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作者:法-Hector Malot 当前章节:15373 字 更新时间:2026-6-15 17:07

Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un peu avant la sortie il s’arrêta devant le

bureau de Perrine et sans entrer, à mi-voix de façon à n’être entendu que d’elle:

«Que s’est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?»

Comme cette question n’entraînait pas la révélation de choses graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le

récit qu’il demandait.

«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra demander à rentrer, il aura affaire à moi.»

XXIX

Le soir au souper, cette question: «Que s’est-il passé à Saint- Pipoy avec Guillaume?» lui fut de nouveau

posée par Fabry et par Mombleux, car il n’était personne de la maison qui ne sût qu’elle avait ramené M.

Vulfran, et elle recommença le récit qu’elle avait déjà fait à Talouel; alors ils déclarèrent que l’ivrogne n’avait

que ce qu’il méritait.

«C’est miracle qu’il n’ait pas versé dix fois le patron, dit Fabry, car il conduisait comme un fou...

-- Prononcez plutôt comme un saoul, répondit Mombleux en riant.

-- Il y a longtemps qu’il aurait dû être congédié

-- Et qu’il l’aurait été en effet sans certains appuis.»

Elle devint tout oreilles, mais en s’efforçant de ne pas laisser paraître l’attention qu’elle prêtait à ces paroles.

«Il le payait cet appui.

-- Pouvait-il faire autrement?

-- Il l’aurait pu s’il n’avait pas donné barre sur lui: on est fort pour résister à toutes les pressions d’où qu’elles

viennent, quand on marche droit.

-- C’était là le diable pour lui de marcher droit.

-- Êtes-vous sûr qu’on ne l’a pas encouragé dans son vice, au lieu de le prévenir qu’un jour ou l’autre il se

ferait renvoyer?

-- Je pense qu’on a dû faire une drôle de mine quand on ne l’a pas vu revenir: j’aurais voulu être là.

-- On s’arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et rapporte aussi bien.

-- C’est tout de même étonnant que celui qui est victime de cet espionnage ne le devine pas et ne comprenne

pas que ce merveilleux accord d’idées dont on se vante, que cette intuition extraordinaire ne sont que le

En famille, by Hector Malot

résultat de savantes préparations: qu’on me rapporte que vous avez ce matin exprimé l’opinion que le foie de

veau aux carottes était une bonne chose, et je n’aurai pas grand mérite à vous dire ce soir que je suppose que

vous aimez le veau aux carottes.»

Ils se mirent à rire en se regardant d’un air goguenard.

Si Perrine avait eu besoin d’une clé pour deviner les noms qu’ils ne prononçaient pas, ce mot «je suppose» la

lui eût mise aux mains; mais tout de suite elle avait compris que le «on» qui organisait l’espionnage était

Talouel, et celui qui le subissait M. Vulfran.

«Enfin quel plaisir peut-il trouver à toutes ces histoires? demanda Mombleux.

-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l’est pas; de même on est ou l’on n’est pas ambitieux. Eh

bien, il se rencontre qu’on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c’est- à-dire d’ouvrier, on est

devenu le second dans une maison qui, à la tête de l’industrie française, fait plus de douze millions de

bénéfices par an, et l’ambition vous est venue de passer du second rang au premier; est-ce que cela ne s’est

pas déjà produit, et n’a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de maisons considérables?

Quand on a vu que les circonstances, les malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l’autre mettre

le chef dans l’impossibilité de continuer à la diriger, on s’est arrangé pour se rendre indispensable, et

s’imposer comme le seul qui fût de taille à porter ce fardeau écrasant. La meilleure méthode pour en arriver là

n’était-elle pas de faire la conquête de celui qu’on espérait remplacer, en lui prouvant du matin au soir qu’on

était d’une capacité, d’une force d’intelligence, d’une aptitude aux affaires au delà de l’ordinaire? De là le

besoin de savoir à l’avance ce qu’a dit le chef, ce qu’il a fait, ce qu’il pense, de manière à être toujours en

accord parfait avec lui, et même de paraître le devancer; si bien que quand on dit: «Je suppose que vous

voudriez bien manger du veau aux carottes», la réponse obligée soit: «Parfaitement».

De nouveau ils se mirent à rire, et pendant que Zénobie changeait les assiettes pour le dessert ils gardèrent un

silence prudent; mais lorsqu’elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme s’ils n’admettaient pas que cette

petite qui mangeait silencieusement dans son coin pût en deviner les dessous qu’ils brouillaient à dessein.

«Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.

-- C’est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s’il ne reparaît pas, c’est qu’il a de bonnes raisons pour ça,

comme d’être mort probablement.

-- C’est égal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide tout de même, quand on sait ce qu’il est, et

aussi ce qu’est la maison qu’il voudrait faire sienne.

-- Si l’ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le sépare du but visé, le plus souvent il ne se

mettrait pas en route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui est beaucoup plus fort que

vous ne croyez, si l’on compare son point de départ à son point d’arrivée.

-- Ce n’est pas lui qui a amené la disparition de celui dont il compte prendre la place.

-- Qui sait s’il n’a pas contribué à provoquer cette disparition ou à la faire durer?

-- Vous croyez?

-- Nous n’étions ici ni l’un ni l’autre à ce moment, nous ne pouvons donc pas savoir ce qui s’est passé; mais

étant donné le caractère du personnage, il est vraisemblable d’admettre qu’un événement de cette gravité n’a

pas dû se produire sans qu’il ait travaillé à envenimer les choses de façon à les incliner du côté de son intérêt.

En famille, by Hector Malot

-- Je n’avais pas pensé à cela, tiens, tiens!

-- Pensez-y, et rendez-vous compte du rôle, je ne dis pas qu’il a joué, mais qu’il a pu jouer en voyant

l’importance que cette disparition lui permettait de prendre.

-- Il est certain qu’à ce moment il pouvait ne pas prévoir que d’autres hériteraient de la place du disparu; mais

maintenant que cette place est occupée, quelles espérances peut-il garder?

-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n’est pas aussi solide qu’elle en a l’air. Et de fait est-elle

si solide que ça?

-- Vous croyez...

-- J’ai cru en arrivant ici qu’elle l’était; mais depuis j’ai vu par bien des petites choses, que vous avez pu

remarquer vous-même, qu’il se fait un travail souterrain à propos de tout, comme à propos de rien, qu’on

devine, plutôt qu’on ne le suit, dont le but certainement est de rendre cette occupation intolérable. Y

parviendra-t-on? D’un côté arrivera-t-on à leur rendre la vie tellement insupportable qu’ils préfèrent, de guerre

lasse, se retirer? De l’autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je n’en sais rien.

-- Renvoyer! Vous n’y pensez pas.

-- Évidemment s’ils ne donnent pas prise à des attaques sérieuses, ce sera impossible. Mais si dans la

confiance que leur inspire leur situation ils ne se gardent pas; s’ils ne se tiennent pas toujours sur la défensive;

s’ils commettent des fautes, et qui n’en commet pas? alors surtout qu’on est tout-puissant et qu’on a lieu de

croire l’avenir assuré, je ne dis pas que nous n’assisterons pas à des révolutions intéressantes.

-- Pas intéressantes pour moi les révolutions, vous savez.

-- Je ne crois pas que j’aurais plus que vous à y gagner; mais que pouvons-nous contre leur marche? Prendre

parti pour celui-ci? Prendre parti pour celui-là? Ma foi non. D’autant mieux qu’en réalité mes sympathies sont

pour celui dont on vise l’héritage, en escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux autres, le

faire disparaître bientôt; ce qui, pour moi, n’est pas du tout prouvé.

-- Ni pour moi.

-- D’ailleurs on ne m’a jamais demandé nettement mon concours, et je ne suis pas homme à l’offrir.

-- Ni moi non plus.

-- Je m’en tiens au rôle de spectateur, et quand je vois un des personnages de la pièce qui se joue sous nos

yeux entreprendre une lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n’ayant pour lui que son audace, son

énergie...

-- Sa canaillerie.

-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m’intéresse, bien que je n’ignore pas que dans cette lutte des coups

seront donnés qui pourront m’atteindre. Voilà pourquoi j’étudie ce personnage, qui n’a pas que des côtés

tragiques, mais qui en a aussi de comiques, comme il convient d’ailleurs dans un drame bien fait.

-- Moi je ne le trouve pas comique du tout.

-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à vingt ans savait à peine lire et signer

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son nom, et qui a assez courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une orthographe

impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le monde ni plus ni moins qu’un maître d’école?

-- Ma foi, je trouve ça remarquable.

-- Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c’est que l’éducation n’a pas marché parallèlement

avec cette instruction primaire, que le bonhomme s’imagine être tout dans le monde, si bien que malgré sa

belle écriture et son orthographe féroce, je ne peux pas m’empêcher de rire quand je l’entends faire usage de

son langage distingué dans lequel les haricots sont «des flageolets» et les citrouilles «des potirons»; nous nous

contentons de soupe, lui ne mange que «du potage»; quand je veux savoir si vous avez été vous promener, je

vous demande: «Avez-vous été vous promener?» lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade?

Qu’éprouvâtes-vous? Nous voyageâmes.» Et quand je vois qu’avec ces beaux mots il se croit supérieur à tout

le monde, je me dis que s’il devient maître des usines qu’il convoite, ce qui est possible, sénateur,

administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait nommer de l’Académie française, et ne

comprendra pas qu’on ne l’accueille point.»

À ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si elle ne voulait pas faire une course dans le

village. Comment refuser? Il y avait longtemps déjà qu’elle avait fini de dîner, et rester à sa place eût pu

éveiller des suppositions qu’elle devait éviter de faire naître, si elle voulait qu’on continuât de parler librement

devant elle.

La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu

flâner et transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prêta pas à cette fantaisie, elle prétexta la

fatigue pour rentrer.

En réalité ce qu’elle voulait c’était réfléchir, non dormir, et dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte

close, se rendre compte de sa situation, et de la conduite qu’elle allait avoir à tenir.

Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le

représenter comme un homme redoutable; depuis, quand il s’était adressé à elle pour qu’elle lui dît «toute la

vérité sur les bêtises de Fabry». en ajoutant qu’il était le maître et qu’en cette qualité il devait tout savoir, elle

avait vu comment cet homme redoutable établissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant tout

cela n’était rien à côté de ce que révélait l’entretien qu’elle venait d’entendre.

Qu’il voulût avoir l’autorité d’un tyran à côté, au-dessus même de M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu’il

espérât remplacer un jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que depuis longtemps il

travaillât dans ce but, cela elle ne l’avait pas imaginé.

Et pourtant c’était ce qui résultait de la conversation de l’ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir

mieux que personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et d’en parler.

Ainsi le on qu’ils n’avaient pas autrement désigné, devait s’arranger pour remplacer par un autre l’espion qu’il

venait de perdre; mais cet autre c’était elle-même qui prenait la place de Guillaume.

Comment allait-elle se défendre?

Sa situation n’était-elle pas effrayante? Et elle n’était qu’une enfant, sans expérience, comme sans appui.

Cette question elle se l’était déjà posée, mais non dans les mêmes conditions que maintenant.

Et assise sur son lit, car il lui était impossible de rester couchée, tant son angoisse était énervante, elle se

répétait mot à mot ce qu’elle avait entendu:

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«Qui sait s’il n’a pas contribué à provoquer l’absence du disparu, et à la faire durer.

-- La place qu’ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, est-elle aussi solidement occupée qu’on croit,

et ne se fait-il pas un travail souterrain pour les obliger à l’abandonner, soit en les forçant à se retirer, soit en

les faisant renvoyer?»

S’il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient désignés pour remplacer le maître, que ne

pourrait-il pas contre elle qui n’était rien, si elle essayait de lui résister, et se refusait à devenir l’espionne qu’il

voulait qu’elle fût!

Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle?

Elle passa une partie de la nuit à agiter ces questions, mais quand à la fin la fatigue la coucha sur son oreiller,

elle n’en avait vu que les difficultés sans leur trouver une seule réponse rassurante.

XXX

La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses bureaux était d’ouvrir son courrier, qu’un

garçon allait chercher à la poste et déposait sur la table en deux tas, celui de la France et celui de l’étranger.

Autrefois il décachetait lui-même toute sa correspondance française, et dictait à un employé les annotations

que chaque lettre comportait, pour les réponses à faire ou les ordres à donner; mais depuis qu’il était aveugle il

se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, qui lisaient les lettres à haute voix, et les

annotaient; pour les lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir ouvertes on les transmettait

à Fabry si elles étaient anglaises, allemandes à Mombleux.

Le matin qui suivit l’entretien entre Fabry et Mombleux qui avait ému Perrine si violemment, M. Vulfran,

Théodore, Casimir et Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand Théodore, qui ouvrait

les lettres étrangères, en annonçant le lieu d’où elles étaient écrites, dit:

«Une lettre de Dakka, 29 mai.

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