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作者:法-Hector Malot 当前章节:15400 字 更新时间:2026-6-15 17:07

l’allée circulaire au pas tranquille du vieux Coco.

Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en

se livrant à une véritable débauche d’eau de Cologne aussi bien que de savon, -- d’un bon savon onctueux,

mousseux, tout parfumé de fines odeurs, - - et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée sonna

huit heures qu’elle descendit.

Elle se demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais elle n’eut pas à la chercher, un domestique

en habit noir, qui se tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran entra; personne ne le

conduisait; elle remarqua qu’il suivait un chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds de le

guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d’orchidées, au parfum suave, occupait le milieu de la table,

couverte d’une lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes reflétaient les éclairs de la

lumière électrique qui tombait du lustre.

Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop ce qu’elle devait faire; heureusement M.

Vulfran lui vint en aide:

«Assieds-toi.»

Aussitôt le service commença, et le domestique qui l’avait amenée posa une assiette de potage devant elle,

tandis que Bastien en apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu’au bord.

Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu’elle se fût trouvée à son aise; mais sous les regards curieux, quoique

dignes, des deux valets de chambre qu’elle sentait ramassés sur elle, pour voir sans doute comment mangeait

une petite bête de son espèce, elle se sentait intimidée, et cet examen n’était pas sans la gêner un peu dans ses

mouvements.

Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.

«Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j’ai l’habitude de manger deux soupes, ce qui est plus commode pour

moi, mais tu n’es pas tenue, toi, qui vois clair, d’en faire autant.

-- J’ai été si longtemps privée de soupe, que j’en mangerais bien deux fois aussi.»

Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu’on leur servit, ce fut une nouvelle soupe, aux choux

celle-là, avec des carottes et des pommes de terre, aussi simple que celle d’un paysan.

Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette simplicité, se composant d’un gigot avec des

petits pois et d’une salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied avec des gâteaux et quatre

compotiers chargés de fruits admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs du surtout.

«Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit ces fruits», dit M. Vulfran.

Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises, mais M. Vulfran voulut qu’elle prît aussi des

abricots, des pêches et du raisin,

«À ton âge, j’aurais mangé tous les fruits qui sont sur la table... si on me les avait offerts.»

En famille, by Hector Malot

Alors Bastien, bien disposé par cette parole, voulut mettre sur l’assiette «de cette petite bête», comme il l’eût

fait pour un singe savant, un abricot et une pêche qu’il choisit avec la compétence d’un connaisseur, quittant

pour cela la place qu’il occupait derrière la chaise de M. Vulfran.

Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre fin; plus l’épreuve serait courte, mieux cela

vaudrait: le lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques, la laisserait tranquille sans doute.

«Maintenant tu es libre jusqu’à demain matin, dit M. Vulfran en se levant de table, tu peux te promener dans

le jardin au clair de la lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta chambre.»

Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition.

Comme elle restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes silencieux que tout d’abord elle ne comprit

pas: de la main gauche il paraissait tenir un livre qu’il feuilletait de la droite, puis, s’interrompant, il montrait

M. Vulfran en remuant les lèvres avec une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu’il lui expliquait

qu’elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture; mais comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut

peur de traduire la sienne plutôt que celle de Bastien; cependant elle se risqua:

«Mais n’avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas que je vous fasse la lecture?»

Elle eut la satisfaction de voir Bastien l’applaudir par de grands mouvements de tête: elle avait deviné, c’était

bien cela qu’elle devait dire.

«Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté, répondit M. Vulfran.

-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout.

-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.»

C’était une vaste pièce sombre, qu’un vestibule séparait de la salle à manger, et à laquelle conduisait un

chemin en toile qui permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu’il ne pouvait s’égarer et qu’il

avait dans la tête comme dans les jambes le juste sentiment des distances.

Perrine s’était plus d’une fois demandé à quoi M. Vulfran passait son temps lorsqu’il était seul, puisqu’il ne

pouvait pas lire; mais cette pièce, lorsqu’il eut pressé un bouton d’éclairage, ne répondit rien à cette question;

pour meubles, une grande table chargée de papiers, des cartonniers, des sièges, et c’était tout; devant une

fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien autour. Cependant l’usure de la tapisserie qui le recouvrait

semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de longues heures, en face du ciel, dont il ne

voyait même pas les nuages.

«Que me lirais-tu bien?» demanda-t-il.

Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes multicolores.

«Un journal, si vous voulez.

-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.»

Elle n’avait rien à répondre, n’ayant dit cela que pour proposer quelque chose.

«Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

En famille, by Hector Malot

-- Moi aussi; ils amusent l’esprit en le faisant travailler.»

Puis, comme s’il se parlait à lui-même, sans qu’elle fût là pour l’entendre:

«Sortir de soi, vivre d’autres vies que la sienne.»

Mais après un moment de silence, revenant à elle:

«Allons dans la bibliothèque», dit-il.

Elle communiquait avec le cabinet, il n’eut qu’une porte à ouvrir et, pour l’éclairer, qu’un bouton à pousser;

mais comme une seule lampe s’alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta dans l’ombre.

«Connais-tu le Tour du Monde? demanda-t-il.

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des indications qui nous guideront.»

Il la conduisit à l’armoire qui contenait cette table, et lui dit de la chercher, ce qui demanda un certain temps; à

la fin cependant elle mit la main dessus.

«Que dois-je chercher? dit-elle.

-- À l’I, le mot Inde.» *

Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n’avait nullement l’idée de vivre la vie des autres comme il avait semblé

en exprimer le désir, car ce qu’il voulait certainement, c’était vivre celle de son fils, en lisant la description

des pays où il le faisait rechercher.

«Que vois-tu? dis.»

-- L’Inde des Rajahs, voyage dans les royaumes de l’Inde centrale et dans la présidence du Bengale, 1871 ²,

209 à 288.

-- Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page 209, nous trouverons le commencement de

ce voyage; prends ce volume et rentrons dans mon cabinet.»

Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au lieu de se relever, elle resta à regarder un

portrait placé au- dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient habitués à la demi obscurité,

venaient d’apercevoir.

«Qu’as-tu?» demanda-t-il.

Franchement elle répondit, mais d’une voix émue:

«Je regarde le portrait placé au-dessus de la cheminée.

-- C’est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le voir, je vais l’éclairer.»

Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites lampes placé au haut du cadre et en avant du

portrait l’inonda de lumière.

En famille, by Hector Malot

Perrine, qui s’était relevée pour se rapprocher de quelques pas, poussa un cri et laissa tomber le volume du

Tour du Monde.

«Qu’as-tu donc?» dit-il.

Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur le jeune homme blond, vêtu d’un costume de

chasse en velours vert, coiffé d’une casquette haute à large visière, appuyé d’une main sur un fusil et de

l’autre flattant la tête d’un épagneul noir, qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle était

frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes coulait sur son visage, sans qu’elle eût l’idée de les

retenir, emportée, abîmée dans sa contemplation.

Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu’elle gardait, trahirent son émoi.

«Pourquoi pleures-tu?»

Il fallait qu’elle répondît; par un effort suprême elle tâcha de se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les

entendant elle sentit toute leur incohérence:

«C’est ce portrait... votre fils... vous son père...»

Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un accent que la compassion attendrissait:

«Et tu as pensé au tien?

-- Oui, monsieur..., oui, monsieur.

-- Pauvre petite!»

XXXIII

Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le cabinet de leur oncle pour le dépouillement du

courrier, les deux neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table comme si elle ne devait pas en

démarrer!

Talouel s’était bien gardé de les prévenir, mais il s’était arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient,

et à se «payer leur tête».

Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car s’il était furieux de l’intrusion de cette mendiante,

qui du jour au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s’imposait à la faiblesse sénile d’un vieillard, au

moins était-ce une compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à la sienne. Qu’ils

étaient donc amusants en jetant sur elle des regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que de

surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient

que juste le temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle avait à leur donner, ou pour

rapporter les affaires dont ils étaient chargés. Et les coups d’oeil qu’ils échangeaient en se consultant sans oser

prendre un parti, sans même oser risquer une observation ou une question, le faisaient rire sans qu’il prit la

peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une guerre ouverte n’était pas déclarée entre eux, il y

avait beaux jours qu’ils savaient à quoi s’en tenir les uns et les autres sur leurs sentiments réciproques nés des

secrètes espérances que chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les neveux contre Talouel;

ceux-ci l’un contre l’autre.

Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité par des sourires ironiques ou des silences

méprisants sous une forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister à l’envie de leur jouer

En famille, by Hector Malot

une comédie de sa façon qui lui donnerait quelques instants d’agrément: ah! ils le prenaient de haut avec lui

parce qu’ils se croyaient tous les droits en vertu de leur naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l’un

parce qu’il était fils d’un frère, l’autre fils d’une soeur du patron, tandis que lui, qui n’était que fils de ses

oeuvres, avait travaillé au succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, était sienne, eh

bien! ils allaient voir. Ah! ah!

Il sortit avec eux, et bien qu’ils parussent pressés de rentrer dans leurs bureaux pour se communiquer leurs

impressions et sans doute voir ce qu’ils avaient à faire contre l’intruse, d’un signe auquel ils obéirent, -- ce qui

était déjà un triomphe, -- ils les emmena sous sa véranda, d’où le bruit des voix contenues ne pouvait pas

arriver jusqu’au bureau de M. Vulfran.

«Vous avez été étonnés de voir cette... petite installée dans le bureau du patron», dit-il.

Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus reconnaître leur étonnement que le nier.

«Je l’ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n’étiez pas arrivés en retard ce matin, j’aurais pu vous prévenir

pour que vous vous tinssiez mieux.»

Ainsi il leur donnait une double leçon: -- la première, en constatant qu’ils étaient en retard; la seconde, en leur

disant, lui qui n’avait passé ni par l’École polytechnique, ni par les collèges, que leur tenue avait manqué de

correction. Peut-être la leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l’autorisait à n’en pas chercher

une plus fine. D’ailleurs les circonstances lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu’il dît, ils

l’écouteraient; et il en usait.

Il continua:

«Hier M. Vulfran m’a averti qu’il installait cette petite au château, et que désormais elle travaillerait dans son

cabinet.

-- Mais quelle est cette petite?

-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je crois bien.

-- Alors?

-- Alors il m’a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir près de lui quelqu’un d’intelligent, de discret, de

fidèle, en qui il pourrait avoir pleine confiance.

-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.

-- C’est justement ce que je lui ai dit: N’avez-vous pas M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de

l’École polytechnique, où il a tout appris, en théorie s’entend, qui pour l’X ne craint personne, enfin qui vous

est si attaché; M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé ses premières années auprès de

ses parents, dans des difficultés qui pour sûr l’ont formé, et qui d’autre part a pour vous tant d’affection.

Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en

eux? Est-ce qu’ils pensent à autre chose qu’à vous soulager, vous aider, vous débarrasser du tracas des affaires

en bons neveux, bien affectueux, bien reconnaissants qu’ils sont, et bien unis, unis comme de vrais frères qui

n’ont qu’un même coeur, parce qu’ils n’ont qu’un même but.»

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