se rappelait comme si elle les avait entendus la veille.
Le soleil, en tournant, l’obligea à changer de place, mais elle n’eut que quelques pas à faire pour en trouver
une valant celle qu’elle abandonnait, où l’herbe était aussi douce, aussi parfumée, avec une aussi belle vue
sur le village et toute la vallée, si bien que, jusqu’au soir, elle put rester là dans un état de béatitude tel
qu’elle n’en avait pas goûté depuis longtemps.
Certainement elle n’était pas assez imprévoyante pour s’abandonner aux douceurs de son repos, et
s’imaginer que c’en était fini de ses épreuves. Parce qu’elle avait assuré le travail, le pain et le coucher, tout
n’était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile
qu’elle ne pouvait y penser qu’en tremblant; mais enfin, c’était un si grand résultat que de se trouver dans ce
Maraucourt, où elle avait tant de chances contre elle pour n’arriver jamais, qu’elle devait maintenant ne
désespérer de rien, si long que fût le temps à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit sur la
tête, dix sous par jour, n’était-ce pas la fortune pour la misérable fille qui n’avait pour dormir que la
grand’route, et pour manger, rien autre chose que l’écorce des bouleaux?
Il lui semblait qu’il serait sage de se tracer un plan de conduite, en arrêtant ce qu’elle devait faire ou ne pas
faire, dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait commencer pour elle dès le lendemain; mais
cela présentait une telle difficulté dans l’ignorance de tout où elle se trouvait, qu’elle comprit bientôt que
c’était une tâche de beaucoup au- dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à Maraucourt, aurait
sans doute su ce qu’il convenait de faire; mais elle n’avait ni l’expérience, ni l’intelligence, ni la prudence, ni
la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, n’étant qu’une enfant, sans personne pour la guider,
sans appuis, sans conseils.
Cette pensée, et plus encore l’évocation de sa mère, amenèrent dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit
alors à pleurer sans pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait dit depuis son départ du
cimetière, comme s’il avait le pouvoir magique de la sauver:
«Maman, chère maman!»
De fait, ne l’avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle s’abandonnait dans l’accablement de la
fatigue et du désespoir? eût-elle soutenu la lutte jusqu’au bout, si elle ne s’était pas répété les dernières
paroles de la mourante: «Je te vois... oui, je te vois heureuse»? N’est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, et
dont l’âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux
vivants?
Cette crise, au lieu de l’affaiblir, lui fit du bien, et elle en sortit le coeur plus fort d’espoir, exalté de
confiance, s’imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l’air calme du soir, apportait une
caresse de sa mère sur ses joues mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois heureuse.»
Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d’elle, en ce moment penchée sur elle comme son
ange gardien?
Alors l’idée lui vint de s’entretenir avec elle et de lui demander de répéter le pronostic qu’elle lui avait fait à
Paris. Mais quel que fût son état d’exaltation, elle n’imagina pas qu’elle pouvait lui parler comme à une
vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus qu’elle n’imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes
mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien qu’elles parlent, cela est certain, pour qui
sait comprendre leur mystérieux langage.
En famille, by Hector Malot
Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur cet insondable inconnu qui l’attirait en la
troublant jusqu’à l’affoler; puis machinalement ses yeux s’attachèrent sur un groupe de grandes marguerites
qui dominaient de leurs larges corolles blanches l’herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée, et alors,
se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, qu’elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.
Cela fait, elle revint à sa place et s’assit avec un recueillement grave; puis, d’une main que l’émotion rendait
tremblante, elle commença à effeuiller une corolle:
«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du
tout.»
Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu’à ce qu’il ne restât plus que quelques pétales.
Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit la réponse; mais vivement, quoique son
coeur fût terriblement serré, elle les effeuilla:
«Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait.»
En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur les lèvres: la réponse de sa mère, dans un
baiser, le plus tendre qu’elle lui eût donné.
XIV
Enfin elle se décida à quitter sa place; la nuit tombait, et déjà dans l’étroite vallée, comme plus loin dans
celle de la Somme, montaient des vapeurs blanches qui flottaient, légères, autour des cimes confuses des
grands arbres; des petites lumières piquaient çà et là l’obscurité, s’allumant derrière les vitres des maisons,
et des rumeurs vagues passaient dans l’air tranquille, mêlées à des bribes de chansons.
Elle était assez. aguerrie pour n’avoir pas peur de s’attarder dans un bois ou sur la grand’route; mais à quoi
bon! Elle possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué; un toit et un lit; d’ailleurs,
puisqu’on devait se lever le lendemain tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.
Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les chants qu’elle avait entendus partaient des
cabarets, aussi pleins de buveurs attablés que lorsqu’elle était arrivée, et d’où s’exhalaient par les portes
ouvertes des odeurs de café, d’alcool chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été un vaste
estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans interruption, porte à porte quelquefois, si bien que
sur trois maisons il y en avait au moins une qu’occupait un débit de boissons. Dans ses voyages, sur les
grands chemins et par tous les pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais nulle part
elle n’avait entendu tapage de paroles, claires et criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles
basses.
En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table où elle l’avait déjà vu, Bendit qui lisait
toujours, une chandelle entourée d’un morceau de journal pour protéger, sa flamme, posée devant lui sur la
table, autour de laquelle des papillons de nuit et des moustiques voltigeaient, sans qu’il parût en prendre
souci, absorbé dans sa lecture.
Cependant quand elle passa près de lui il leva la tête et la reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue,
il lui dit:
«A good night’s rest to you.»
À quoi elle répondit:
En famille, by Hector Malot
«Good evening, sir.»
«Où avez-vous été? continua-t-il en anglais.
-- Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la même langue
-- Toute seule?
-- Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt.
-- Alors pourquoi n’êtes-vous pas restée à lire? Il n’y a rien de meilleur, le dimanche, que la lecture.
-- Je n’ai pas de livres.
-- Êtes-vous catholique?
-- Oui, monsieur.
-- Je vous en prêterai tout de même quelques-uns: farewell.
-- Good-bye, sir.»
Sur le seuil de la maison, Rosalie était assise, adossée au chambranle, se reposant à respirer le frais.
«Voulez-vous vous coucher? dit-elle.
--Je voudrais bien.
-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec mère Françoise; entrons dans le débit.»
L’affaire, ayant été arrangée entre la grand’mère et sa petite- fille, fut vivement réglée par le payement des
vingt-huit sous que Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l’éclairage pendant la semaine.
«Pour lors, vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite? dit mère Françoise d’un air placide et
bienveillant.
-- Si c’est possible.
-- Ça sera possible si vous voulez travailler.
-- Je ne demande que cela.
-- Eh bien, ça ira; vous ne resterez pas toujours à cinquante centimes, vous arriverez à un franc, même à
deux; si, plus tard, vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent sous par jour; avec ça
on est riche... quand on ne boit pas, seulement il ne faut pas boire. C’est bien heureux que M. Vulfran ait
donné du travail au pays; c’est vrai qu’il y a la terre, mais la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui
demandent à manger.»
Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec l’importance et l’autorité d’une femme habituée à ce
qu’on respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une armoire et Perrine qui, tout en
écoutant, la suivait de l’oeil, remarquait que les draps qu’on lui préparait étaient un grosse toile d’emballage
jaune; mais, depuis si longtemps elle ne couchait plus dans des draps, qu’elle devait encore s’estimer
En famille, by Hector Malot
heureuse d’avoir ceux-là, si durs qu’ils fussent. Déshabillée! La Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait
jamais la dépense d’un lit, n’avait même pas eu l’idée de lui offrir ce plaisir, et, longtemps avant leur arrivée
en France, les draps de la roulotte, excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus ou s’en étaient
allés en lambeaux.
Elle prit la moitié du paquet, et, suivant Rosalie, elles traversèrent la cour où une vingtaine d’ouvriers,
hommes, femmes, enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de pierre, attendant l’heure du
coucher en causant et en fumant. Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui n’était
pas grande?
La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite chandelle placée derrière un treillis en fil de fer,
répondit à cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu plus de trois de large, six lits
étaient alignés le long des cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait à peine un mètre. Six
personnes devaient donc passer la nuit là où il y avait à peine place pour deux; aussi, bien qu’une petite
fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l’entrée, respirait-on dès la porte une odeur âcre et chaude qui
suffoqua Perrine. Mais elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en riant:
«Ça vous paraît peut-être un peu petiot?»
Elle se contenta de répondre:
«Un peu.
-- Quatre sous, ce n’est pas cent sous.
-- Bien sûr.»
Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop petite que les bois et les champs: puisqu’elle
avait supporté l’odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien celle-là sans doute.
«V’là votre lit», dit Rosalie en lui désignant celui qui était placé devant la fenêtre.
Ce qu’elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre pieds réunis par deux planches et des traverses;
un sac tenait lieu d’oreiller,
«Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait pas quelqu’un qui arrive coucher sur de la
vieille fougère; ce n’est pas à faire, quoiqu’on raconte que dans les hôtels, les vrais, on ne se gêne pas.»
S’il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on n’y voyait pas une seule chaise.
«II y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à la muette interrogation de Perrine, c’est très commode
pour accrocher les vêtements.»
Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans lesquels les locataires qui avaient du linge
pouvaient le serrer, mais, comme ce n’était pas le cas de Perrine, le clou planté aux pieds de son lit lui
suffisait de reste.
«Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause dans la nuit, c’est qu’elle aura trop bu, il
ne faudra pas y faire attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les autres; je vous dirai ce
que vous devrez faire pour être embauchée. Bonsoir.
-- Bonsoir, et merci.
En famille, by Hector Malot
-- Pour vous servir.»
Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d’être seule et de n’avoir pas à subir la curiosité de la chambrée.
Mais, en se mettant entre ses draps, elle n’éprouva pas la sensation de bien- être sur laquelle elle comptait,
tant ils étaient rudes: tissés avec des copeaux, ils n’eussent pas été plus raides, mais cela était insignifiant, la
terre aussi était dure la première fois qu’elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s’y était habituée.
La porte ne tarda pas à s’ouvrir et une jeune fille d’une quinzaine d’années étant entrée dans la chambre
commença à se déshabiller, en regardant, de temps en temps du côté de Perrine, mais sans rien dire. Comme
elle était endimanchée, sa toilette fut longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements des
jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux du travail.
Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce fut un caquetage assourdissant; toutes
parlant en même temps, chacune racontait sa journée; dans l’espace ménagé entre les lits elles tiraient et
repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui s’enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des
mouvements d’impatience ou des paroles de colère qui toutes se tournaient contre la propriétaire du grenier.
«Queu taudis!
-- El’mettra bentôt d’autres lits au mitan.
-- Por sûr, j’ne resterai point là d’ans.
Où qu’ t’iras; c’est-y mieux cheux l’zautres?»
Et les exclamations se croisaient; à la fin cependant, quand les deux premières arrivées se furent couchées, un
peu d’ordre s’établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul excepté.
Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement elles tournèrent; après s’être dit ce qu’il y avait
eu d’intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux
plaintes, aux querelles de chacune, aux potins de l’usine entière, avec un mot de ses chefs: M. Vulfran, ses
neveux qu’on appelait les «jeunes», le directeur, Talouel, qu’on ne nomma qu’une fois, mais qu’on désigna