journée du dimanche, sans leur panache de fumée.
Quand elle passa devant l’église on sortait de la grand’messe, et en écoutant les propos des gens qu’elle
croisait, elle reconnut encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son père imitait pour
l’amuser.
De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne au milieu des tourbières, cherchant
pour passer un sol qui ne soit pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent ne voient donc
qu’à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce fut ainsi qu’elle arriva sur une jeune fille qui marchait
lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.
Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui adresser la parole.
«C’est bien le chemin de Maraucourt, n’est-ce pas?
-- Oui, tout dret.
-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n’est pas si dretque ça.
-- S’il vous emberluque, j’y vas à Maraucourt, nous pouvons faire le k’min ensemble.
-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre panier.
En famille, by Hector Malot
-- C’est pas de refus, y pèse rud’ment.»
Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.
«C’est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.
-- Non; et vous?
-- Bien sûr que j’en suis.
-- Est-ce que vous travaillez aux usines?
-- Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux cannetières.
-- Qu’est-ce que c’est?
-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs quoi! d’où que vous venez donc?
-- De Paris.
-- À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c’est drôle: enfin, c’est des machines à préparer le fil pour
les navettes.
-- On gagne de bonnes journées?
-- Dix sous.
-- C’est difficile?
-- Pas trop; mais il faut avoir l’oeil et ne pas perdre son temps. C’est-y que vous voudriez être embauchée?
-- Oui; si l’on voulait de moi.
-- Bien sur qu’on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça ousqu’on trouverait les sept mille ouvriers
qui travaillent dans les ateliers; vous n’aurez qu’à vous présenter demain matin à six heures à la grille des
shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas que je sois en retard.»
Elle prit l’anse du panier d’un côté, Perrine la prit de l’autre et elles se mirent en marche d’un même pas, au
milieu du chemin.
L’occasion qui s’offrait à Perrine d’apprendre ce qu’elle avait intérêt à savoir était trop favorable pour
qu’elle ne la saisît pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette jeune fille, il fallait que
ses questions fussent adroites et que tout en ayant l’air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien qui
n’eût un but assez bien enveloppé pour qu’on ne put pas le deviner.
«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?
-- Bien sûr que j’en suis native, et ma mère l’était aussi. Mon père était de Picquigny.
-- Vous les avez perdus?
-- Oui, je vis avec ma grand’mère qui tient un débit et une épicerie: Mme Françoise.
En famille, by Hector Malot
-- Ah! Mme Françoise!
-- Vous la connaissez-t’y?
-- Non... je dis ah! Mme Françoise.
-- C’est qu’elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et puis aussi parce que, comme elle a été la
nourrice de M. Edmond Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à M. Vulfran
Paindavoine, ils s’adressent à elle.
-- Elle obtient ce qu’ils désirent?
-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.
-- Puisqu’elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, pourquoi ne s’adresse-t-elle pas à lui?
-- M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois née; on ne l’a jamais revu; fâché avec son
père, pour des affaires, quand il a été envoyé dans l’Inde où il devait acheter le jute... Mais si vous ne savez
pas ce que c’est qu’une cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?
-- Une herbe?
-- Un chanvre, un grand chanvre qu’on récolte aux Indes et qu’on file, qu’on tisse, qu’on teint dans les usines
de Maraucourt; c’est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. Vous savez il n’a pas toujours
été riche M. Vulfran: il a commencé par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil et
rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce
qu’il ne s’en cache pas.»
Elle s’interrompit:
«Voulez-vous que nous changions de bras?
-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?
-- Rosalie.
-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.
-- Et vous, comment que vous vous nommez?»
Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au hasard:
«Aurélie.
-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?»
Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée, Perrine revint tout de suite à ce qui
l’intéressait:
«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son père.
-- Et quand il a été dans l’Inde ils se sont fâchés bien plus fort encore, parce que M. Edmond se serait marié
En famille, by Hector Malot
là-bas avec une fille du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu’ici M. Vulfran voulait lui faire
épouser une demoiselle qui était de la plus grande famille de toute la Picardie; c’est pour ce mariage, pour
établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château qui a coûté des millions et des millions.
Malgré tout, M. Edmond n’a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la demoiselle d’ici et
ils se sont fâchés tout à fait, si bien que maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou s’il
est mort. Il y en a qui disent d’un sens, d’autres qui disent le contraire; mais on ne sait rien puisqu’on est
sans nouvelles de lui depuis des années et des années... à ce qu’on raconte, car M. Vulfran n’en parle à
personne et ses neveux n’en parlent pas non plus.
-- Il a des neveux M. Vulfran?
-- M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir Bretoneux, le fils de sa soeur qu’il a pris avec
lui pour l’aider. Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de M. Vulfran seront pour eux.
-- C’est curieux cela.
-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait triste.
-- Pour son père?
-- Et aussi pour le pays, parce qu’avec les neveux on ne sait pas comment iraient les usines qui font vivre tant
de monde. On parle de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j’en entends de toutes sortes.
-- Sur les neveux?
-- Oui, sur les neveux et sur d’autres aussi; mais ça n’est pas nos affaires, à nous autres.
-- Assurément.»
Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l’insistance, elle marcha pendant quelques minutes sans rien
dire, pensant bien que Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à reprendre la parole; ce
fut ce qui arriva.
«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle.
-- Je n’ai plus de parents.
-- Ni votre père, ni votre mère?
-- Ni mon père, ni ma mère.
-- Vous êtes comme moi, mais j’ai ma grand’mère qui est bonne, et qui serait encore meilleure s’il n’y avait
pas mes oncles et mes tantes qu’elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais pas aux usines, je
resterais au débit; mais elle ne fait pas ce qu’elle veut. Alors vous êtes toute seule?
-- Toute seule.
-- Et c’est de votre idée que vous êtes venue de Paris à Maraucourt?
-- On m’a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt, et au lieu de continuer ma route pour aller
au pays des parents qui me restent, j’ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, tant qu’on ne les
connaît pas, on ne sait pas comment ils vous recevront.
En famille, by Hector Malot
-- C’est bien vrai; s’il y en a de bons, il y en a de mauvais.
-- Voilà.
-- Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux usines; ce n’est pas une grosse journée dix
sous, mais c’est tout de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu’à vingt- deux sous. Je vais
vous demander quelque chose; vous répondrez si vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas;
avez- vous de l’argent?
-- Un peu.
-- Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça vous coûtera vingt-huit sous par semaine en
payant d’avance.
-- Je peux payer vingt-huit sous.
-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous toute seule à ce prix-là; vous serez six
dans la même, mais enfin vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n’en a pas.
-- J’accepte en vous remerciant.
-- Il n’y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent chez ma grand’mère; nous avons aussi, mais
dans notre maison neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés à l’usine: M. Fabry,
l’ingénieur des constructions; M. Mombleux, le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance
étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de l’appeler M. Benndite; c’est un Anglais qui se
fâche, quand on prononce Bandit, parce qu’il croit qu’on veut l’insulter comme si on disait «Voleur».
-- Je n’y manquerai pas; d’ailleurs je sais l’anglais.
-- Vous savez l’anglais, vous?
-- Ma mère était Anglaise.
-- C’est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec vous, M. Bendit, et il le serait encore bien
plus si vous saviez toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche c’est de lire le Pater dans
un livre où il est imprimé en vingt- cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il recommence,
encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c’est tout de même un brave homme.
XII
Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre la route, depuis déjà quelques instants se
montraient pour disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un clocher en ardoises, à gauche des
grands combles dentelés d’ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes cheminées en briques.
«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez apercevoir le château de M. Vulfran, puis
ensuite les usines; les maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les verrons que quand nous
serons dessus; vis-à-vis de l’autre côté de la rivière, se trouve l’église avec le cimetière.»
En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été coupés en têtards, le château surgit tout entier dans
son ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades de pierres blanches et de briques
rouges, ses hauts toits, ses cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de bouquets d’arbres,
qui descendaient jusqu’aux prairies où elles se prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les
En famille, by Hector Malot
mouvements de la colline.
Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie continuait la sienne, cela produisit un heurt qui
leur fit poser le panier à terre.
«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.
-- Très beau.
-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une douzaine de domestiques pour le servir, sans
compter les jardiniers, et les gens de l’écurie qui sont dans les communs que vous apercevez là-bas à
l’extrémité du parc, à l’entrée du village où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles
des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer le château, et des chaudières à vapeur pour
le chauffer ainsi que les serres. Et ce que c’est beau là dedans; il y a de l’or partout. On dit que Messieurs les
neveux voudraient bien habiter là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d’eux et qu’il aime mieux vivre
tout seul, manger tout seul. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il les a logés, un dans son ancienne maison qui
est à la sortie des ateliers et l’autre à côté; comme ça ils sont plus près pour arriver aux bureaux; ce qui
n’empêche pas qu’ils ne soient quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui a
soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été comme hiver, beau temps comme mauvais
temps, excepté le dimanche, parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, c’est pour cela
que vous ne voyez pas les cheminées fumer.»
Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une vue d’ensemble sur les ateliers; mais Perrine
n’aperçut qu’une confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les toits en tuiles ou en ardoises
se groupaient autour d’une énorme cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque toute sa
hauteur, noire au sommet.
D’ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans des cours plantées de pommiers malingres et
l’attention de Perrine était sollicitée par ce qu’elle voyait autour d’elle: ce village dont elle avait si souvent
entendu parler.
Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, femmes, enfants endimanchés autour de
chaque maison, ou dans des salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se passait à
l’intérieur: dans une ville l’agglomération n’eût pas été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d’un
air vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu’à la couleur on reconnaissait pour du cidre, du
café ou de l’eau-de- vie, et l’on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec des éclats de voix qui
ressemblaient à des disputes.
«Que de gens qui boivent! dit Perrine.
-- Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit la paye de quinzaine; vous verriez combien il
y en a qui, dès midi, ne peuvent plus boire.»
Ce qu’il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons devant lesquelles elles passaient, c’était que
presque toutes si vieilles, si usées, si mal construites qu’elles fussent, en terre ou en bois hourdé d’argile,
affectaient un aspect de coquetterie au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait l’oeil
comme une enseigne. Et en effet c’en était une; dans ces maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette
peinture, à défaut d’autres réparations, donnait des promesses de propreté, qu’un simple regard jeté dans les