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作者:法-Hector Malot 当前章节:15360 字 更新时间:2026-6-15 17:07

Les employés qui gardent les barrières de Paris sont habitués à voir bien des choses bizarres, cependant celui

qui monta dans la voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant cette jeune femme

couchée; et surtout en jetant les yeux çà et là d’un rapide coup d’oeil qui ne rencontrait partout que la misère.

«Vous n’avez rien à déclarer? demanda-t-il en continuant son examen.

-- Rien.

-- Pas de vin, pas de provisions?

-- Rien.»

Ce mot deux fois répété était d’une exactitude rigoureuse: en dehors du matelas, de deux chaises de paille,

d’une petite table, d’un fourneau en terre, d’un appareil et de quelques ustensiles photographiques, il n’y avait

rien dans cette voiture: ni malles, ni paniers, ni vêtements.

«C’est bien, vous pouvez entrer.»

La barrière passée, Perrine tourna tout de suite à droite, comme Gras Double lui avait recommandé,

conduisant Palikare par la bride. Le boulevard qu’elle suivait longeait le talus des fortifications, et dans

l’herbe roussie, poussiéreuse, usée par plaques, des gens étaient couchés qui dormaient sur le dos ou sur le

ventre, selon qu’ils étaient plus ou moins aguerris contre le soleil, tandis que d’autres s’étiraient les bras, leur

sommeil interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu’elle vit de la physionomie de ceux-là, de leurs têtes

En famille, by Hector Malot

ravagées, culottées, hirsutes, de leurs guenilles, et de la façon dont ils les portaient, lui fit comprendre que

cette population des fortifications ne devait pas, en effet, être très rassurante la nuit, et que les coups de

couteau devaient s’échanger là facilement.

Elle ne s’arrêta pas à cet examen, maintenant sans intérêt pour elle, puisqu’elle ne se trouverait pas mêlée à

ces gens, et elle regarda de l’autre côté, c’est-à-dire vers Paris.

Hé quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces terrains vagues où s’élevaient des tas

d’immondices, c’était Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son père, dont elle rêvait

depuis longtemps, et avec des imaginations enfantines, d’autant plus féeriques que le chiffre des kilomètres

diminuait à mesure qu’elle s’en rapprochait; de même, de l’autre côté du boulevard, sur les talus, vautrés dans

l’herbe comme des bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, étaient des Parisiens.

Elle reconnut le cours de Vincennes à sa largeur et, après l’avoir dépassé, tournant à gauche, elle demanda le

Champ Guillot. Si tout le monde le connaissait, tout le monde n’était pas d’accord sur le chemin à prendre

pour y arriver, et elle se perdit plus d’une fois dans les noms de rues qu’elle devait suivre. À la fin cependant,

elle se trouva devant une palissade formée de planches, les unes en sapin, les unes en bois non écorcé,

celles-ci peintes, celles- là goudronnées, et quand, par la barrière ouverte à deux battants, elle aperçut dans le

terrain un vieil omnibus sans roues et un wagon de chemin de fer sans roues aussi, posés sur le sol, elle

comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guère en meilleur état, que c’était là le Champ

Guillot. Eût-elle eu besoin d’une confirmation de cette impression, qu’une douzaine de petits chiens tout

ronds, qui boulaient dans l’herbe, la lui eût donnée.

Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitôt les chiens se jetèrent sur ses jambes, les mordillant avec de

petits aboiements.

«Qu’est-ce qu’il y a?» cria une voix.

Elle regarda d’où venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle aperçut un long bâtiment qui était peut-être une

maison, mais qui pouvait bien être aussi tout autre chose; les murs étaient en carreaux de plâtre, en pavés de

grès et de bois, en boîtes de fer- blanc, le toit en carton et en toile goudronnée, les fenêtres garnies de vitres en

papier, en bois, en feuilles de zinc et même en verre, mais le tout construit et disposé avec un art naïf qui

faisait penser qu’un Robinson en avait été l’architecte, avec des Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un

homme à la barbe broussailleuse était occupé à trier des chiffons qu’il jetait dans des paniers disposés autour

de lui.

«N’écrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.»

Elle fit ce qu’il commandait.

«Qu’est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu’elle fut près de lui.

-- C’est vous qui êtes le propriétaire du Champ Guillot?

-- On le dit.»

Elle expliqua en quelques mots ce qu’elle voulait, tandis que, pour ne pas perdre son temps en l’écoutant, il se

versait, d’un litre qu’il avait à sa portée, un verre de vin à rouges bords et l’avalait d’un trait,

«C’est possible, si l’on paye d’avance, dit-il en l’examinant.

-- Combien?

En famille, by Hector Malot

-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un sous pour l’âne.

-- C’est bien cher.

-- C’est mon prix.

-- Votre prix d’été?

-- Mon prix d’été.

-- Il pourra manger les chardons?

-- Et l’herbe aussi, s’il a les dents assez solides.

-- Nous ne pouvons pas payer à la semaine, puisque nous ne resterons pas une semaine, mais au jour

seulement; nous passons par Paris pour aller à Amiens, et nous voulons nous reposer.

-- Alors, ça va tout de même; six sous par jour pour la roulotte, trois sous pour l’âne.

Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous:

«Voila la première journée.

-- Tu peux dire à tes parents d’entrer. Combien sont-ils? Si c’est une troupe, c’est deux sous en plus par

personne.

-- Je n’ai que ma mère.

-- Bon. Mais pourquoi ta mère n’est-elle pas venue faire sa location?

-- Elle est malade, dans la voiture.

-- Malade. Ce n’est pas un hôpital ici.»

Elle eut peur qu’on ne voulût pas recevoir une malade.

«C’est-à-dire qu’elle est fatiguée. Vous comprenez, nous venons de loin.

-- Je ne demande jamais aux gens d’où ils viennent.»

Il étendit le bras vers un coin de son champ;

«Tu mettras ta roulotte là-bas, et puis tu attacheras ton âne; s’il m’écrase un chien, tu me le payeras cent

sous.»

Comme elle allait s’éloigner, il l’appela:

«Prends un verre de vin.

Je vous remercie, je ne bois pas de vin.

-- Bon, je vas le boire pour toi.»

En famille, by Hector Malot

Il se jeta dans le gosier le verre qu’il avait versé, et se remit au tri de ses chiffons, autrement dit à son

«triquage».

Aussitôt qu’elle eut installé Palikare à la place qui lui avait été assignée, ce qui ne se fit pas sans certaines

secousses, malgré le soin qu’elle prenait de les éviter, elle monta dans la roulotte:

«À la fin, pauvre maman, nous voilà arrivées.

-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomètres! Mon Dieu, que la terre est grande!

-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire à dîner. Qu’est-ce que tu veux?

-- Avant tout, dételle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit être bien las; donne-lui à manger, à boire;

soigne-le.

-- Justement, je n’ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y a un puits. Je reviens tout de suite.»

En effet, elle ne tarda pas à revenir et se mit à chercher çà et là dans la voiture, d’où elle sortit le fourneau en

terre, quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle alluma le feu avec des brindilles et le

souffla, en s’agenouillant devant, à pleins poumons.

Quand il commença à prendre, elle remonta dans la voiture:

«C’est du riz que tu veux, n’est-ce pas?

-- J’ai si peu faim.

-- Aurais-tu faim pour autre chose? J’irai chercher ce que tu voudras. Veux-tu?...

-- Je veux bien du riz.»

Elle versa une poignée de riz dans la casserole où elle avait mis un peu d’eau, et, quand l’ébullition

commença, elle remua le riz avec deux baguettes blanches dépouillées de leur écorce, ne quittant la cuisine

que pour aller rapidement voir comment se trouvait Palikare et lui dire quelques mots d’encouragement qui,

à vrai dire, n’étaient pas indispensables, car il mangeait ses chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles

traduisaient l’intensité.

Quand le riz fut cuit à point, à peine crevé et non réduit on bouillie, comme le servent bien souvent les

cuisinières parisiennes, elle le dressa sur une écuelle en une pyramide à large base, et le posa dans la voiture.

Déjà elle avait été emplir une petite cruche au puits et l’avait placée auprès du lit de sa mère avec deux

verres, deux assiettes, deux fourchettes; elle posa son écuelle de riz à côté et s’assit sur le plancher, les

jambes repliées sous elle, sa jupe étalée

«Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue à la poupée, nous allons faire la dînette, je vais te

servir.»

Malgré le ton enjoué qu’elle avait pris, c’était d’un regard inquiet qu’elle examinait sa mère, assise sur son

matelas, enveloppée d’un mauvais fichu de laine qui avait dû être autrefois une étoffe de prix, mais qui

maintenant n’était plus qu’une guenille, usée, décolorée.

«Tu as faim, toi? demanda la mère.

En famille, by Hector Malot

-- Je crois bien, il y a longtemps.

-- Pourquoi n’as-tu pas mangé un morceau de pain?

-- J’en ai mangé deux, mais j’ai encore une belle faim: tu vas voir; si ça met en appétit de regarder manger

les autres, la platée sera trop petite.»

La mère avait porté une fourchette de riz à sa bouche, mais elle la tourna et retourna longuement sans

pouvoir l’avaler.

-- Ça ne passe pas très bien, dit-elle en réponse au regard de sa fille.

-- Il faut te forcer: la seconde bouchée passera mieux, la troisième mieux encore.»

Mais elle n’alla pus jusque-là, et après la seconde elle reposa sa fourchette sur son assiette:

«Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.

-- Oh! maman!

-- Ne t’inquiète pas, ma chérie, ce n’est rien; on vit très bien sans manger quand on n’a pas d’efforts à faire;

avec le repos l’appétit reviendra.»

Elle défit son fichu et s’allongea sur son matelas haletante, mais si faible qu’elle fût elle ne perdit pas la

pensée de sa fille, et en la voyant les yeux gonflés de larmes elle s’efforça de la distraire:

«Ton riz est très bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te soutenir; il faut que tu sois forte pour me

soigner; mange, ma chérie, mange.

-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.»

À la vérité elle. devait faire effort pour avaler, mais peu à peu, sous l’impression des douces paroles de sa

mère, sa gorge se desserra, et elle se mit à manger réellement; alors l’écuelle de riz disparut vite, tandis que

sa mère la regardait avec un tendre et triste sourire:

«Tu vois qu’il faut se forcer.

-- Si j’osais, maman!

-- Tu peux oser.

-- Je te répondrais que ce que tu me dis, c’était cela même que je te disais.

-- Moi, je suis malade.

-- C’est pour cela que si tu voulais j’irais chercher un médecin; nous sommes à Paris, et à Paris il y a de bons

médecins.

-- Les bons médecins ne se dérangent pas sans qu’on les paye.

-- Nous le payerions.

En famille, by Hector Malot

-- Avec quoi?

-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en plus un florin que nous pouvons changer ici;

moi j’ai dix-sept sous. Regarde dans ta robe.»

Cette robe noire, aussi misérable que la jupe de Perrine, mais moins poudreuse, car elle avait été battue, était

posée sur le matelas et servait de couverture; sa poche explorée donna bien les sept francs annoncés et le

florin d’Autriche.

«Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal l’argent français.

-- Je ne le connais guère mieux que toi.»

Elles firent le compte, et en estimant le florin à deux francs elles trouvèrent neuf francs quatre-vingt-cinq

centimes.

«Tu vois que nous avons plus qu’il ne faut pour le médecin, continua Perrine.

-- Il ne me guérirait pas par des paroles, il ordonnerait des médicaments, comment les payer?

-- J’ai mon idée. Tu penses bien que quand je marche à côté de Palikare, je ne passe pas tout mon temps à lui

parler, quoiqu’il aimerait cela; je réfléchis aussi à toi, à nous, surtout à toi, pauvre maman, depuis que tu es

malade, à notre voyage, à notre arrivée à Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y montrer

dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?

-- Il est certain que même pour des parents qui n’auraient pas de fierté, cette entrée serait humiliante.

-- Il vaut donc mieux qu’elle n’ait pas lieu; et puisque nous n’avons plus besoin de la roulotte nous pouvons

la vendre. D’ailleurs à quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es malade, personne n’a voulu se

laisser photographier par moi; et quand même je trouverais des gens assez braves pour se fier à moi, nous

n’avons plus de produits. Ce n’est pas avec ce qui nous reste d’argent que nous pouvons dépenser trois francs

pour un paquet de développement, trois francs pour un virage d’or et d’acétate, deux francs pour une

douzaine de glaces. Il faut la vendre.

-- Et combien la vendrons-nous?

-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l’objectif est en bon état; et puis il y a le matelas...

-- Tout, alors?

-- Cela te fait de la peine?

-- Il y a plus d’un an que nous vivons dans cette roulotte, ton père y est mort, cela fait que si misérable qu’elle

soit, la pensée de m’en séparer m’est douloureuse; de lui c’est tout ce qui nous reste, et il n’est pas une seule

de ces pauvres choses à laquelle son souvenir ne soit attaché.»

Sa parole haletante s’arrêta tout à fait, et sur son visage décharné des larmes coulèrent sans qu’elle pût les

retenir.

«Oh! maman, s’écria Perrine, pardonne-moi de t’avoir parlé de cela.

-- Je n’ai rien à te pardonner, ma chérie; c’est le malheur de notre situation que nous ne puissions, ni toi ni

En famille, by Hector Malot

moi, aborder certains sujets sans nous attrister réciproquement, comme c’est la fatalité de mon état que je

n’aie aucune force pour résister, pour penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l’es toi-même. N’est- ce pas

moi qui aurais dû te parler comme tu viens de le faire, prévoir ce que tu as prévu, que nous ne pouvions pas

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