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作者:法-Hector Malot 当前章节:15361 字 更新时间:2026-6-15 17:07

lequel elle ne comptait pas du tout.

Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu’elle sortait de l’atelier, elle ne voulut pas se coucher

aussitôt son souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la soirée en dehors de l’aumuche,

assise dans les roseaux à l’endroit où la vue courait librement sur l’entaille et ses rives. Alors elle eut

conscience que si courte qu’eût été son absence, le temps avait marché et amené des changements pour elle

menaçants. Dans les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui l’avait si fortement frappée aux

premiers jours de son installation dans l’île, quand dans toute la vallée on n’entendait sur les eaux, au milieu

des hautes herbes, comme sous le feuillage des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui

rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au loin par toutes sortes de bruits: des battements de

faux, des grincements d’essieu, des claquements de fouet, des murmures de voix. C’est qu’en effet, comme

elle l’avait remarqué en revenant de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les mieux

exposées, où l’herbe avait mûri plus vite; et bientôt les faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu’un

ombrage plus épais avait retardée.

Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle ne serait plus habitable; mais que ce fût par la

fenaison ou par la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques jours près?

Bien qu’elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu’aux fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit

de fougères comme si elle le retrouvait sans l’avoir quitté, et ce fut seulement le soleil levant qui l’éveilla.

À l’ouverture des grilles, elle était devant l’entrée des shèdes, mais au lieu de suivre ses camarades pour aller

aux cannetières, elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu’elle devait faire: entrer, attendre?

Ce fut à ce dernier parti qu’elle s’arrêta: puisqu’elle se tenait devant la porte, on la trouverait, si on la faisait

appeler.

Cette attente dura près d’une heure; à la fin elle vit venir Talouel qui durement lui demanda ce qu’elle faisait

là.

En famille, by Hector Malot

«M. Vulfran m’a dit de me présenter ce matin au bureau.

-- La cour n’est pas le bureau.

-- J’attends qu’on m’appelle.

-- Monte.»

Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s’asseoir à califourchon sur une chaise, et d’un signe de main

appela Perrine devant lui.

«Qu’est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy?»

Elle dit à quoi M. Vulfran l’avait employée.

«M. Fabry avait donc ordonné des bêtises?

-- Je ne sais pas.

-- Comment tu ne sais pas; tu n’es donc pas intelligente?

-- Sans doute je ne le suis pas.

-- Tu l’es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c’est parce que tu ne veux pas répondre; n’oublie pas à qui tu

parles. Qu’est-ce que je suis ici?

-- Le directeur.

-- C’est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe par les mains, je dois tout savoir; celles qui

ne m’obéissent pas, je les mets dehors, ne l’oublie pas.»

C’était bien l’homme dont les ouvrières avaient parlé dans la chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être

tout dans les usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, à Bacourt, à Flexelles, partout,

et à qui tous les moyens étaient bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, au-dessus même de celle

de M. Vulfran.

«Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en baissant la voix.

-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je peux vous répéter les observations que M.

Vulfran m’a fait traduire pour les monteurs.»

Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot.

«C’est bien tout?

-- C’est tout.

-- M. Vulfran t’a-t-il fait traduire des lettres?

-- Non, monsieur; j’ai seulement traduit des passages du Dundee News, et en entier la Dundee trades report

Association.

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-- Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je l’apprendrai bien vite, et alors, ouste!»

Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa brutalité.

«Pourquoi ne dirais-je pas la vérité?

-- C’est un avertissement que je te donne.

-- Je m’en souviendrai, monsieur, je vous le promets.

-- Bon. Maintenant va t’asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran a besoin de toi, il se rappellera qu’il t’a dit de

venir.»

Elle resta près de deux heures sur son banc, n’osant pas bouger tant que Talouel était là, n’osant même pas

réfléchir, ne se reprenant que lorsqu’il sortait, mais s’inquiétant, au lieu de se rassurer, car il eût fallu, pour

croire qu’elle n’avait rien à craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui n’était pas dans son

caractère. Ce qu’il exigeait d’elle ne se devinait que trop: qu’elle fût son espion auprès de M. Vulfran, tout

simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans les lettres qu’elle aurait à traduire.

Si c’était là une perspective bien faite pour l’épouvanter, cependant elle avait cela de bon de donner à croire

que Talouel savait ou tout au moins supposait qu’elle aurait des lettres à traduire, c’est-à-dire que M. Vulfran

la prendrait près de lui tant que Bendit serait malade.

Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu’il ne remplissait pas les fonctions de cocher, était

attaché au service personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu’il venait la chercher, mais toujours il avait passé

sans lui adresser la parole, pressé, affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment il revint

ramenant trois ouvriers qu’il conduisit dans le bureau de M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez

long s’écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui arrivaient quand la porte du vestibule s’ouvrait.

Évidemment M. Vulfran avait autre chose à faire que de s’occuper d’elle et même de se souvenir qu’elle était

là.

À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils étaient passés la première fois, ils avaient

la démarche résolue de gens qui vont de l’avant et sont décidés; maintenant ils avaient des attitudes

mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d’un geste de main:

«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais déjà dit moi-même? Non, n’est-ce pas.

Seulement il vous l’a dit moins doucement que moi, et il a eu raison.

-- Raison! Ah! malheur!

-- Vo n’direz point ça.

-- Si, je le dirai parce que c’est la vérité. Moi, je suis toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron

et vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du mien qui est le milieu. Quand vous avez raison,

je le reconnais; quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd’hui vous avez tort. Ça ne tient pas debout vos

réclamations. On vous pousse, et vous ne voyez pas où l’on vous mène. Vous dites que le patron vous

exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore bien mieux; au moins le patron vous fait

vivre, eux vous feront crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en sera ce que vous

voudrez, c’est votre affaire bien plus que la mienne. Moi je m’en tirerai avec de nouvelles machines qui

marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que vous, plus vite, plus économiquement, et sans

qu’on ait à perdre son temps à discuter avec elles -- ce qui est quelque chose, n’est-ce pas? Quand vous aurez

bien tiré la langue, et que vous reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on n’aura plus besoin

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de vous. L’argent que j’aurai dépensé pour mes nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez

causé.

-- Mais...

-- Si vous n’avez pas compris, c’est bête; je ne vais pas perdre mon temps à vous écouter.»

Ainsi congédiés, les trois ouvriers s’en allèrent la tête basse, et Perrine reprit son attente jusqu’à ce que

Guillaume vint la chercher pour l’introduire dans un vaste bureau où elle trouva M. Vulfran assis devant une

grande table couverte de dossiers qu’appuyaient des presse-papiers marqués d’une lettre en relief, pour que la

main les reconnût à défaut des yeux, et dont l’un des bouts était occupé par des appareils électriques et

téléphoniques.

Sans l’annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle. Après un moment d’attente, elle crut qu’elle

devait avertir M. Vulfran de sa présence:

«C’est moi, Aurélie, dit-elle.

-- J’ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce, que tu m’as raconté de tes malheurs, et aussi l’énergie que

tu as montrée m’ont intéressé à ton sort. D’autre part, dans ton rôle d’interprète avec les monteurs, dans les

traductions que je t’ai fait faire, enfin dans nos entretiens j’ai rencontré en toi une intelligence qui m’a plu.

Depuis que la maladie m’a rendu aveugle, j’ai besoin de quelqu’un qui voie pour moi, et qui sache regarder ce

que je lui indique aussi bien que m’expliquer ce qui le frappe. J’avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui

lui est aussi intelligent, mais par malheur la boisson l’a si bien aboli qu’il n’est plus bon qu’à faire un cocher,

et encore à condition d’être indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume n’a pas su

prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix francs par mois, et des gratifications si, comme je

l’espère, je suis content de toi.»

Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre.

«Tu ne dis rien?

-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si troublée que je n’en trouve pas; ne croyez

pas...»

Il l’interrompit:

«Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j’en suis bien aise, c’est une promesse que tu feras ce

que tu pourras pour me satisfaire.

Maintenant autre chose: as-tu écrit à tes parents?

-- Non, monsieur; je n’ai pas pu, je n’ai pas de papier...

-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant

sa guérison, tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes parents la position que tu occupes

dans ma maison; s’ils ont mieux à t’offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.

-- Certainement, je resterai ici.

--Je le pense, et je crois que c’est le meilleur pour toi maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu

seras en relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme d’autre part tu sortiras avec moi, tu

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ne peux pas garder tes vêtements d’ouvrière, qui, m’a dit Benoist, sont fatigués....

-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n’est ni par paresse, ni par incurie, hélas!

-- Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas aller à la caisse où l’on te remettra une fiche

pour que tu prennes, chez Mme Lachaise, ce qu’il te faut en vêtements, linge de corps, chapeau, chaussures.»

Perrine écoutait comme si au lieu d’un vieillard aveugle à la figure grave, c’était une belle fée qui parlait, la

baguette au- dessus d’elle.

M. Vulfran la rappela à la réalité:

«Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n’oublie pas que ce choix me fixera sur ton caractère.

Occupe-toi de cela. Pour aujourd’hui je n’aurai pas besoin de toi. À demain.»

XXVII

Quand à la caisse on lui remit, après l’avoir examinée des pieds à la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran,

elle sortit de l’usine en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise.

Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait acheté son calicot, parce que la connaissant

déjà, elle eût été moins gênée pour la consulter sur ce qu’elle devait prendre.

Question terrible qu’aggravait encore le dernier mot de M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère».

Sans doute elle n’avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter sur une toilette extravagante; mais

encore ce qui serait raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son enfance elle avait connu les

belles robes, et elle en avait porté dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce n’étaient point

des robes de ce genre qui convenaient présentement; mais les plus simples qu’elle pourrait trouver

conviendraient-elles mieux?

On lui eût dit la veille, alors qu’elle souffrait tant de sa misère, qu’on allait lui donner des vêtements et du

linge, qu’elle n’eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait pas de joie, et cependant

l’embarras et la crainte l’emportaient de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.

C’était place de l’Église que Mme Lachaise avait son magasin, incontestablement le plus beau, le plus coquet

de Maraucourt, avec une montre d’étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de bijoux, de parfumerie qui

éveillait les désirs, allumait les convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là leurs gains,

comme les pères et les maris dépensaient les leurs au cabaret.

Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme l’entrée d’une déguenillée ne provoquait les

prévenances ni de la maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière un comptoir, elle resta un

moment indécise au milieu du magasin, ne sachant à qui s’adresser. À la fin elle se décida à élever

l’enveloppe qu’elle tenait dans sa main.

«Qu’est-ce que c’est, petite?» demanda Mme Lachaise.

Elle tendit l’enveloppe qui à l’un de ses coins portait imprimée la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran

Paindavoine».

La marchande n’avait pas lu la fiche entière que sa physionomie s’éclaira du sourire le plus engageant:

«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant son comptoir pour avancer une chaise.

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Perrine répondit qu’elle avait besoin de vêtements, de linge, de chaussures, d’un chapeau.

«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous commencions par la robe? Oui, n’est-ce pas.

Je vais vous montrer des étoffes; vous allez voir.»

Mais ce n’était point des étoffes qu’elle voulait voir, c’était une robe toute faite qu’elle put revêtir

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