blanc.

--Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma

fille?

Thérèse ouvrit les yeux, bailla, se retourna et répondit d'une voix

dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la

laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans

faire de bruit.

Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence

passionnée.

--Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien

ici.... Tous ces gens-là sont aveugles: ils n'aiment pas.

Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle

était comme folle, elle délirait.

Le chat tigré, Fran?ois, était assis sur son derrière, au beau milieu

de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les

deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les

paupières, perdu dans une sorte d'extase diabolique.

--Regarde donc Fran?ois, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il

comprend et qu'il va ce soir tout conter à Camille.... Dis, ce serait

dr?le, s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il

sait de belles histoires sur notre compte....

Cette idée, que Fran?ois pourrait parler, amusa singulièrement la

jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit

un frisson lui courir sur la peau.

--Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et,

me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait:

?Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre, ils ne se

sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me

dégo?tent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux;

ils ne troubleront plus ma sieste.?

Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle

allongeait les mains en fa?on de griffes, elle donnait à ses épaules

des ondulations félines. Fran?ois, gardant une immobilité de pierre,

la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y

avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient

éclater de rire cette tête d'animal empaillé.

Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de

Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait

peur. Sa ma?tresse ne le possédait pas encore entièrement; il restait

au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les

premiers baisers de la jeune femme.

VIII

Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux.

D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'était

prise pour lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant

mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour

toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait

ce gar?on de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour

les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs

du passé.

Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au

sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les

quais; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité; ils

s'ennuyaient moins, ils flanaient en causant. Puis ils se décidaient à

venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en ma?tre la

porte de la boutique; il s'asseyait à califourchon sur les chaises,

fumant et crachant, comme s'il était chez lui.

La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la

jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait

des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bougeat. Camille

riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des

monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un

jour même il f?t des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa

froideur pour Laurent.

Laurent avait deviné juste: il était devenu l'amant de la femme, l'ami

du mari, l'enfant gaté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un

pareil assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des

jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa

position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il

tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas

ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de

son calme; l'égo?sme avec lequel il go?tait ses félicités le

protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa ma?tresse devenait

une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui

n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est

qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence

l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur

de Camille et de sa mère. Il n'avait point conscience de ce que la

découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement,

comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé,

De là ses tranquillités béates, ses audaces patientes, ses attitudes

désintéressées et goguenardes.

Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de

jouer un r?le. Elle le jouait à la perfection, grace à l'hypocrisie

savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze

ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté

implacable à para?tre morne et endormie. Il lui co?tait peu de poser

sur sa chair ce masque de morte qui gla?ait son visage. Quand Laurent

entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres

plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D'ailleurs, elle

n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans

éveiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle

trouvait une volupté amère à tromper Camille et Mme Raquin; elle

n'était pas comme Laurent; affaissée dans le contentement épais de ses

désirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et

il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d'embrasser

Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu'elle

n'était pas une bête et qu'elle avait un amant.

Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête; toute bonne

comédienne qu'elle f?t, elle ne pouvait alors se retenir de chanter,

quand son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait point de se

trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa

nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et

en garnit la fenêtre de sa chambre; puis elle fit coller du papier

neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles

de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.

La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour

cet homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la

femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils

faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se

protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pales de

la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et

souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de

Thérèse.

C'étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre

transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se

serrait autour de la table; après le dessert, on causait des mille

riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du

lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en

égo?ste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection;

il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes

serviables, de regards prévenants. Mme Raquin, le visage placide,

mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille

qu'ils respiraient. On e?t dit une réunion de vieilles connaissances

qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de

leur amitié.

Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies

bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y

avait des rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son

visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des

raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était

dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de

Laurent; elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion

folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène

br?lante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle

trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper

avec une impudence si triomphante! Et c'était là, à deux pas, derrière

cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'était là qu'elle se

vautrait dans les apretés de l'adultère. Et son amant, à cette heure,

devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte

d'imbécile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette

comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les

baisers ardents du jour et l'indifférence jouée du soir, donnaient des

ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.

Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se

levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale,

ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant,

étouffant, jusqu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de

l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle

retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d'une voix calme, continuait

avec Camille la causerie interrompue. C'était comme un éclair de

passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.

Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce

jour-là, s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas

manquer une seule des réunions: il voulait, par mesure de prudence,

être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les

radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours

les mêmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en même temps

de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme

se réfugiait auprès d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient

d'une bêtise moins assommante. D'ailleurs, il se hatait de réclamer le

jeu de dominos.

C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs

rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mme Raquin et Camille

accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage, la jeune femme

s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois

même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, par

une sorte de fanfaronnade.

Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les

amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait

plus, ne désirait plus rien; Laurent, repu, choyé, engraissé encore,

avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.

IX

Un après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir

auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui

signifia qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé

des congés; l'administration était décidée à le renvoyer, s'il Sortait

une seule fois.

Cloué sur sa chaise, il désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son

pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage

courroucé de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment

expliquer son manque de parole à sa ma?tresse. Pendant que Camille

fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme:

--Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me

refuse toute nouvelle permission de sortie.

Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples

explications, laissant Thérèse sous le coup de cette déclaration

brutale. Exaspérée, ne voulant pas admettre qu'on p?t troubler ses

voluptés, elle passa une nuit d'insomnie à batir des plans de

rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute

au plus avec Laurent. Leur anxiété était d'autant plus vive qu'ils ne

savaient où se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune

femme donna un nouveau rendez-vous à son amant, qui lui manqua de

parole une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée fixe,

le voir à tout prix.

Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse.

Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire;

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