soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles
et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de
désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans
Thérèse des emportements, des lachetés, des railleries cruelles; il y
avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes.
Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette
fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur
épaisse et acre.
Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient
les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils
auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair,
collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains
pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se
demandaient rien autre chose, ils attendaient.
Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille
Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands
sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses
anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres
aventures auxquelles il avait d? être mêlé. Alors Grivet et Camille
écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face
effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou
le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait.
Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat
dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en
hochant la tête:
--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que
d'assassins échappent à la justice des hommes!
--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ?a, dans la
rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas?
Olivier se mit à sourire d'un air de dédain.
--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les
arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné.
Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son
secours.
--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance
bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je
ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.
Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.
--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton
vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a
des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils
échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père?
--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à
Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on
assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé
en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur
le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être
notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant
chez lui.
Grivet devint pale comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il
croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il
était enchanté d'avoir peur.
--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah
bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une
histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison,
pour avoir volé à ses ma?tres un couvert d'argent. Deux mois après,
comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie.
C'était une pie qui était la voleuse. On relacha la servante.... Vous
voyez bien que les coupables sont toujours punis.
Grivet était triomphant, Olivier ricanait.
--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison?
--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, faché
de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de
dominos.
Pendant que Mme Raquin allait chercher la bo?te, le jeune homme
continua, en s'adressant à Michaud:
--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des
meurtriers qui se promènent au soleil?
--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire.
--C'est immoral, conclut Grivet.
Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés
silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet.
Accoudés tous deux sur la table, légèrement pales, les yeux vagues,
ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et
ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des
cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons
imperceptibles à la peau de Laurent.
XI
Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille for?ait Thérèse
à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La
jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique,
elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la tra?nait
sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements,
des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il
aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues,
un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec
lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher,
sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche,
tra?nant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un
pareil homme au bras.
Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au
bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour
un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières
pressantes.
--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a
tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller
dans la foule....
Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux.
Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui
interdisaient toute longue marche.
D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils
allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un
des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande
débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus
volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein
air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses ?les
vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les
amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille.
Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière,
se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les
souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa
robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement
son mouchoir et s'accroupissait à c?té d'elle avec mille précautions.
Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours
Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan.
Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen
vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis
longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait,
des souffles froids commen?aient, le soir, à faire frissonner l'air.
Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il
faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il
fallait profiter des derniers rayons.
Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des
effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et
quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen
en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de
poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs
aveuglantes de neige. L'air br?lait, épaissi et acre. Thérèse, au bras
de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle,
tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir.
Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le
cou, sans qu'il par?t rien sentir; il sifflait, il poussait du pied
les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les
balancements de hanches de sa ma?tresse.
Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hatèrent de chercher un
bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils
passèrent dans une ?le et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles
tombées faisaient à terre une couche rougeatre qui craquait sous les
pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits,
innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les
branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient
ainsi pour tout horizon la vo?te cuivrée des feuillages mourants et
les f?ts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au
désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière
silencieuse et fra?che. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine
gronder.
Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les
pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées,
venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au
milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en
découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat
ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son
ami qui se fachait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait
changer tous les ?lots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs,
des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries.
Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le
soleil f?t moins chaud, pour courir la campagne, avant le d?ner.
Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis,
fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé
son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières
closes, feignait de sommeiller.
Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avan?a les
lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il
baisait lui br?laient la bouche. Les senteurs apres de la terre, les
parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant
son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une
chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de
Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au
fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre
et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme
qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir,
déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un
obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les
jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la
bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un
mouvement. Laurent crut qu'elle dormait.
Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la
jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et
luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une paleur
mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient
un ab?me sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas,
elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle.
Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si
muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les
plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs
cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands
yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le
pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait
légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on
apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une
grimace bête; de petits poils roussatres, clairsemés sur son menton
grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête
renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel
le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à
chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble.
Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il
allait, d'un coup, lui écraser la face.
Thérèse retint un cri. Elle palit et ferma les yeux. Elle tourna la
tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang.
Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air,
au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la
jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là
un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la
police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement
pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime,
comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté
l'histoire.
Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air
stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin
d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour
lui.
Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une
paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente.
Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il
secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut
dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de
feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en
cassant les petites branches devant eux.
Ils sortirent de l'?le, ils s'en allèrent par les routes, par les