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作者:法-Hector Malot 当前章节:15386 字 更新时间:2026-6-15 17:07

de même que son affection pour Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie qu’elle ne

connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n’était- elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant

son jeu, une sujette? Si les rois ont le droit d’exploiter leurs sujets et d’en vivre, encore doivent-ils garder avec

eux certains ménagements.

Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps arrêté la manière de la faire cuire: bien entendu

ce ne serait pas dans l’aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s’en échapperait pourrait donner l’éveil

à ceux qui le verraient, mais simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades qui traversaient

le village, et où par conséquent ni un feu, ni de la fumée ne devaient attirer l’attention de personne.

En famille, by Hector Malot

Promptement elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un brasier dans les cendres duquel elle

fit cuire un de ses oeufs, tandis qu’entre deux silex bien propres et bien polis elle égrugeait une pincée de sel

pour qu’il fondît mieux. À la vérité il lui manquait un coquetier; mais c’est là un ustensile qui n’est

indispensable qu’à qui dispose du superflu. Un petit trou fait dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et

bientôt elle eut la satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit à point; à la première bouchée, il

lui sembla qu’elle n’en n’avait jamais mangé d’aussi bon, et elle se dit qu’alors même que les marmitons de

son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement pas faire quelque chose qui approchât de cet

oeuf de sarcelle à la coque, cuit sous les cendres.

Réduite la veille à son seul pain sec, et n’imaginant pas qu’elle pût y rien ajouter avant plusieurs semaines,

des mois, peut-être, ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de son estomac. Cependant il

n’en fut pas ainsi; et elle n’avait pas fini son oeuf qu’elle se demandait si elle ne pourrait pas accommoder

d’une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien que ceux qu’elle se promettait de se procurer par de

nouvelles trouvailles. Bon, très bon l’oeuf à la coque; mais bonne aussi une soupe chaude liée avec un jaune

d’oeuf. Et cette idée de soupe lui avait trotté par la tête avec le très vif regret d’être obligée de renoncer à sa

réalisation. Sans doute la confection de ses espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine

confiance, en lui démontrant ce qu’on peut obtenir avec de la persévérance. Mais cette confiance n’allait pas

jusqu’à croire qu’elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en fer-blanc pour faire sa soupe,

pas plus qu’une cuiller en métal quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des

impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en attendant qu’elle eût gagné l’argent nécessaire

pour l’acquisition de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se contenter du fumet qu’elle respirait

en passant devant les maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.

C’était ce qu’elle se disait un matin en se rendant à son travail, lorsqu’un peu avant d’entrer dans le village, à

la porte d’une maison d’où l’on avait déménagé la veille, elle vit un tas de vieille paille jeté sur le bas côté du

chemin avec des débris de toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer- blanc qui avaient

contenu des conserves de viande, de poisson, de légumes; il y en avait de différentes formes, grandes, petites,

hautes, plates.

En recevant l’éclair que leur surface polie lui envoyait, elle s’était arrêtée machinalement; mais elle n’eut pas

une seconde d’hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les fourchettes qui lui manquaient, venaient de

lui sauter aux yeux; pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu’elle la pouvait désirer, elle n’avait

qu’à tirer parti de ces vieilles boîtes. D’un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit choix de quatre boîtes

qu’elle emporta en courant pour aller les cacher au pied d’une haie, sous un tas de feuilles sèches: au retour le

soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d’industrie, tous les menus qu’elle inventait pourraient être

mis à exécution.

Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute la journée la préoccupa. Si on les lui prenait,

elle n’aurait donc arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui échapper au moment même

où elle croyait pouvoir les réaliser.

Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s’avisa de les enlever, et quand la journée finie elle revint

à la haie, après avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, elles étaient à la place même où

elle les avait cachées.

Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de la fumée, ce fut dans la carrière qu’elle

s’établit, espérant trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c’est-à-dire des pierres dont elle ferait des

marteaux pour battre le fer- blanc; d’autres plates qui lui serviraient d’enclumes, ou rondes de mandrins;

d’autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le couperait.

Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui fallut pas moins de trois jours pour façonner une

cuiller; encore n’était-il pas du tout prouvé que si elle l’avait montrée à quelqu’un, on eût deviné que c’était

En famille, by Hector Malot

une cuiller; mais comme c’en était une qu’elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et d’autre part, comme elle

mangeait seule, elle n’avait pas à s’inquiéter des jugements qu’on pouvait porter sur ses ustensiles de table.

Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il ne lui manquait plus que du beurre et de

l’oseille.

Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel; ne pouvant pas le faire de ses propres mains, puisqu’elle

n’avait pas de lait, elle devait l’acheter.

Mais pour l’oseille elle économiserait cette dépense, par une recherche dans les prairies où non seulement elle

trouverait de l’oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout en n’ayant ni la beauté, ni la

grosseur des légumes cultivés, seraient encore très bons pour elle.

Et puis il n’y avait pas que des oeufs et des légumes dont elle pouvait composer le menu de son dîner,

maintenant qu’elle s’était fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une fourchette en bois

pour les manger, il y avait aussi les poissons de l’étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que

fallait-il pour cela? Des lignes qu’elle amorcerait avec des vers qu’elle chercherait dans la vase. De la ficelle

qu’elle avait achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n’eut qu’à dépenser un sou pour des

hameçons; et avec des crins de cheval qu’elle ramassa devant la forge, ses lignes furent suffisantes pour

pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les plus beaux de l’entaille qu’elle voyait, dans l’eau claire, passer

dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns des petits, moins difficiles, et qui pour

elle étaient d’une grosseur bien suffisante.

TOME SECOND

XXII

Très occupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses soirées, elle resta plus d’une semaine sans

aller voir Rosalie; et comme, par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez mère Françoise, elle

eut de ses nouvelles; d’autre part comme elle craignait d’être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa les

jours s’ajouter aux jours; mais à la fin, un soir elle se décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, où

d’ailleurs elle n’avait pas à faire son dîner, composé d’un poisson froid pris et cuit la veille.

Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un pommier; en apercevant Perrine elle vint à la

barrière d’un air à moitié fâché et à moitié content:

«Je croyais que vous vouliez, ne plus venir?

-- J’ai été occupée.

-- À quoi donc?»

Perrine ne pouvait pas ne pas répondre: elle, montra ses espadrilles, puis elle raconta comment elle avait

confectionné sa chemise.

«Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre maison? dit Rosalie étonnée.

-- Il n’y a pas de gens qui puissent me prêter, des ciseaux dans ma maison.

-- Tout le monde a des ciseaux.»

Perrine se demanda si elle devait continuer à garder le secret sur son installation, mais pensant qu’elle ne

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pourrait le faire que par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à parler.

«Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.

-- Pas possible.

-- C’est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus me procurer une casserole pour me faire de

la soupe et une cuiller pour la manger, j’ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour la cuiller ç’a été plus

difficile que pour les espadrilles.

-- Vous voulez rire.

-- Mais non, je vous assure.»

Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans l’aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses

ustensiles, ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l’entaille, ses cuisines dans la carrière.

À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme si elle entendait une histoire tout à fait

extraordinaire:

«Ce que vous devez vous amuser! s’écria-t-elle quand Perrine expliqua comment elle avait fait sa première

soupe à l’oseille.

-- Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J’ai travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais

pas arriver à creuser la palette: j’ai gâché deux morceaux de fer-blanc; il ne m’en restait plus qu’un seul;

pensez à ce que je me suis donné de coups de caillou sur les doigts.

-- Je pense à votre soupe

-- C’est vrai qu’elle était bonne...

-- Je vous crois.

-- Pour moi qui n’en mange jamais, et ne mange non plus rien de chaud.

-- Moi j’en mange tous les jours, mais ce n’est pas la même chose: est-ce drôle qu’il y ait de l’oseille dans les

prairies, et des carottes, et des salsifis!

-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais, des navets, des raiponces, des bettes et bien

d’autres plantes bonnes à manger.

-- Il faut savoir.

-- Mon père m’avait appris à les connaître.»

Rosalie garda le silence un moment d’un air réfléchi; à la fin elle se décida:

«Voulez-vous que j’aille vous voir?

-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je demeure.

-- Je vous le promets.

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-- Alors quand voulez-vous venir?

-- J’irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en revenant dans l’après-midi je peux m’arrêter.»

À son tour Perrine eut un moment d’hésitation, puis d’un air affable:

«Faites mieux, dînez avec moi.»

En vraie paysanne qu’elle était, Rosalie s’enferma dans des réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non;

mais il était facile de voir qu’elle avait une envie très vive d’accepter.

Perrine insista:

«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée!

-- C’est tout de même vrai.

-- Alors c’est entendu; mais apportez votre cuiller, car je n’aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer

une seconde.

-- J’apporterai aussi mon pain, n’est ce pas?

-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me trouverez occupée à ma cuisine.»

Perrine était sincère en disant qu’elle aurait plaisir à recevoir Rosalie, et à l’avance elle s’en fit fête: une

invitée à traiter, un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et son importance devint

quelque chose de sensible pour elle-même: qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu’elle pourrait donner à

dîner à une amie?

Ce qu’il y avait de grave, c’étaient la chasse et la pêche, car si elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait

pas du poisson, ce dîner serait réduit à une soupe à l’oseille, ce qui serait vraiment par trop maigre. Dès le

vendredi elle employa sa soirée à parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de découvrir un nid de

poule d’eau; il est vrai que les oeufs des poules d’eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle n’avait

pas le droit d’être trop difficile. D’ailleurs sa pêche fut meilleure, et elle eut l’adresse de prendre avec sa ligne

amorcée d’un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut

cependant avoir en plus un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un têtard de saule qui le

lui fournit; peut-être les groseilles n’étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c’est une des qualités de ce

fruit de pouvoir se manger vert.

Quand à la fin de l’après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la carrière, elle trouva Perrine assise devant

son feu sur lequel la soupe bouillait:

«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d’oeuf à la soupe, dit Perrine, vous n’aurez qu’à tourner avec votre

bonne main pendant que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.»

Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et

des plus amusants pour elle encore.

Bientôt la soupe fut achevée, et il n’y eut plus qu’à la porter dans l’île, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, elle avait rétabli la planche servant de pont:

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«Moi, c’est à la perche que j’entre et sors, dit-elle, mais cela n’eût pas été commode pour vous, à cause de

votre main.»

La porte de l’aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans les quatre coins des gerbes de fleurs

variées, l’une de massettes, l’autre de butomes rosés, celle-ci d’iris jaunes, celle-là d’aconit aux clochettes

bleues, et à terre le couvert mis, poussa une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

«Que c’est joli!»

Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se faisaient vis-à-vis en guise d’assiettes, et sur

une feuille de berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la perche était dressée entourée de

cresson; c’était une feuille aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c’en était une autre qui

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