cette qualité était la première de toutes pour son oncle.
«Que diable peut-on bien leur apprendre d’utile, disait Théodore, puisqu’ils ne sont pas seulement en état
d’écrire clairement une lettre d’affaires avec une orthographe décente?
-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s’imagine qu’on ne peut pas vivre ailleurs qu’à
Paris! quels services, sans cela, il rendrait à mon oncle! mais qu’attendre de bon d’un monomane qui, dès le
jeudi, ne pense qu’à filer le samedi soir à Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui, du
lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la journée du dimanche passée à Paris.»
Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les enjolivant; mais, au lieu de convaincre M.
Vulfran, celle-ci que Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul était un vrai fils pour
lui, elles l’avaient plutôt disposé à croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de Casimir ce que
disait celle de Théodore, c’est-à-dire qu’en réalité il ne pouvait pas plus compter sur l’un que sur l’autre, ni
pour le présent ni pour l’avenir.
De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient précisément tout autres que celles que chacune d’elles
avait si âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement et à aucun point de vue des fils.
Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement voir qu’il avait tenu à ce que cette distinction
fût évidente pour tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et détournées, dont on l’avait
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enveloppé, il n’avait jamais consenti à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient pas,
ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et si solitaire qu’elle fût.
«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il toujours répondu.
Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu’il habitait lui-même avant de faire construire son
château, et à Casimir celle de l’ancien chef de la comptabilité que Mombleux remplaçait.
Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une
bohémienne s’était installée dans ce château où ils n’entraient que comme invités.
Que signifiait cela?
Qu’était cette petite fille?
Que devait-on craindre d’elle?
C’était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses réponses ne l’ayant pas satisfaite, elle avait
voulu faire elle- même une enquête qui l’éclairât.
Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que
Mlle Belhomme lui avait soufflé.
Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, il n’en était pas moins hospitalier, et même
largement, fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa belle-soeur, son frère et son
beau-frère venaient le voir à Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête qui ne lui était
pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et
les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs harnais de gala; et le soir, dans l’obscurité, les
habitants du village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée jusqu’aux fenêtres des combles,
et de Picquigny à Amiens, d’Amiens à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d’hôtel chargés des
approvisionnements.
Pour recevoir Mme Bretoneux, on s’était donc conformé à l’usage établi et en débarquant à la gare de
Picquigny elle avait trouvé le landau avec cocher et valet de pied pour l’amener à Maraucourt, comme en
descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la conduire à l’appartement, toujours le même, qui lui
était réservé au premier étage.
Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses neveux, même celle de Casimir, n’avait été
modifiée en rien: il verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec elle, rien de plus, les
affaires avant tout; quant au fils et au neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et dîneraient au
château, où ils resteraient le soir aussi tard qu’ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de bureau.
Sacrées pour les neveux, elles l’étaient aussi pour M. Vulfran et par conséquent pour Perrine, de sorte que
Mme Bretoneux n’avait pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne» comme elle l’aurait
voulu.
Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise pour la questionner adroitement, ainsi que
Zénobie et Rosalie, était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les renseignements qu’on pouvait lui
donner, au moins ceux qui se rapportaient à l’arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la façon dont elle
avait vécu depuis ce moment, enfin à son installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, à
sa connaissance de l’anglais; mais examiner Perrine elle-même qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler,
voir ce qu’elle était et ce qu’il y avait en elle, chercher ainsi les causes de son succès subit, ne se présentait pas
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dans des conditions faciles à combiner.
À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle
montait tout de suite à sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait avec Mlle Belhomme; le
soir en sortant de table, elle montait de nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour
l’avoir seule et librement la retourner?
De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida à l’aller trouver dans sa chambre, où
Perrine, qui se croyait débarrassée d’elle, dormait tranquillement.
Quelques coups frappés à sa porte, l’éveillèrent; elle écouta, on frappa de nouveau.
Elle se leva et alla à la porte à tâtons:
«Qui est la?
-- Ouvrez, c’est moi.
-- Mme Bretoneux?
-- Oui.»
Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans la chambre, tandis que Perrine pressait le
bouton de la lumière électrique.
«Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.»
Et, prenant une chaise, elle s’assit au pied du lit de façon à avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle
commença:
«C’est de mon frère que j’ai à vous parler, à propos de certaines recommandations que je veux vous adresser.
Puisque vous remplacez Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions utiles à sa santé et dont
Guillaume, malgré tous ses défauts, l’entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il est donc
certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre les mêmes services que Guillaume; je vous promets
que nous saurons le reconnaître.»
Aux premiers mots, Perrine s’était rassurée: puisqu’on voulait lui parler de M. Vulfran, elle n’avait rien à
craindre; mais quand elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu’elle paraissait intelligente, sa défiance se
réveilla, car il était impossible que Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, put être sincère
en parlant ainsi; or, si elle n’était pas sincère, il importait de se tenir sur ses gardes.
«Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire niais, bien sûr que je ne demande qu’a vous
rendre les mêmes services que Guillaume.»
Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu’on pouvait tout lui demander.
«Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, et je crois que nous pouvons compter sur
vous.
-- Vous n’avez qu’à commander, madame.
-- Tout d’abord, ce qu’il faut, c’est que vous soyez attentive à veiller sur la santé de mon frère et à prendre
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toutes les précautions possibles pour qu’il ne gagne pas un coup de froid qui peut être mortel, en lui donnant
une de ces congestions pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. Savez-vous que si
cette bronchite se guérissait, on pourrait l’opérer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour nous
tous.»
Cette fois, Perrine répondit:
«Moi aussi, je serais bien heureuse.
-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si reconnaissante que vous soyez de ce qu’on fait pour
vous, vous n’êtes pas de la famille.»
Elle reprit son air niais.
«Bien sûr, mais ça n’empêche pas que je sois attachée à M. Vulfran, vous pouvez me croire.
-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces soins de tout instant que je vous indiquais,
mais encore bien mieux. Mon frère n’a pas besoin seulement d’être préservé du froid, il a besoin aussi d’être
défendu contre les émotions brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces messieurs me
disaient qu’en ce moment il faisait faire recherches sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles
de son fils, notre cher Edmond.»
Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne répondit pas à cette ouverture, bien certaine que «ces
messieurs», c’est-à-dire les deux cousins, n’avaient pas pu parler de ces recherches à Mme Bretoneux; que
Casimir en eût parlé, il n’y avait là rien que de vraisemblable, puisqu’il avait appelé sa mère à son secours;
mais Théodore, cela n’était pas possible.
«Ils m’ont dit que lettres et dépêches passaient par vos mains et que vous les traduisiez à mon frère. Eh bien!
il serait très important, au cas où ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme nous ne le prévoyons que
trop, hélas! que mon fils en fût averti le premier; il m’enverrait une dépêche, et, comme la distance d’ici à
Boulogne n’est pas très grande, j’accourrais soutenir mon pauvre frère: une soeur, surtout une soeur aînée,
trouve d’autres consolations dans son coeur qu’une belle-soeur. Vous comprenez?
-- Oh! bien sûr, madame, que je comprends; il me semble au moins.
-- Alors, nous pouvons compter sur vous?»
Perrine hésita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas répondre.
«Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.
-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme ce que vous ferez pour nous vous le ferez
pour lui. Tout de suite je vais vous prouver que, quant à nous, nous ne serons pas ingrats. Qu’est-ce que vous
diriez d’une robe qu’on vous donnerait?»
Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une réponse à cette offre, elle la mit dans un sourire.
«Une belle robe avec une petite traîne, continua Mme Bretoneux.
-- Je suis en deuil.
-- Mais le deuil n’empêche pas de porter une robe à traîne. Vous n’êtes pas assez habillée pour dîner à la table
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de mon frère et même vous êtes très mal habillée, fagotée comme un chien savant.
Perrine savait qu’elle n’était pas bien habillée, cependant elle fut humiliée d’être comparée à un chien savant,
et surtout de la façon dont cette comparaison était faite, avec l’intention manifeste de la rabaisser.
-- J’ai pris ce que j’ai trouvé chez Mme Lachaise.
-- Mme Lachaise était bonne pour vous habiller quand vous n’étiez qu’une vagabonde, mais maintenant qu’il
a plu à mon frère de vous admettre à sa table, il ne faut pas que nous ayons à rougir de vous; ce qui, nous
pouvons le dire entre nous, a lieu en ce moment.»
Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rôle qu’elle jouait.
«Ah! dit-elle tristement.
-- Ce que vous êtes drôle avec votre blouse, vous n’en avez pas idée.»
Et l’évocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle avait cette fameuse blouse devant les
yeux.
«Mais cela est facile à réparer, et quand vous serez belle comme je veux que vous le soyez, avec une robe
habillée pour la salle à manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez à qui vous les devez.
C’est comme pour votre lingerie, je me doute qu’elle vaut la robe. Voyons un peu.»
Disant cela, d’un air d’autorité, elle ouvrit les uns après les autres les tiroirs de la commode, et méprisante,
elle les referma d’un mouvement brusque en haussant les épaules avec pitié.
«Je m’en doutais, reprit-elle, c’est misérable, indigne de vous.»
Perrine, suffoquée, ne répondit rien.
«Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue à Maraucourt, et que je me charge de
vous.»
Le mot qui monta aux lèvres de Perrine fut un refus: elle n’avait pas besoin qu’on se chargeât d’elle, surtout
avec de pareils procédés; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un rôle à remplir, rien ne devait le lui
faire oublier; après tout, c’étaient les paroles de Mme Bretoneux qui étaient mauvaises et dures, ses intentions,
au contraire, s’annonçaient bonnes et généreuses.
«Je vais dire à mon frère, reprit Mme Bretoneux, qu’il doit vous commander chez une couturière d’Amiens
dont je lui donnerai l’adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et de plus, chez une bonne
lingère, un trousseau complet. Fiez-vous- en à moi, vous aurez quelque chose de joli, qui à chaque instant, je
l’espère au moins, me rappellera à votre souvenir. Là-dessus dormez bien, et n’oubliez rien de ce que je vous
ai dit.»
XXV
«Faire tout ce qu’elle pourrait pour M. Vulfran» ne signifiait pas du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme
Bretoneux avait cru comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir des recherches qui se
poursuivaient aux Indes et en Angleterre.
Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une façon de la regarder qui aurait dû provoquer les
En famille, by Hector Malot
confidences.
Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu’elle se fût décidée à rompre le silence que M.
Vulfran lui avait commandé?
Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres,
surtout elles étaient incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler, surtout pour les trois
dernières années. Mais cela ne désespérait pas M. Vulfran et n’ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus
difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les temps les plus éloignés; comment la lumière ne