intérieurs démentait aussitôt.
«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une petite maison en briques qui barrait le chemin
dont une haie tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se trouvent les bâtiments qu’on
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loue aux ouvriers: la maison, c’est pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres des
pensionnaires.»
Dans la haie, une barrière en bois s’ouvrait sur une petite cour, plantée de pommiers, au milieu de laquelle
une allée empierrée d’un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient- elles fait quelques pas
dans cette allée, qu’une femme, jeune encore, parut sur le seuil et cria:
«Dépêche té donc, caleuse, en v’la eine affaire pour aller à Picquigny, tu t’auras assez câliné.
-- C’est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n’est pas toujours commode.
-- Qué que tu chuchotes?
-- Je dis que si on ne m’avait pas aidé à porter le panier, je ne serais pas arrivée.
-- Tu ferais mieux ed’ d’te taire, arkanseuse.»
Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse femme se montra dans le corridor.
«Qu’est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle.
-- C’est tante Zénobie qui me reproche d’être en retard, grand’mère; il est lourd le panier.
-- C’est bon, c’est bon, dit la grand’mère placidement, pose là ton panier, et va prendre ton fricot sur le
potager, tu le trouveras chaud.
-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens tout de suite, nous dînerons ensemble; allez
acheter votre pain; le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez- vous.»
Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table installée à l’ombre d’un pommier, et sur
laquelle étaient posées deux assiettes pleines d’un ragoût aux pommes de terre.
«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.
-- Mais...
-- Vous pouvez accepter; j’ai demandé à mère Françoise, elle veut bien.»
Puisqu’il en était ainsi, Perrine crut qu’elle ne devait pas se faire prier, et elle prit place à la table.
«J’ai aussi parlé pour votre logement, c’est arrangé; vous n’aurez qu’à donner vos vingt-huit sous à mère
Françoise: v’là où vous habiterez.»
Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d’argile dont on n’apercevait qu’une partie au fond de la cour, le
reste étant masqué par la maison en briques, et ce qu’on en voyait paraissait si usé, si cassé qu’on se
demandait comment il tenait encore debout.
«C’était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire notre maison avec l’argent qu’elle a
gagné comme nourrice de M. Edmond. Vous n’y serez pas aussi bien que dans la maison; mais les ouvriers ne
peuvent pas être logés comme les bourgeois, n’est- ce pas?
À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un homme de quarante ans environ, grave, raide
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dans un veston boutonné, coiffé d’un chapeau à haute forme, lisait avec une profonde attention un petit livre
relié.
«C’est M. Bendit, il lit son Pater,» dit Rosalie à voix basse.
Puis tout de suite, sans respecter l’application de l’employé, elle s’adressa à lui:
«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais.
-- Ah!» dit-il sans lever les yeux.
Et ce ne fut qu’après deux minutes au moins qu’il tourna les yeux vers elles.
«Are yon an English girl? demanda-t-il.
-- No sir, but my mother was.»
Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.
Elles achevaient leur repas quand le roulement d’une voiture légère se fit entendre sur la route, et presque
aussitôt ralentit devant la haie.
«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s’écria Rosalie en se levant vivement.
La voiture fit encore quelques pas et s’arrêta devant l’entrée.
«C’est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue.
Perrine n’osa pas quitter sa place, mais elle regarda.
Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un jeune homme qui conduisait, et un vieillard à
cheveux blancs, au visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait immobile, la tête coiffée
d’un chapeau de paille, et paraissait de grande taille bien qu’assis: M. Vulfran Paindavoine.
Rosalie s’était approchée du phaéton.
«Voici quelqu’un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre
-- Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine.
Ce fut Rosalie qui répondit à cette question:
«Moi, Rosalie.»
-- Dis à ta grand’mère de venir me parler.»
Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa grand’mère qui se hâtait:
«Bien le bonjour, monsieur Vulfran.
-- Bonjour, Françoise.
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-- Qu’est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?
-- C’est de votre frère Omer qu’il s’agit. Je viens de chez lui, je n’ai trouvé que son ivrogne de femme
incapable de rien comprendre.
-- Omer est à Amiens; il rentre ce soir.
-- Vous lui direz que j’ai appris qu’il a loué sa salle de bal pour une réunion publique à des coquins, et que je
ne veux pas que cette réunion ait lieu.
-- S’il est engagé?
-- Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à la porte; c’est une des conditions de notre
location, je l’exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce genre ici.
-- Il y en a eu à Flexelles.
-- Flexelles n’est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de mon pays deviennent ce que sont ceux de
Flexelles, c’est mon devoir de veiller sur eux; vous n’êtes pas des nomades de l’Anjou ou de l’Artois, vous
autres, restez ce que vous êtes. C’est ma volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise.
-- Adieu, monsieur Vulfran.»
Il fouilla dans la poche de son gilet:
«Où est Rosalie?
-- Me voilà, monsieur Vulfran.».
Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous.
«Voilà pour toi.
-- Oh! merci, monsieur Vulfran.»
La voiture partit.
Perrine n’avait pas perdu un mot de ce qui s’était dit, mais ce qui l’avait plus fortement frappée que les
paroles mêmes de M. Vulfran, c’était son air d’autorité et l’accent qu’il donnait à l’expression de sa volonté:
«Je ne veux pas que cette réunion ait lieu... C’est ma volonté.» Jamais elle n’avait entendu parler sur ce ton,
qui seul disait combien cette volonté était ferme et implacable, car le geste incertain et hésitant était en
désaccord avec les paroles.
Rosalie ne tarda pas à revenir d’un air joyeux et triomphant.
«M. Vulfran m’a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce.
-- J’ai bien vu.
-- Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait pour me les garder.
-- J’ai cru qu’il ne vous connaissait pas.
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-- Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain!
-- Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui.
-- Dame, puisqu’il n’y voit pas.
-- Il n’y voit pas!
-- Vous ne savez pas qu’il est aveugle?
-- Aveugle!»
Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois.
«Il y a longtemps qu’il est aveugle? dit-elle.
-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n’y faisait pas attention, on pensait que c’était le chagrin de
l’absence de son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut des fluxions de poitrine, et il resta
avec la toux; et puis, un jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez quelle inquiétude dans le
pays, s’il était obligé de vendre ou d’abandonner les usines! Ah! bien oui, il n’a rien abandonné du tout, et a
continué de travailler comme s’il avait ses bons yeux. Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les
maîtres, ont été remis à leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et M. Talouel le directeur.»
Zénobie, sur le seuil, cria:
«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?
-- Je finis d’manger.
-- Y a du monde à servir.
-- Il faut que je vous quitte.
-- Ne vous gênez pas pour moi.
-- À ce soir.»
Et d’un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison.
XIII
Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table comme si elle était là chez elle. Mais
justement elle n’était pas chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires, non aux ouvriers qui
n’avaient droit qu’à la petite cour du fond où il n’y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc son
banc, et s’en alla au hasard, d’un pas de flânerie par les rues qui se présentaient devant elle.
Mais si doucement qu’elle marchât, elle les eut bientôt parcourues toutes, et comme elle se sentait suivie par
des regards curieux qui l’empêchaient de s’arrêter lorsqu’elle en avait envie, elle n’osa pas revenir sur ses
pas et tourner indéfiniment dans le même cercle. Au haut de la côte, à l’opposé des usines, elle avait aperçu
un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du
dimanche, et pourrait s’asseoir sans que personne fit attention à elle.
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En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs qui le bordaient, de sorte qu’à sa lisière, elle
put s’allonger librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le village qui en occupait le centre.
Quoiqu’elle le connût bien par ce que son père lui en avait raconté, elle s’était un peu perdue dans le dédale
des rues tournantes; mais maintenant qu’elle le dominait, elle le retrouvait tel qu’elle se le représentait en le
décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel qu’elle le voyait dans les hallucinations de la
faim comme une terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait jamais l’atteindre.
Et voilà qu’elle y était arrivée; qu’elle l’avait étalé devant ses yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque
rue, chaque maison à sa place précise.
Quelle joie! c’était vrai: c’était vrai, ce Maraucourt dont elle avait tant de fois prononcé le nom comme une
obsession, et que depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des voitures qui passaient ou
celles des wagons arrêtés dans les gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce n’était plus le
pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, mais celui de la réalité.
Droit devant elle, de l’autre côté du village, sur la pente opposée à celle où elle était assise, se dressaient les
bâtiments de l’usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre l’histoire de leur développement comme
si un habitant du pays la lui racontait.
Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en briques, et en tuiles noircies, que flanquait une
haute et grêle cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était l’ancienne filature de lin,
longtemps abandonnée, que trente-cinq ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine avait
louée pour s’y ruiner, disaient les fortes têtes de la contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la
ruine, la fortune était arrivée petite d’abord, sou à sou, bientôt millions à millions. Rapidement, autour de
cette mère Gigogne les enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, chétifs comme leur mère,
ainsi qu’il arrive souvent à ceux qui ont souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les plus
jeunes, superbes, forts, plus forts qu’il n’est besoin, parés avec des revêtements de décorations polychromes
qui n’avaient rien du misérable hourdis de mortier ou d’argile des grands frères usés avant l’âge, semblaient,
avec leurs fermes en fer et leurs façades rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du travail et
des années. Alors que les premiers bâtiments se tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la
vieille fabrique, les nouveaux s’étaient largement espacés dans les prairies environnantes, reliés entre eux par
des rails de chemin de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils, électriques, qui couvraient
l’usine entière d’un immense filet.
Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des puissantes cheminées, hautes et larges, aux
paratonnerres qui hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin de fer, aux dépôts de
charbon, tâchant de se représenter par l’imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville morte en
ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu’elle
avait entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.
Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu’il avait suivi le même développement que l’usine: les vieux
toits couverts de sedum en fleurs qui leur faisaient des chapes d’or, s’étaient tassés autour de l’église; les
nouveaux qui gardaient encore la teinte rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s’étaient éparpillés dans
la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se
voyait dans l’usine, c’était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, avec l’apparence de la solidité, et
les neuves qui paraissaient misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le village agricole de
Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que ne l’étaient maintenant ceux de l’industrie.
Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son importance, et s’en distinguait encore par le
jardin planté de grands arbres qui l’entourait, descendant en deux terrasses garnies d’espaliers jusqu’à la
rivière où il aboutissait à un lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c’était celle que M. Vulfran avait occupée en
s’établissant à Maraucourt, et qu’il n’avait quittée que pour habiter son château. Que d’heures son père,
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enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et dont il avait gardé le souvenir pour avoir
entendu là, dans le caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays, qu’il avait plus tard
racontés à sa fille: la Fée des tourbières, l’Enlisage des Anglais, le Leuwarou d’Hangest, et dix autres qu’elle