à faire.
«La principale difficulté que j’ai, comme je vous le dis, rencontrée dans mes recherches, a été celle du temps
qui s’est écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher fils. Tout d’abord je vous avoue
que, privé des lumières de notre révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j’ai été complètement
désorienté, et que j’ai du chercher de différents côtés avant de recueillir les éléments d’une réponse qui pût
vous satisfaire.
«De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de M. Edmond Paindavoine était une jeune
personne douée de toute les qualités: l’intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de l’âme, la droiture du
caractère, sans parler de ces charmes personnels qui, pour être éphémères, n’en ont pas moins une importance
souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se prendre par les vanités de ce monde.»
Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase, la plus entortillée à coup sûr de cette lettre, mais
elle s’acharna à la rendre avec toute l’exactitude qu’elle pouvait mettre dans ce travail, et si elle n’arriva pas à
se satisfaire elle-même, au moins eut-elle la conscience d’avoir fait ce qu’elle pouvait.
«Le temps n’est plus où tout le savoir des femmes hindoues consistait dans la science de l’étiquette, dans l’art
de se lever ou s’asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points essentiels, était considéré comme une
déchéance; aujourd’hui un grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l’esprit cultivé et, se
rappellent que dans l’Inde ancienne, l’étude était placée sous l’invocation de la déesse Sarasvati. Celle dont je
parle appartenait à cette catégorie, et son père ainsi que sa mère, qui étaient de famille brahmane, c'est-à-dire
deux fois nés, selon l’expression hindoue, avaient eu le bonheur d’être convertis à notre sainte religion
catholique, apostolique et romaine par notre révérend père Leclerc pendant les premières années de sa
mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le Hind l’influence de la caste est toute-puissante,
de sorte que qui perd sa foi perd sa caste, c’est-à-dire son rang, ses relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de
cette famille, qui par cela seul qu’elle se faisait chrétienne, se faisait en quelque sorte paria.
«Il vous paraîtra donc tout naturel que, rejetée du monde hindou, elle se soit tournée du côté de la société
européenne, si bien qu’une association d’affaires et d’amitié l’a unie à une famille française pour la fondation
et l’exploitation d’une fabrique importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) et
Bercher (le Français).
«Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine fit la connaissance de Mlle Marie
Doressany et s’éprit d’elle; ce qui s’explique par cette raison principale qu’elle était bien réellement la jeune
fille que je viens de vous dépeindre, tous les témoignages que j’ai réunis concordent entre eux pour l’affirmer,
mais je ne peux pas en parler moi-même, puisque je ne l’ai pas connue et ne suis arrivé à Dakka qu’après son
En famille, by Hector Malot
départ.
«Pourquoi s’éleva-t-il des empêchements au mariage qu’ils voulaient contracter? C’est une question que je
n’ai pas à traiter.
«Quoi qu’il en ait été, le mariage fut célébré, et dans notre chapelle le révérend père Leclerc donna la
bénédiction nuptiale à, M. Edmond Paindavoine et à Mlle Marie Doressany; l’acte de ce mariage est inscrit à
sa date sur nos registres, et il pourra vous en être délivré une copie si vous en faites la demande.
«Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des parents de sa femme où une enfant,
une petite fille, leur fut accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu’ont gardés d’eux ceux qui à
Dakka les ont alors connus sont des meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se laissant
peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela n’était-il pas de leur âge, et l’indulgence ne doit-elle
pas être accordée à la jeunesse?
«Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup sur coup des pertes considérables qui
amenèrent une ruine complète: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois d’intervalle, la famille
Bercher rentra en France, et M. Edmond Paindavoine entreprit un voyage d’exploration en Dalhousie comme
collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des maisons anglaises: avec lui il avait emmené sa
jeune femme et sa petite fille alors âgée de trois ans environ.
«Depuis il n’est pas revenu à Dakka, mais j’ai su par un de ses amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par
un de nos pères qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en correspondance avec Mme
Edmond Paindavoine, qu’il a habité pendant plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre
d’exploration, sur la frontière thibétaine et dans l’Himalaya, qui, dit cet ami, ont été fructueuses.
«Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette ville, et si vous pensez que cela peut vous
être utile dans vos recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour un de nos pères dont le
concours pourrait peut-être les faciliter.»
Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite après le dernier mot écrit, sons même traduire la
formule de politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit vivement auprès de M. Vulfran, qu’elle
trouva marchant d’un bout à l’autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas aller donner contre
la muraille que pour tromper son impatience.
«Tu as été bien lente, dit-il.
-- La lettre est longue et difficile.
-- N’as-tu pas été dérangée aussi? J’ai entendu la porte de ton bureau s’ouvrir et se fermer deux fois.»
Puisqu’il l’interrogeait, elle crut qu’elle devait répondre sincèrement: peut-être était-ce la seule solution
honnête et juste aux questions qu’elle avait agitées sans leur trouver de réponses satisfaisantes:
«M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.
-- Ah!»
Il parut vouloir s’engager sur ce point, mais s’arrêtant, il reprit:
«La lettre d’abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi près de moi; et lis lentement, distinctement, sans
hausser la voix,»
En famille, by Hector Malot
Elle fit sa lecture comme il lui était commandé, et d’une voix plutôt faible que forte.
De temps en temps M. Vulfran l’interrompit, mais sans s’adresser à elle, en suivant sa pensée:
... Modèle des époux,
... Plaisirs mondains,
... Maisons anglaises, quelles maisons?
... Un de ses amis; quel ami?
... De quelle époque datent ces renseignements?
Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses impressions, il dit;
«Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-là ont donc l’esprit vague!»
Comme ces observations ne lui étaient pas faites directement, Perrine n’avait garde de répondre; alors un
silence s’établit que M. Vulfran ne rompit qu’après un temps de réflexion assez long:
«Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de traduire de l’anglais en français?
-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.
-- Une dépêche?
-- Oui, je crois.
-- Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris.»
Il dicta:
«Père Fildes
«Mission
«Dakka.
«Remerciements pour lettre.»
«Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt mots, nom de l’ami qui a reçu nouvelles, dernière date de
celles-ci. Envoyer aussi nom du père de Dehra. Lui écrire pour le prévenir que je m’adresse à lui directement.
«Paindavoine.»
«Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long; à 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer;
écris très lisiblement.»
La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute voix.
«Combien de mots? demanda-t-il.
En famille, by Hector Malot
-- En anglais quarante-cinq,»
Alors il calcula tout haut:
«Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104 francs en tout que je vais te donner; tu la
porteras toi-même au télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu’elle ne commette pas d’erreur.»
En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans les poches, se promenait là, de manière à
surveiller tout ce qui se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.
«Où vas-tu? demanda-t-il.
-- Au télégraphe porter une dépêche.»
Elle la tenait d’une main et l’argent de l’autre; il la lui prit en la tirant si fort que si elle ne l’avait pas lâchée, il
l’aurait déchirée, et tout de suite il l’ouvrit. Mais en voyant qu’elle était en anglais, il eut un mouvement de
colère.
«Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il.
-- Oui, monsieur.»
Ce fut seulement à trois heures qu’elle revit M. Vulfran, quand il la sonna pour partir. Plus d’une fois elle
s’était demandée qui remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran lui dit de prendre place
à ses côtés, après avoir renvoyé le cocher qui avait amené Coco.
«Puisque tu as bien conduit hier, il n’y a pas de raisons pour que tu ne conduises pas bien aujourd’hui.
D’ailleurs nous avons à parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.»
Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage se manifesta la même curiosité que la veille,
et quand ils roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était dans son plein, que M. Vulfran,
jusque-là silencieux, prit la parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder encore le moment de
cette explication si grosse de dangers pour elle, semblait-il.
«Tu m’as dit que M. Théodore et M. Talouel étaient venus dans ton bureau.
-- Oui, monsieur.
-- Que te voulaient-ils?»
Elle hésita, le coeur serré.
«Pourquoi hésites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?
-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n’empêche pas que j’hésite.
-- On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois
répondre à ma question, car je te questionne, réponds.
-- Je crois que je dois répondre.
-- Je t’écoute.»
En famille, by Hector Malot
Elle raconta exactement ce qui s’était passé entre Théodore et elle, sans un mot de plus, sans un de moins.
«C’est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu’elle fut arrivée au bout.
-- Oui, monsieur, tout.
-- Et Talouel?»
Elle recommença pour le directeur ce qu’elle avait fait pour le neveu, aussi fidèlement, en arrangeant
seulement un peu ce qui avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas répéter «qu’une mauvaise
nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation pouvait le tuer». Puis, après la première tentative de
Talouel, elle dit ce qui s’était passé pour la dépêche, sans cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de
la journée.
Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait
tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise tiède lui soufflait aux naseaux, en même
temps qu’elle apportait les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les premières années de
sa vie, quand, n’ayant pas encore travaillé, il galopait à travers les prairies avec les juments et ses camarades
les poulains, sans se douter alors qu’ils auraient à traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à
peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités.
Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et comme elle pouvait l’examiner sans qu’il
sût qu’elle tenait les yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une préoccupation douloureuse
faite, semblait-il, d’autant de mécontentement que de tristesse; enfin, il dit:
«Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu’il ne t’arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas
répétées, et que si jamais quelqu’un voulait se venger de la résistance que tu as honnêtement opposée à ces
tentatives, je saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui arrive. Je les pressentais ces tentatives
quand je t’ai recommandé de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines curiosités, et, dès lors, je
n’aurais pas dû t’y exposer. À l’avenir, il n’en sera plus ainsi. À partir de demain, tu abandonneras le bureau
de Bendit, où l’on peut aller te trouver, et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu as écrit
ce matin la dépêche; devant moi on ne te questionnera pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en
dehors des bureaux, chez Françoise, à partir de ce soir, tu auras une chambre au château et tu mangeras avec
moi. Je prévois que je vais entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que tu seras seule à
connaître. Il faut que je prenne mes précautions pour qu’on ne cherche pas à t’arracher de force, ou à te tirer
adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de moi, tu seras défendue. De plus, ce sera ma
réponse à ceux qui ont voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement à ceux qui voudraient le
tenter encore. Enfin, ce sera une récompense pour toi.»
Perrine, qui avait commencé par trembler, s’était bien vite rassurée; maintenant, elle était si violemment
secouée par la joie qu’elle ne trouva pas un mot à répondre.
«Ma confiance en toi m’est venue du courage que tu as montré dans la lutte contre la misère; quand on est
brave comme tu l’as été, on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé, et que je peux
me fier à toi, comme si je te connaissais depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de moi
avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran, quel bonheur! La vérité est que la vie m’est dure,
très dure, plus pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes ouvriers. Qu’est la fortune sans la
santé qui permet d’en jouir? le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules m’écrase. Tous les
matins, je me dis que sept mille ouvriers vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, travailler, et
que si je leur manquais ce serait un désastre, pour tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort