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作者:法-Emile Zola 当前章节:15363 字 更新时间:2026-6-15 23:40

sentiers pleins de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des

filles en robes claires; une équipe de canotiers passait en chantant;

des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec

leurs épouses, marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque

chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait

sa tranquillité large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les

arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clarté

pale. Du ciel frissonnant commen?ait à tomber une fra?cheur

pénétrante.

Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent,

riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait

les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre

c?té de la route, s'avan?ait, la tête penchée, se courbant parfois

pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle

s'arrêtait et regardait de loin son amant et son mari.

--Hé! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille.

--Si, répondit-elle.

--Alors, en route!

Thérèse n'avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle

ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle

d'anxiété.

Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un

restaurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches,

dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de

cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans

chaque salon, il y avait des sociétés qui parlaient haut, et les

minces cloisons donnaient une sonorité vibrante à tout ce tapage. Les

gar?ons en montant faisaient trembler l'escalier.

En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les

odeurs du graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait

sur le quai. A droite et à gauche, s'étendaient deux files de

guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les

feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les

taches noires des paletots, les jupes éclatantes des femmes; les gens

allaient et venaient, nu-tête, courant et riant; et, au bruit criard

de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues de

Barbarie. Une odeur de friture et de poussière tra?nait dans l'air

calme.

Au-dessous de Thérèse, des filles du quartier latin, sur un tapis de

gazon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau

tombé sur les épaules, les cheveux dénoués, elles se tenaient par la

main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de

voix fra?che, et leurs visages pales, que des caresses brutales

avaient martelés, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges.

Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidités attendries. Des

étudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner

en leur jetant des plaisanteries grasses.

Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du

soir, un air bleuatre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur

transparente.

--Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier,

gar?on, et ce d?ner?

Puis, comme se ravisant:

--Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade

sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de

faire r?tir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à

attendre.

--Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thérèse a

faim.

--Non, non, je puis attendre, se hata de dire la jeune femme, que

Laurent regardait avec des yeux fixes.

Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils

retinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de

retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le

prièrent de venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque

dont la légèreté effrayait Camille.

--Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un

fameux plongeon.

La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A

Vernon, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était

enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades

d'école couraient se jeter en pleine rivière, il se couchait entre

deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur intrépide, un

rameur infatigable; Camille avait gardé cette épouvante que les

enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tata du pied le

bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidité.

--Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles

toujours.

Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière.

Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il

plaisanta, pour faire acte de courage.

Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à c?té de son

amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse:

--Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau... Obéis-moi...

Je réponds de tout.

La jeune femme devint horriblement pale. Elle resta comme clouée au

sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.

--Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent.

Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle

tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater

en sanglots et de tomber à terre.

--Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle

qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas...

Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes contre les

bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un

regard étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un

coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans

la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot

quitta la rive, se dirigeant vers les ?les avec lenteur.

Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les

eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière il y avait

de larges tra?nées d'argent pale. La barque fut bient?t en pleine

Seine. Là, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les

cris, arrivaient vagues et mélancoliques, avec des langueurs tristes.

On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. Des fra?cheurs

tra?naient. Il faisait froid.

Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.

En face, se dressait le grand massif rougeatre des ?les. Les deux

rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges

bandes qui allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel

semblaient coupés dans la même étoffe blanchatre. Rien n'est plus

douloureusement calme qu'un crépuscule d'automne. Les rayons palissent

dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La

campagne, br?lée par les rayons ardents de l'été, sent la mort venir

avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des

souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant

des linceuls dans son ombre.

Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait

avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes

branches. Ils approchaient des ?les. Les grandes masses rougeatres

devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule;

la Seine, le ciel, les ?les, les coteaux n'étaient plus que des taches

brunes et grises qui s'effa?aient au milieu d'un brouillard laiteux.

Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête

au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivière.

--Fichtre! que c'est froid! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de

piquer une tête dans ce bouillon-là.

Laurent ne répond?t pas. Depuis un instant il regardait les deux rives

avec inquiétude; il avan?ait ses grosses mains sur ses genoux, en

serrant les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu

renversée, attendait.

La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et étroit,

s'enfon?ant entre deux ?les. On entendait, derrière l'une des ?les,

les chants adoucis d'une équipe de canotiers qui devaient remonter la

Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre.

Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis

éclata de rire.

--Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là...

Voyons, finis; ta vas me faire tomber.

Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit

la ligure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit

pas; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une

main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se

défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la

barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.

--Thérèse! Thérèse! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante.

La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot

qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les

yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur

le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette.

--Thérèse! Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui ralait.

A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se

détendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au

fond de la barque. Elle y resta pliée, pamée, morte.

Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la

gorge. Il finit par l'arracher de la barque à l'aide de son autre

bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras

vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime,

folle de rage et d'épouvante, se tordit, avan?a les dents et les

enfon?a dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de

souffrance, lan?a brusquement le commis à la rivière, les dents de

celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.

Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois

sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds.

Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot

pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thérèse

évanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber

dans la Seine en tenant sa ma?tresse. Il la soutint sur l'eau,

appelant au secours d'une voix lamentable.

Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de

l'?le, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un

malheur venait d'avoir lieu: ils opérèrent le sauvetage de Thérèse

qu'ils couchèrent sur un banc, et de Laurent qui se mit à se

désespérer de la mort de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha

Camille dans les endroits où il ne pouvait être, il revint en

pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les

canotiers tentaient de le calmer, de le consoler.

--C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas d? laisser ce pauvre

gar?on danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous

sommes trouvés tous les trois du même c?té de la barque, et nous avons

chaviré... En tombant, il m'a crié de sauver sa femme...

Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou

trois jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident.

--Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une

barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre

petite femme, elle va avoir un beau réveil!

Ils reprirent leurs rames, ils remorquèrent le canot et conduisirent

Thérèse et Laurent au restaurant, où le d?ner était prêt. Tout

Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le

racontaient comme des témoins oculaires. Une foule apitoyée

stationnait devant le cabaret.

Le gargotier et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur

garde-robe au service des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son

évanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle éclata en sanglots

déchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre

comédie qui venait de se jouer.

Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des

ma?tres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour

apprendre l'affreuse nouvelle à Mme Raquin, avec tous les ménagements

possibles. La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de

Thérèse. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre

son r?le.

Ce furent les canotiers qui mangèrent le d?ner de Camille.

XII

Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena à

Paris, acheva de m?rir son plan. Il était presque certain de

l'impunité. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli,

l'emplissait. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se

fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures

du soir.

Il trouva l'ancien commissaire de police à table, en compagnie

d'Olivier et de Suzanne. Il venait là pour chercher une protection,

dans le cas où il serait soup?onné et pour s'éviter d'aller annoncer

lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette démarche lui

répugnait étrangement; il s'attendait à un tel désespoir qu'il

craignait de ne pas jouer son r?le avec assez de larmes; puis la

douleur de cette mère lui était pesante, bien qu'il s'en souciat

médiocrement au fond.

Lorsque Michel le vit entrer vêtu de vêtements grossiers, trop étroits

pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de

l'accident, d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de

fatigue.

--Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que

faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point

osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi.

Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards

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