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作者:法-Hector Malot 当前章节:15378 字 更新时间:2026-6-15 17:07

-- C’tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l’y entendaient.»

Perrine n’avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le doigt; et après le premier saisissement de la

surprise, son coeur se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, mais celle qui l’avait

accueillie à son arrivée, qui l’avait guidée, l’avait traitée en camarade, c’était cette pauvre fille qui venait de si

cruellement souffrir et qui allait rester estropiée.

Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle

alla à lui, sans bien savoir ce qu’elle faisait et sans se rendre compte de la liberté qu’elle prenait, dans son

humble position, d’adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de plus était Anglais.

«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous demander, si vous le savez, comment va

Rosalie?»

Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui répondre:

«J’ai vu sa grand’mère, ce matin, qui m’a dit qu’elle avait bien dormi.

-- Ah! monsieur, je vous remercie.»

Mais Bendit, qui de sa vie n’avait jamais remercié personne, ne sentit pas tout ce qu’il y avait d’émotion et de

cordiale reconnaissance dans l’accent de ces quelques mots.

«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin.

Pendant toute la matinée elle ne pensa qu’à Rosalie, et elle put d’autant plus librement suivre sa vision que

déjà elle était faite à son travail qui n’exigeait plus l’attention.

À la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme elle eut la mauvaise chance de tomber sur

la tante, elle n’alla pas plus loin que le seuil de la porte.

«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu’il ne fallait pas l’éluger. Quand elle se lèvera, elle vous

racontera comment elle s’est fait estropier, l’imbécile!»

La façon dont elle avait été accueillie le matin l’empêcha de revenir le soir; puisque certainement elle ne serait

pas mieux reçue, elle n’avait qu’à rentrer dans son île qu’elle avait hâte de revoir. Elle la retrouva telle qu’elle

l’avait quittée, et ce jour-là n’ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de suite. Elle s’était promis de

prolonger ce souper; mais si petits qu’elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les multiplier

indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le soleil était encore haut à l’horizon; alors, s’asseyant au fond de

l’aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle l’étang et au loin les prairies coupées de rideaux

En famille, by Hector Malot

d’arbres, elle rêva au plan de vie qu’elle devait se tracer.

Pour son existence matérielle, trois points principaux d’une importance capitale se présentaient: le logement,

la nourriture, l’habillement.

Le logement, grâce à la découverte qu’elle avait eu l’heureuse chance de faire de cette île, se trouvait assuré

au moins jusqu’en octobre, sans qu’elle eût rien à dépenser.

Mais la question de nourriture et d’habillement ne se résolvait pas avec cette facilité.

Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de pain par jour fût un aliment suffisant pour

entretenir les forces qu’elle dépensait dans son travail? Elle n’en savait rien, puisque jusqu’à ce moment elle

n’avait pas travaillé sérieusement; la peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, seulement c’était

par accident, pour quelques jours malheureux suivis d’autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété,

continu, elle n’avait aucune idée de ce qu’il pouvait être, pas plus que des dépenses qu’il exigeait à la longue.

Sans doute, elle trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce n’était là, en somme, qu’un

ennui pour qui avait connu comme elle le supplice de la faim; qu’elle restât sur son appétit n’était rien, si elle

conservait la santé et la force. D’ailleurs, elle pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain

un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n’avait donc qu’à attendre, et quelques jours de plus ou de

moins, des semaines même n’étaient rien.

Au contraire l’habillement, au moins pour plusieurs de ses parties, était dans un état de délabrement qui

l’obligeait à agir au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques journées de séjour auprès de

La Rouquerie, ne tenaient plus.

Ses souliers particulièrement s’étaient si bien amincis que la semelle fléchissait sous le doigt quand elle la

tâtait: il n’était pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de l’empeigne, et cela se produirait

d’autant plus vite que, pour conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés depuis peu,

où l’usure était rapide. Quand cela arriverait, comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de

nouvelles chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle l’argent de cette dépense?

La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se fabriquer des chaussures, et cela présentait pour

elle des difficultés qui tout d’abord, quand elle en envisagea l’exécution, la découragèrent. Jamais elle n’avait

eu l’idée de se demander ce qu’était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied pour l’examiner,

et qu’elle vit comment l’empeigne était cousue à la semelle, le quartier réuni à l’empeigne et le talon ajouté au

tout, elle comprit que c’était un travail au-dessus de ses forces et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que

du respect pour l’art du cordonnier. Fait d’une seule pièce et dans un morceau de bois, un sabot était par cela

même plus facile; mais comment le creuser quand, pour tout outil, elle n’avait que son couteau?

Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses yeux, errant vaguement sur l’étang et ses rives,

rencontrèrent une touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient vigoureuses, hautes,

épaisses, et parmi celles poussées au printemps, il y en avait de l’année précédente, tombées dans l’eau, qui ne

paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une idée s’éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu’avec

des souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés

et le dessus en toile. Pourquoi n’essayerait-elle pas de se tresser des semelles avec ces roseaux qui semblaient

poussés là exprès pour qu’elle les employât, si elle en avait l’intelligence?

Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva à la touffe de roseaux, où elle vit qu’elle n’avait

qu’à prendre à brassée parmi les meilleures tiges, c’est-à-dire celles qui, déjà desséchées, étaient cependant

flexibles encore et résistantes.

Elle en coupa rapidement une grosse botte qu’elle rapporta dans l’aumuche où aussitôt elle se mit à l’ouvrage.

En famille, by Hector Malot

Mais après avoir fait un bout de tresse d’un mètre de long à peu près, elle comprit que cette semelle, trop

légère parce qu’elle était trop creuse, n’aurait aucune solidité, et qu’avant de tresser les roseaux, il fallait

qu’ils subissent une préparation qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse filasse.

Cela ne pouvait l’arrêter ni l’embarrasser: elle avait un billot pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait

qu’un maillet ou un marteau; une pierre arrondie qu’elle alla choisir sur la route, lui en tint lieu; et tout de

suite elle commença à battre les roseaux, mais sans les mêler. L’ombre de la nuit la surprit dans son travail; et

elle se coucha en rêvant aux belles espadrilles à rubans bleus qu’elle chausserait bientôt, car elle ne doutait

pas de réussir, sinon la première fois, au moins la seconde, la troisième, la dixième.

Mais elle n’alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez de tresses pour commencer ses semelles, et le

surlendemain, ayant acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un sou aussi, un bout de

ruban de coton bleu du même prix, vingt centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept sous,

qui étaient tout ce qu’elle pouvait dépenser, si elle ne voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de

façonner une semelle à l’imitation de celle de son soulier: la première se trouva à peu près ronde, ce qui n’est

pas précisément la forme du pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième ne fut guère

mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait

être acceptée pour une semelle.

Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu’avec de la volonté, de la persévérance, on réussit ce qu’on

veut fermement, même ce qui d’abord parait impossible, et qu’on n’a pour toute aide qu’un peu d’ingéniosité,

sans argent, sans outils, sans rien.

L’outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c’était des ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle

dépense, qu’elle devait s’en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au moyen d’une pierre à aiguiser

qu’elle alla chercher dans le lit de la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le coutil appliqué à

plat sur le billot.

La couture de ces pièces d’étoffe n’alla pas non plus sans tâtonnements et recommencements; mais enfin elle

en vint à bout, et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de belles espadrilles grises qu’un

ruban bleu croisé sur ses bas retenait bien à la jambe.

Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois matinées commencées dès le jour levant, elle s’était

demandée ce qu’elle ferait de ses souliers, alors qu’elle quitterait sa cabane. Sans doute, elle n’avait pas à

craindre qu’ils fussent volés par des gens qui les trouveraient dans l’aumuche, puisque personne n’y entrait.

Mais ne pourraient-ils pas être rongés par des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au- devant

de ce danger, il fallait donc qu’elle les serrât dans un endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient

pas les atteindre; et ce qu’elle trouva de mieux, puisqu’elle n’avait ni armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce

fut de les suspendre à son plafond par un brin d’osier.

XX

Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d’autre part cependant des inquiétudes sur la façon dont elles

allaient se comporter en travaillant: la semelle ne s’élargirait-elle pas, le coutil ne se distendrait-il pas au point

de ne conserver aucune forme?

Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait- elle souvent à ses pieds. Tout d’abord elles

avaient résisté; mais cela continuerait-il?!

Ce mouvement, sans doute, provoqua l’attention d’une de ses camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les

trouva à son goût et en fit compliment à Perrine.

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«Où qu’c’est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle.

-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.

-- C’est joli tout de même; ça coûte-t-y cher?

-- Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre sous de coutil.

-- C’est joli.»

Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus délicat, auquel elle avait bien souvent

pensé, mais en l’écartant toujours, autant parce qu’il entraînait une trop grosse dépense que parce qu’il se

présentait entouré de difficultés de toutes sortes. Ce travail, c’était de se tailler et de se coudre une chemise

pour remplacer la seule qu’elle possédât maintenant et qu’elle portait sur le dos, sans pouvoir l’ôter pour la

laver. Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient nécessaires? Elle n’en savait rien. Comment

les couperait-elle lorsqu’elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y avait là une série

d’interrogations qui lui donnaient à réfléchir; sans compter qu’elle se demandait s’il ne serait pas plus sage de

commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour remplacer sa veste et son jupon, qui se

fatiguaient d’autant plus qu’elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils l’abandonneraient tout a fait

n’était pas difficile à calculer. Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain quotidien, aussi bien

que pour le succès de ses projets, il fallait qu’elle continuât à être admise à l’usine.

Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les trois francs qu’elle venait de gagner dans sa

semaine, elle ne put pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et la jupe n’avaient rien

perdu de leur utilité à ses yeux; mais la chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait avec

tout un entourage d’autres considérations: habitudes de propreté dans lesquelles elle avait été élevée, respect

de soi- même, qui finirent par l’emporter. La veste, le jupon elle les raccommoderait encore, et comme leur

étoffe était de fabrication solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles reprises.

Tous les jours, quand a l’heure du déjeuner elle allait de l’usine à la maison de mère Françoise pour demander

des nouvelles de Rosalie, qu’on lui donnait ou qu’on ne lui donnait point, selon que c’était la grand’mère ou la

tante qui lui répondaient, elle s’arrêtait, depuis que l’envie de la chemise la tenait, devant une petite boutique

dont la montre se divisait en deux étalages, l’un de journaux, d’images, de chansons, l’autre de toile, de

calicot, d’indienne, de mercerie; se plaçant au milieu, elle avait l’air de regarder les journaux ou d’apprendre

les chansons, mais en réalité elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses celles qui pouvaient

franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se faire couper autant de ces étoffes qu’elles voulaient! Pendant

ses longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l’usine entrer dans ce magasin, et en ressortir avec

des paquets soigneusement enveloppés de papier, qu’elles serraient sur leur coeur, et elle s’était dit que ces

joies n’étaient pas pour elle... au moins présentement.

Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa

main, et, très émue, elle le franchit.

«Vous désirez? mademoiselle», demanda une petite vieille d’une voix polie, avec un sourire affable.

Comme il y avait longtemps qu’on ne lui avait parlé avec cette douceur, elle s’affermit.

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