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作者:法-Hector Malot 当前章节:15448 字 更新时间:2026-6-15 17:07

instant, quand elle se voyait seule, elle s’arrêtait pour se reposer et respirer.

Mais alors c’était sa tête qui se mettait en travail, et les pensées qui la traversaient, de plus en plus

inquiétantes, ne faisaient qu’accroître sa prostration.

À quoi bon persévérer, puisqu’il était certain qu’elle ne pourrait pas aller jusqu’au bout?

Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route droite s’enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà

lourde et brûlante dans la plaine, s’y trouva étouffante: un soleil de feu, pas un souffle d’air, et des sous-bois

comme des bas côtés du chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la suffoquaient.

Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le coeur défaillant, elle se laissa tomber sur

l’herbe, incapable de mouvement comme de pensée.

À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa:

«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un des limons, faut mouri.»

Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la confirmation d’une condamnation portée contre elle.

C’était donc vrai qu’elle devait mourir: elle se l’était, déjà dit plus d’une fois, et voilà que ce messager de la

Mort le lui répétait.

En famille, by Hector Malot

Hé bien, elle mourrait; il n’y avait à se révolter, ni à lutter plus longtemps; elle le voudrait, qu’elle ne le

pourrait plus; son père était mort, sa mère était morte, maintenant c’était son tour.

Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle était de penser qu’elle eut été moins malheureuse

de mourir avec eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête.

Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y choisir une place où elle se coucherait pour son

dernier sommeil, à l’abri des regards curieux. Un chemin de traverse s’ouvrait à une courte distance, elle le

prit et, à une cinquantaine de mètres de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la lisière était

fleurie de belles digitales violettes. Elle s’assit à l’ombre d’une cépée de châtaignier, et, s’allongeant, elle

posa sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour s’endormir.

X

Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une

grosse tête velue penchée sur elle.

Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue appliqué en pleine figure la retint sur le gazon.

Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le temps de se reconnaître: cette grosse tête velue

était celle d’un âne; et, au milieu des grands coups de langue qu’il continuait à lui donner sur le visage et sur

ses deux mains mises en avant, elle avait pu le regarder.

«Palikare!»

Elle lui jeta les bras autour du cou et l’embrassa en fondant en larmes:

«Palikare, mon bon Palikare.»

En entendant son nom il s’arrêta de la lécher, et relevant la tête il poussa cinq ou six braiments de joie

triomphante, puis après ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore cinq où six autres

non moins formidables.

Elle vit alors qu’il était sans harnais, sans licol et les jambes entravées.

Comme elle s’était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa tête contre la sienne en le caressant de la

main, tandis que de son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle entendit une voix enrouée qui

criait:

«Qué que t’as, vieux coquin? Attends un peu, j’y vas, j’y vas, mon garçon.»

En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux du chemin, et Perrine vit paraître un homme

vêtu d’une blouse et coiffé d’un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche.

«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe de ses lèvres.

Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière habillée en homme à qui elle avait vendu

Palikare au Marché aux chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut seulement après un certain

temps qu’elle la regarda avec étonnement:

«Je t’ai vue quelque part? dit-elle.

En famille, by Hector Malot

-- Quand je vous ai vendu Palikare.

-- Comment, c’est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n’eut pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força

à s’asseoir, et sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.

«Qué que t’as, demanda La Rouquerie, t’es malade?»

Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et s’appuyant sur son coude s’allongea tout de son

long, décolorée, tremblante, abattue par l’émotion autant que par la faiblesse.

«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que t’as?»

Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu’elle avait, bien qu’elle gardât conscience de ce qui se passait

autour d’elle.

Mais La Rouquerie était une femme d’expérience qui connaissait toutes les misères:

«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle.

Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la route où se trouvait une petite charrette dételée

dont les ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là; vivement elle ouvrit un coffre d’où elle

tira une miche de pain, un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en courant.

Perrine était toujours dans le même état.

«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie.

S’agenouillant près d’elle elle lui introduisit le goulot de la bouteille entre les lèvres.

«Bois un bon coup, ça te soutiendra.»

En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et lui rendit le mouvement.

«Tu avais faim?

-- Oui.

-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un peu.»

Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu’au fromage et les lui tendit.

«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te modérera.»

La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le pain et il semblait qu’elle ne se conformerait

pas à la recommandation de La Rouquerie.

Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se passait de ses grands yeux doux; quand il vit La

Rouquerie assise sur l’herbe à côté de Perrine il s’agenouilla près de celle-ci.

«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.

---Vous permettez que je lui en donne un?

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-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n’y en aura plus, il y en aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si

content de te retrouver, le bon garçon, car tu sais c’est un bon garçon.

-- N’est-ce pas?

-- Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es dans cette forêt à moitié morte de faim, car

ça serait vraiment pitié de te couper le sifflet.»

Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le morceau:

«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.

-- C’est vrai.

-- Hé bien tu ne l’auras qu’après m’avoir raconté ton histoire; pendant le temps qu’elle te prendra, ce que tu

as déjà mangé se tassera.»

Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort de sa mère: quand elle arriva à l’aventure

de Saint-Denis, La Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança une bordée d’injures à

l’adresse de la boulangère:

«Tu sais que c’est une voleuse, s’écria-t-elle, je n’en donne à personne des pièces fausses, attendu que je ne

m’en laisse fourrer par personne. Sois tranquille, il faudra qu’elle me la rende quand je repasserai par

Saint-Denis ou bien j’ameute le quartier contre elle; j’en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa

boutique.»

Perrine continua son récit et l’acheva.

«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel effet cela te faisait-il?

-- Ça a commencé par être très douloureux, et j’ai dû crier à un moment comme on crie la nuit quand on

étouffe, et puis j’ai rêvé du paradis et de la bonne nourriture que j’allais y manger; maman qui m’attendait

me faisait du chocolat au lait, je le sentais.

-- C’est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te sauve précisément, car sans lui je ne me serais

pas arrêtée dans ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t’aurait pas trouvée. Maintenant qu’est-ce que

tu veux faire?

-- Continuer mon chemin.

-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller comme ça à l’aventure.

-- Que voulez-vous que je fasse?»

La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en réfléchissant, puis elle répondit:

«Voilà. Je vas jusqu’à Creil, pas plus loin, en achetant mes marchandises dans les villages et les villes qui se

trouvent sur ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, crie un peu, si tu en as la force:

«Peaux de lapin, chiffons, ferraille à vendre».

Perrine fit ce qui lui était demandé.

En famille, by Hector Malot

«Bon, la voix est claire; comme j’ai mal à la gorge tu crieras pour moi et gagneras ton pain. À Creil je

connais un coquetier qui va jusqu’aux environs d’Amiens pour ramasser des oeufs, je lui demanderai de

t’emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras près d’Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller

jusqu’au pays de tes parents.

-- Avec quoi?

-- Avec cent sous que je t’avancerai en remplacement de la pièce que la boulangère t’a volée et que je me

ferai rendre, tu peux en être sûre.»

XI

Les choses s’arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées.

Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly:

Gouvieux, Saint- Maximin, Saint-Firmin, Mont-l’Évêque, Chamant, et, quand elle arriva à Creil, La

Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.

«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me rendrais service et ne serais pas malheureuse;

on gagne bien sa vie.

-- Je vous remercie, mais ce n’est pas possible.»

Voyant que cet argument n’était pas suffisant, elle en mit un autre en avant:

«Tu ne quitterais pas Palikare.»

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle se raidit.

«Je dois aller près de mes parents.

-- Tes parents t’ont-ils sauvé la vie comme lui?

-- Je n’obéirais pas à maman si je n’y allais pas.

-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l’occasion que je t’offre, tu ne t’en prendras qu’à toi.

-- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»

La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas arranger avec son ami le coquetier le voyage en

voiture jusqu’aux environs d’Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la satisfaction de rouler au trot

de deux bons chevaux, couchée dans la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette longue route,

que la comparaison de son bien-être présent avec les fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore.

À Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était un dimanche, elle donna au guichet de la

gare d’Ailly sa pièce de cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur laquelle on lui rendit

deux francs soixante-quinze avec un billet pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée

radieuse et chaude, mais d’une chaleur douce qui ne ressemblait pas plus à celle de la forêt de Chantilly,

qu’elle ne ressemblait elle-même à la misérable qu’elle était à ce moment.

Pendant les quelques jours qu’elle avait passés avec La Rouquerie, elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe

et sa veste, se tailler un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à Ailly, en attendant le

départ du train, elle avait fait dans le courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle

En famille, by Hector Malot

débarquait propre, fraîche et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante- cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la

relevait, c’était un sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. Puisqu’en ne s’abandonnant

pas et en persévérant jusqu’au bout, elle en avait triomphé, n’avait-elle pas le droit d’espérer et de croire

qu’elle triompherait maintenant des difficultés qui lui restaient à vaincre? Si le plus dur n’était pas accompli,

au moins y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, le plus dangereux.

À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d’une écluse, et maintenant elle marchait allègre, à travers

de vertes prairies plantées de peupliers et de saules qu’interrompaient de temps en temps des marais, dans

lesquels on apercevait à chaque pas des pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d’un

attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux

marais succédaient des tourbières, et sur l’herbe roussie, s’alignaient des rangées de petits cubes noirs

entassés géométriquement et marqués de lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe

disposés pour sécher.

Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de leurs entailles, c’est-à-dire des grands étangs

que l’eau a remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l’originalité de la vallée de la Somme. De

même, elle connaissait ces pêcheurs enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que ce n’était

pas un pays nouveau qu’elle traversait, mais au contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l’eussent pas

encore vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée; connus les moulins à vent qui les

couronnent et tournent même par les temps calmes, sous l’impulsion de la brise de mer qui se fait sentir

jusque-là.

Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le reconnut aussi, c’était Saint-Pipoy, où se

trouvaient les tissages et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de l’atteindre, elle

traversa par un passage à niveau un chemin de fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux,

Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres des fabriques de Vulfran Paindavoine, va

se souder à la grande ligne de Boulogne: au hasard des vues qu’offraient ou cachaient les peupliers de la

vallée, elle voyait les clochers en ardoise de ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en cette

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