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作者:法-Hector Malot 当前章节:15472 字 更新时间:2026-6-15 17:07

«Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez votre calicot... le moins cher?

-- J’en ai à quarante centimes le mètre.»

Perrine eut un soupir de soulagement.

En famille, by Hector Malot

«Voulez-vous m’en couper deux mètres?

-- C’est qu’il n’est pas fameux à l’user, tandis que celui à soixante centimes...

-- Celui à quarante centimes me suffit.

-- Comme vous voudrez; ce que j’en disais, c’était pour vous renseigner; je n’aime pas les reproches.

-- Je ne vous en ferai pas, madame.»

La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes, et Perrine remarqua qu’il n’était ni blanc, ni

lustré comme celui qu’elle avait admiré dans la montre.

«Et avec ça? demanda la marchande, quand elle eut déchiré le calicot avec un claquement sec.

-- Je voudrais du fil.

-- En pelote, en écheveau, en bobine?...

-- Le moins cher.

-- Voilà une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix- huit sous.»

À son tour, Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en serrant contre elle ses deux mètres de calicot

enveloppés dans un vieux journal invendu: elle n’avait, sur ses trois francs, dépensé que dix-huit sous, il lui en

restait donc quarante-deux jusqu’au samedi suivant, c’est-à-dire qu’après avoir prélevé les vingt-huit sous

qu’il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait pour l’imprévu ou l’économie un capital de sept sous,

n’ayant plus de loyer à payer.

Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle arriva essoufflée, mais cela ne l’empêcha pas de

se mettre tout de suite à l’ouvrage, car la forme qu’elle donnerait à sa chemise ayant été longuement débattue

dans sa tête, elle n’avait pas à y revenir: elle serait à coulisse; d’abord parce que c’était la plus simple et la

moins difficile à exécuter pour elle qui n’avait jamais taillé des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce

qu’elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de l’ancienne.

Tant qu’il ne s’agit que de couture, les choses marchèrent à souhait, sinon de façon à s’admirer dans son

travail, au moins assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et les responsabilités se

présentèrent, ce fut au moment de tailler les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau et le

billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce ne fut pas sans trembler un peu qu’elle se risqua à

entamer l’étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put s’en aller à l’atelier habillée d’une

chemise gagnée par son travail, taillée et cousue de ses mains.

Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut Rosalie qui vint au-devant d’elle le bras en

écharpe.

«Guérie!

-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la cour.»

Tout à la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, mais Rosalie ne répondait que d’une façon

contrainte.

En famille, by Hector Malot

Qu’avait-elle donc?

À la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine:

«Où donc logez-vous maintenant?»

N’osant pas répondre, Perrine se jeta à côté:

«C’était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma nourriture et mon entretien.

-- Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part?

-- Je ne paye pas.

-- Ah!»

Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l’emporta.

«Chez qui?»

Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe:

«Je vous dirai cela plus tard.

-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu’en passant vous verrez tante Zénobie dans la cour ou sur

la porte il vaudra mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutôt, à cette heure-là elle est

occupée.»

Perrine rentra à l’atelier attristée de cet accueil; en quoi donc était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à

habiter la chambrée de mère Françoise?

Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus forte quand le soir elle se trouva seule dans

l’aumuche, n’ayant rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin de la secouer, elle eut l’idée

de se promener dans les prairies qui entouraient son île, ce qu’elle n’avait pas encore eu le temps de faire. La

soirée était d’une beauté radieuse, non pas éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années d’enfance

dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d’indigo, mais tiède, et d’une clarté tamisée qui montrait les

cimes des arbres baignées dans une vapeur d’or pâle: les foins, qui n’étaient pas encore mûrs, mais dont les

plantes défleurissaient déjà, versaient dans l’air mille parfums qui se concentraient en une senteur troublante.

Sortie de son île, elle suivit la rive de l’entaille, marchant dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse

printanière, n’avaient été foulées par personne, et de temps en temps se retournant, elle regardait à travers les

roseaux de la berge son aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches des saules, que les

bêtes sauvages ne devaient certainement pas soupçonner qu’elle était un travail d’homme, derrière lequel

l’homme pouvait s’embusquer avec un fusil.

Au moment où, après un de ces arrêts qui l’avait fait descendre dans les roseaux et les joncs, elle allait

remonter sur la berge, un bruit se produisit à ses pieds qui l’effara, et une sarcelle se jeta à l’eau en se sauvant

effrayée. Alors regardant d’où elle était partie, elle aperçut un nid fait de brins d’herbe et de plumes, dans

lequel se trouvaient dix oeufs d’un blanc sale avec de petites taches de couleur noisette: au lieu d’être posé sur

la terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l’eau; elle l’examina pendant quelques minutes, mais sans le

toucher, et remarqua qu’il était construit de façon à s’élever ou s’abaisser selon la crue des eaux, et si bien

entouré de roseaux que ni le courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient l’entraîner.

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De peur d’inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine distance, et resta là immobile. Cachée dans les

hautes herbes où elle avait disparu en s’asseyant, elle attendit pour voir si la sarcelle reviendrait à son nid;

mais comme celle-ci ne reparut pas, elle en conclut qu’elle ne couvait pas encore, et que ces oeufs étaient

nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes

sèches elle vit partir d’autres oiseaux effrayés, -- des poules d’eau si légères dans leur fuite qu’elles couraient

sur les feuilles flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des raies au bec rouge; des bergeronnettes

sautillantes; des troupes de moineaux qui, dérangés au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri

auquel ils doivent leur nom dans le pays «cra-cra».

Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout de son entaille, et reconnut qu’elle se réunissait

à une autre plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins boisée; aussi, après avoir suivi dans

la prairie une de ses rives pendant un certain temps, s’expliqua-t-elle que les oiseaux y fussent moins

nombreux.

C’était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux foisonnants, ses plantes aquatiques qui

recouvraient, les eaux d’un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi parce qu’il y trouvait sa

nourriture aussi bien que sa sécurité; et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit, à demi

noyé dans l’ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, elle se dit qu’elle avait, eu autant d’intelligence que ces

bêtes de le prendre, elle aussi, pour nid.

XXI

Chez Perrine, c’était bien souvent les événements du jour écoulé qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que

les derniers mois de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de ses rêves comme de sa vie. Que

de fois, depuis que le malheur avait commencé à la frapper, s’était-elle éveillée baignée de sueur, étouffée par

des cauchemars qui prolongeaient dans le sommeil les misères de la réalité. À la vérité, après son arrivée à

Maraucourt, sous l’influence des pensées d’espoir qui renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail,

ces cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur poids avait pesé moins lourdement

sur elle, leurs doigts de fer l’avaient serrée moins fort à la gorge.

Maintenant lorsqu’elle s’endormait, c’était au lendemain qu’elle pensait, à un lendemain assuré, ou bien à

l’atelier, ou bien à son île, ou bien encore à ce qu’elle avait entrepris ou voulait entreprendre pour améliorer sa

situation, ses espadrilles, sa chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rêve, comme s’il obéissait à une

suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet qu’elle avait taché d’imposer à son esprit: tantôt un atelier

dans lequel la baguette d’une fée remplaçant le pilon de La Quille, donnait le mouvement aux mécaniques,

sans que les enfants qui les conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain radieux, tout

plein de joies pour tous; une autre fois il faisait surgir une nouvelle île d’une beauté surnaturelle avec des

paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n’ont de vie que dans les rêves; ou bien encore, plus terre à

terre, son imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui remplaçaient ses espadrilles, ou des

robes extraordinaires tissées par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis, lesquelles robes

remplaceraient à un moment donné le caraco et la jupe en indienne qu’elle se promettait.

Sans doute ce moyen de suggestion n’était pas infaillible, et son imagination inconsciente ne lui obéissait ni

assez fidèlement, ni assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, que les pensées de sa

nuit continueraient celles de sa journée, ou celles qu’elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin cette

continuation s’enchaînait quelquefois, et alors ces bonnes nuits lui apportaient un soulagement moral aussi

bien que physique qui la relevait.

Ce soir-là quand elle s’endormit dans sa hutte close, la dernière image qui passa devant ses yeux à demi noyés

par le sommeil, aussi bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie, continuèrent son voyage

d’exploration aux abords de son île. Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu’elle rêva, mais

plutôt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une cathédrale, une armée de petits marmitons

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blancs, de tournure diabolique, s’empressait autour de tables immenses et d’un brasier infernal: les uns

cassaient des oeufs que d’autres battaient et qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces

oeufs, ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des pois, ils confectionnaient des plats

extraordinaires, si bien qu’ils semblaient avoir pour but d’arranger ces oeufs de toutes les manières connues,

sans en oublier une seule: à la coque, au fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la crème,

au gratin, en omelettes variées, au jambon, au lard, aux pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au

rhum qui flambait avec des lueurs d’éclairs; et à côté de ceux-là d’autres plus importants, et qui

incontestablement étaient des chefs, mélangeaient d’autres oeufs à des pâtes pour en faire des pâtisseries, des

soufflés, des pièces montées. Et chaque fois qu’elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce rêve

bête, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la lâchaient point continuaient leur travail fantastique,

si bien que quand le sifflet de l’usine la réveilla, elle en était encore à suivre la préparation d’une crème au

chocolat dont elle retrouva le goût et le parfum sur ses lèvres.

Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit qui s’ouvrait, elle comprit que ce qui l’avait

frappée dans son voyage, ce n’était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité de son île, mais tout

simplement les oeufs de sarcelle qui avaient dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui

donnait que du pain sec et de l’eau: et c’étaient ces oeufs qui avaient guidé son rêve en lui montrant ces

marmitons et toutes ces cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet estomac et il le disait à sa

manière en provoquant ces visions, qui en réalité n’étaient que des protestations.

Pourquoi n’avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces oeufs qui n’appartenaient à personne, puisque

la sarcelle qui les avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n’ayant à sa disposition ni casserole, ni

poêle, ni ustensile d’aucune sorte, elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de défiler devant

ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les uns que les autres; mais c’est là le mérite des oeufs précisément

qu’ils n’ont pas besoin de préparations savantes: une allumette pour mettre le feu à un petit tas de bois sec

ramassé dans les taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire comme elle voulait, à la coque ou

durs, en attendant qu’elle pût se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au festin que son rêve

avait inventé, ce serait un régal qui aurait son prix.

Plus d’une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à l’esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d’une

obsession comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu’à la sortie elle se trouvât décidée à acheter

une boîte d’allumettes et un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant pour revenir à son

entaille.

Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne

l’occupait pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la journée, puisque maintenant au lieu

de dix oeufs il y en avait onze; ce qui prouvait que n’ayant pas fini de pondre elle ne couvait pas encore.

C’était là une bonne chance, d’abord parce que les oeufs seraient frais, et puis parce qu’en en prenant

seulement cinq ou six la sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s’apercevrait de rien.

Autrefois Perrine n’eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé complètement le nid, sans aucun souci, mais les

chagrins qu’elle avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie pour les chagrins des autres,

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