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作者:法-Emile Zola 当前章节:15384 字 更新时间:2026-6-15 23:40

l'habitude de la volupté lui avait créé des appétits nouveaux, d'une

exigence aigu?. Il n'éprouvait plus aucun malaise dans les

embrassements de sa ma?tresse, il quêtait ces embrassements avec une

obstination d'animal affamé. Une passion de sang avait couvé dans ses

muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion

éclatait avec une violence aveugle; il aimait à la rage. Tout semblait

inconscient dans cette florissante nature de brute: il obéissait à des

instincts, il se laissait conduire par les volontés de son organisme.

Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il

serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses

tranquillités. Le sourd travail des désirs s'était opéré en lui, à son

insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings liés, aux caresses

fauves de Thérèse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence,

il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de

commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa ma?tresse, avec

ses souplesses de chatte, ses flexibilités nerveuses, s'était glissée

peu à peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de

cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger.

Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait re?u une lettre

de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son

amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du

soir.

Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il

était fatigué, qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après

le d?ner, joua également son r?le; elle parla d'une cliente qui avait

déménagé sans la payer, elle fit la créancière intraitable, elle

déclara qu'elle voulait aller réclamer son argent. La cliente

demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent la course

longue, la démarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'étonnèrent pas,

ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité.

La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavés qui

étaient gras, heurtant les passants, ayant hate d'arriver. Des

moiteurs lui montaient au visage; ses mains br?laient. On aurait dit

une femme so?le. Elle gravit rapidement l'escalier de l'h?tel meublé.

Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aper?ut Laurent,

penché sur la rampe, qui l'attendait.

Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir,

tant l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau, et

s'appuya contre le lit, défaillante....

La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fra?cheurs

du soir sur la couche br?lante. Les amants restèrent longtemps dans le

taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thérèse entendit

l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être

sourde; elle se leva péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait

pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit

en disant d'une voix lente:

--Il faut que je parte.

Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains.

--Au revoir, reprit-elle sans bouger.

--Non pas au revoir, s'écria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour

reviendras-tu?

Elle le regarda en face.

--Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne

reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer.

--Alors il faut nous dire adieu.

--Non, je ne veux pas!

Elle pronon?a ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus

doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise:

--Je vais m'en aller.

Laurent songeait. Il pensait à Camille.

--Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il

nous gêne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser,

l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin?

-Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la

tête. Tu crois qu'un homme comme ?a consent à voyager.... Il n'y a

qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous;

ces gens-là qui n'ont que le souffle ne meurent jamais.

Il y eut un silence. Laurent se tra?na sur les genoux, se serrant

contre sa ma?tresse, appuyant la tête contre sa poitrine.

--J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière

avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous

tes baisers.... Je voudrais être ton mari.... Tu comprends?

--Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante.

Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit

de baisers. Elle égratignait les brides de son chapeau contre la barbe

rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et

qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle

pronon?ait des paroles haletantes au milieu de ses larmes.

--Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force

de te quitter, je resterais là.... Donne-moi du courage plut?t;

dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de

moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble?

--Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains

tremblantes montaient le long de sa taille.

--Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte.

Elle se tordait les bras. Elle reprit:

--Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je

vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici....

C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te déranger ta vie, je

désire te faire une existence heureuse.

Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent.

--Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si

ton mari mourait....

--Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse.

--Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous

jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie!

La jeune femme s'était redressée. Les joues pales, elle regardait son

amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lèvres.

--Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est

dangereux pour ceux qui survivent.

Laurent ne répondit pas.

--Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.

--Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot,

je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous

les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu

comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable.

Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton

caressant:

--Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons

heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si

nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que

je travaille à nos félicités.

Il saisit dans ses bras Thérèse, qui ouvrait la porte pour partir.

--Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer

entière, à toute heure, quand je voudrai?

--Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te

plaira.

Ils restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha

avec brusquerie, et, sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde

et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui

s'éloignaient.

Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se

coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou

étroit que Thérèse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui

semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme;

elle avait passé là, répandant des émanations pénétrantes, des odeurs

de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras

que le fant?me insaisissable de sa ma?tresse, tra?nant autour de lui;

il avait la fièvre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma

pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes,

cherchant la fra?cheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu

sombre que le chassis taillait dans le ciel.

Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la venue de

Thérèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parlé de

la mort de cet homme, poussé par les faits, irrité par la pensée qu'il

ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa

nature inconsciente venait de se révéler; il s'était mis à rêver

l'assassinat dans les emportements de l'adultère.

Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il

étudiait le meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux

baisers, revenait implacable et aigu?. Laurent, secoué par l'insomnie,

énervé par les senteurs acres que Thérèse avait laissées derrière

elle, dressait des emb?ches, calculait les mauvaises chances, étalait

les avantages qu'il aurait à être assassin.

Tous les intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père,

le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait

peut-être rester encore dix ans employé; mangeant dans les crémeries,

vivant sans femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au

contraire, Camille mort, il épousait Thérèse, il héritait de Mme

Raquin, il donnait sa démission et flanait au soleil. Alors, il se

plut à rêver cette vie de paresseux; il se voyait déjà oisif, mangeant

et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la

réalité se dressait au milieu de son rêve, il se heurtait contre

Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer.

Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à

portée de sa main. S'il ne faisait pas dispara?tre le mari, la femme

lui échappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait

bien enlevée, emportée quelque part, mais alors ils seraient morts de

faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait

aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa

place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen

excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait même cet

expédient rapide.

Il se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face

moite dans l'oreiller où avait tra?né le chignon de Thérèse. Il

prenait la toile entre ses lèvres séchées, il buvait les parfums

légers de ce linge, et il restait là, sans haleine, étouffant, voyant

passer des barres de feu le long de ses paupières closes. Il se

demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la

respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur

le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les

souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, dans la

clarté bleuatre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat.

Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa ma?tresse, il n'était pas

un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui

fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte

d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple

disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant;

tout son être réclamait impérieusement la prudence. Il était trop

lache, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillité. Il tuait afin de

vivre calme et heureux.

Peu à peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le

fant?me tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa

envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant,

il décida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de

plus en plus fuyante, le ber?ait en murmurant: ?Je le tuerai, je le

tuerai.? Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une

régularité sereine.

Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La tête en feu, la

pensée fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir

conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de

chez Laurent, tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles

qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux

et empressés; elle répondit sèchement à leurs questions, en disant

qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle était restée une

heure sur un trottoir à attendre un omnibus.

Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides.

Ses membres, encore br?lants, eurent des frissons de répugnance.

Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps cette

face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte.

Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing

fermé dans cette bouche.

X

Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique

tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un léger cercle

bleuatre entourait ses yeux, ses lèvres palissaient et se ger?aient.

D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait

Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin

choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait

s'endormir dans, une sorte de fièvre sourde.

Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus

immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait

que Laurent n'existat pas pour elle; elle le regardait à peine, lui

adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence

parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude,

disait parfois au jeune homme: ? Ne faites pas attention à la froideur

de ma nièce. Je la connais; son visage para?t froid, mais son coeur

est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. ?

Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la

rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule. Le

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