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作者:法-Emile Zola 当前章节:15425 字 更新时间:2026-6-15 23:40

soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles

et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épouvante et de

désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans

Thérèse des emportements, des lachetés, des railleries cruelles; il y

avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes.

Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette

fièvre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur

épaisse et acre.

Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient

les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils

auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair,

collés à leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains

pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se

demandaient rien autre chose, ils attendaient.

Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille

Raquin, comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands

sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses

anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres

aventures auxquelles il avait d? être mêlé. Alors Grivet et Camille

écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face

effrayée et béante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou

le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait.

Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat

dont les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en

hochant la tête:

--Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que

d'assassins échappent à la justice des hommes!

--Comment! dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a, comme ?a, dans la

rue des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas?

Olivier se mit à sourire d'un air de dédain.

--Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les

arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassiné.

Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son

secours.

--Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance

bête.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je

ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir.

Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.

--Certainement, la police est bien faite, s'écria-t-il d'un ton

vexé.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a

des scélérats qui ont appris le crime à l'école du diable; ils

échapperaient à Dieu lui-même.... N'est-ce pas, mon père?

--Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'étais à

Vernon,--vous vous souvenez peut-être de cela, madame Raquin,--on

assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé

en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur

le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être

notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant

chez lui.

Grivet devint pale comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il

croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il

était enchanté d'avoir peur.

--Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah

bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une

histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison,

pour avoir volé à ses ma?tres un couvert d'argent. Deux mois après,

comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie.

C'était une pie qui était la voleuse. On relacha la servante.... Vous

voyez bien que les coupables sont toujours punis.

Grivet était triomphant, Olivier ricanait.

--Alors, dit-il, on a mis la pie en prison?

--Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, faché

de voir tourner son chef en ridicule.... Mère, donne-moi le jeu de

dominos.

Pendant que Mme Raquin allait chercher la bo?te, le jeune homme

continua, en s'adressant à Michaud:

--Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des

meurtriers qui se promènent au soleil?

--Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire.

--C'est immoral, conclut Grivet.

Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés

silencieux. Ils n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet.

Accoudés tous deux sur la table, légèrement pales, les yeux vagues,

ils écoutaient. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et

ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des

cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons

imperceptibles à la peau de Laurent.

XI

Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille for?ait Thérèse

à sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Elysées. La

jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique,

elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la tra?nait

sur les trottoirs, en s'arrêtant aux boutiques, avec des étonnements,

des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il

aimait à montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collègues,

un de ses chefs surtout, il était tout fier d'échanger un salut avec

lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher,

sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche,

tra?nant les pieds, abruti et vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un

pareil homme au bras.

Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au

bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour

un voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières

pressantes.

--Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a

tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller

dans la foule....

Elle les laissait enfin s'éloigner, les suivant longtemps des yeux.

Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui

interdisaient toute longue marche.

D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris: ils

allaient à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une friture dans un

des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande

débauche, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus

volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein

air jusqu'à dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses ?les

vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se réveiller toutes les

amitiés sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, étant jeune fille.

Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivière,

se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempéraient les

souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et souillait sa

robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait proprement

son mouchoir et s'accroupissait à c?té d'elle avec mille précautions.

Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours

Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan.

Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen

vers onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis

longtemps, et devait être la dernière de la saison. L'automne venait,

des souffles froids commen?aient, le soir, à faire frissonner l'air.

Ce matin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il

faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il

fallait profiter des derniers rayons.

Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagnés des doléances, des

effusions inquiètes de la vieille mercière. Ils traversèrent Paris et

quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnèrent Saint-Ouen

en suivant la chaussée. Il était midi. La route, couverte de

poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs

aveuglantes de neige. L'air br?lait, épaissi et acre. Thérèse, au bras

de Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle,

tandis que son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir.

Derrière eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le

cou, sans qu'il par?t rien sentir; il sifflait, il poussait du pied

les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les

balancements de hanches de sa ma?tresse.

Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hatèrent de chercher un

bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte étalé à l'ombre. Ils

passèrent dans une ?le et s'enfoncèrent dans un taillis. Les feuilles

tombées faisaient à terre une couche rougeatre qui craquait sous les

pieds avec des frémissements secs. Les troncs se dressaient droits,

innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les

branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient

ainsi pour tout horizon la vo?te cuivrée des feuillages mourants et

les f?ts blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient au

désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clairière

silencieuse et fra?che. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine

gronder.

Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les

pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées,

venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié au

milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en

découvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couché à plat

ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et écoutait son

ami qui se fachait contre le gouvernement, en déclarant qu'on devrait

changer tous les ?lots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs,

des allées sablées, des arbres taillés, comme aux Tuileries.

Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le

soleil f?t moins chaud, pour courir la campagne, avant le d?ner.

Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis,

fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit; il avait posé

son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières

closes, feignait de sommeiller.

Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avan?a les

lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il

baisait lui br?laient la bouche. Les senteurs apres de la terre, les

parfums légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant

son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une

chasteté pleine de colère. La marche au soleil, sur la chaussée de

Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il était là, au

fond d'une retraite ignorée, au milieu de la grande volupté de l'ombre

et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme

qui lui appartenait. Le mari allait peut-être s'éveiller, le voir,

déjouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme était un

obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrière les

jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la

bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un

mouvement. Laurent crut qu'elle dormait.

Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la

jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et

luisants. Sa face, posée entre ses bras relevés, avait une paleur

mate, une rigidité froide. Thérèse songeait. Ses yeux fixes semblaient

un ab?me sombre où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas,

elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrière elle.

Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si

muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, noyée dans les

plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs

cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands

yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le

pauvre être, le corps déjeté, montrant sa maigreur, ronflait

légèrement; sous le chapeau, qui lui couvrait à demi la figure, on

apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une

grimace bête; de petits poils roussatres, clairsemés sur son menton

grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tête

renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu duquel

le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait à

chaque ronflement. Camille, ainsi vautré, était exaspérant et ignoble.

Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il

allait, d'un coup, lui écraser la face.

Thérèse retint un cri. Elle palit et ferma les yeux. Elle tourna la

tête, comme pour éviter les éclaboussures du sang.

Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air,

au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la

jambe, il s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait là

un assassinat d'imbécile. Cette tête broyée lui aurait mis toute la

police sur les bras. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement

pour épouser Thérèse; il entendait vivre au soleil, après le crime,

comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait conté

l'histoire.

Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivière d'un air

stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin

d'arrêter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour

lui.

Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une

paille. Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente.

Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il

secoua sa femme, qui tenait les yeux fermés; lorsque Thérèse se fut

dressée et qu'elle eut secoué ses jupes, fripées et couvertes de

feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la clairière, en

cassant les petites branches devant eux.

Ils sortirent de l'?le, ils s'en allèrent par les routes, par les

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