avant reposant sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine affolée, éperdue, suffoquée, se
demandait s’il était mort.
Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la
main il pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient dans les bureaux de Talouel, de
Théodore et de Casimir.
Cet appel était si violent qu’ils accoururent aussitôt tous trois.
«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir?
Tous trois répondirent en même temps.
«J’apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, arrêtez partout et immédiatement le travail;
téléphonez qu’on affiche qu’il reprendra après-demain, et que demain un service sera célébré dans les églises
de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt et Flexelles.
-- Mon oncle!» s’écrièrent d’une même voix les deux neveux.
Mais il les arrêta:
«J’ai besoin d’être seul; laissez-moi.»
Tout le monde sortit, Perrine seule resta.
«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran.
Elle répondit dans un sanglot.
«Rentrons au château.»
Comme toujours il avait posé sa main sur l’épaule de Perrine, et ce fut ainsi qu’ils sortirent au milieu du
premier flot des ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le village où déjà la nouvelle courait
de porte en porte, et chacun en les voyant passer se demandait s’il survivrait à cet écrasement; comme il était
déjà courbé, lui qui d’ordinaire marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête a brisé par
le milieu de son tronc.
Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d’angoisse encore, car aux secousses que de sa main il lui
imprimait à l’épaule, elle sentait, sans qu’il prononçât une seule parole, combien profondément il était atteint.
Quand elle l’eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:
«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne n’entre, que personne ne me parle.»
Comme elle allait sortir:
«Et je me refusais à te croire!
-- Si vous vouliez me permettre...
-- Laisse-moi», dit-il rudement.
En famille, by Hector Malot
XXXVII
Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car successivement arrivèrent: de Paris, M. et
Mme Stanislas Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et Mme Bretoneux, avertis par Casimir;
enfin de Dunkerque et de Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs enfants. Personne
n’aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. D’ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se
surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à jamais, qui allait s’en emparer? C’était l’heure des
manoeuvres habiles où chacun devait s’employer entièrement, avec toute son énergie, toute son intelligence,
toute son intrigue. Quel désastre si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux mains d’un
incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit borné comme Casimir en prenait la direction! Et
aucune des deux familles n’avait la pensée d’admettre qu’une association fut possible, qu’un partage pût se
faire entre les deux cousins: on voulait tout pour soi; l’autre n’aurait rien: quels droits d’ailleurs avait-il à faire
valoir cet autre?
Perrine s’attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne
reçut ni l’une ni l’autre, ce qui lui fit comprendre qu’on ne croyait plus avoir besoin d’elle, au moins pour le
moment. Qu’était-elle en effet dans cette maison? Maintenant c’était le frère de M. Vulfran, sa soeur, ses
neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient les maîtres.
Elle s’attendait aussi à ce que M. Vulfran l’appellerait pour qu’elle le conduisît à l’église, comme elle le
faisait tous les dimanches depuis qu’elle avait remplacé Guillaume; mais il n’en fut rien, et quand les cloches,
qui depuis la veille sonnaient des glas de quart d’heure en quart d’heure, annoncèrent la messe, elle le vit
monter en landau appuyé sur le bras de son frère, accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les
membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.
Alors, n’ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied le trajet du château à l’église, elle partit au
plus vite.
Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte
les rues du village, de remarquer qu’elles avaient leur air des dimanches, c’est-à-dire que les cabarets étaient
pleins d’ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des maisons,
assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les
cours. Personne n’assisterait-il donc au service?
En entrant dans l’église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur
était rangée la famille; çà et là se montraient les autorités du village, les fournisseurs, le haut personnel des
usines, mais rares, très rares étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette journée dont les
conséquences pouvaient être si graves pour eux cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à
celles de leur patron.
Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle n’avait pas qualité pour l’occuper, elle prit
une chaise à côté de Rosalie qui accompagnait sa grand’mère en grand deuil.
«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur! Qu’est-ce que dit
M. Vulfran?»
Mais l’office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus
la parole, voyant combien elle était bouleversée.
À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme Françoise, voulut l’interroger sur, M. Vulfran, et à
qui elle dut répondre qu’elle ne l’avait pas vu depuis la veille.
En famille, by Hector Malot
«Vous rentrez à pied? demanda l’institutrice.
-- Mais oui.
-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu’aux écoles.»
Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et elle dut suivre la conversation de l’institutrice.
«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, s’asseoir, s’agenouiller pendant l’office, si
brisé, si accablé qu’il semblait toujours qu’il ne pourrait pas se redresser? C’est que pour la première fois
aujourd’hui, il a peut-être été bon pour lui d’être aveugle.
-- Pourquoi?
-- Parce qu’il n’a pas vu combien l’église était peu remplie. C’eût été une douleur de plus que cette
indifférence de ses ouvriers à son malheur.
--Ils n’étaient pas nombreux, cela est vrai.
-- Au moins il ne l’a pas vu.
-- Mais êtes-vous sûre qu’il ne s’en soit pas rendu compte par le silence vide de l’église en même temps que
par le brouhaha des cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les oreilles il reconstitue bien des
choses.
-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n’a pas besoin, le pauvre homme; et cependant...»
Elle fit une pause pour retenir ce qu’elle allait dire; mais comme elle n’avait pas l’habitude de jamais cacher
ce qu’elle pensait, elle ajouta:
«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez- vous, mon enfant, nous ne pouvons demander
aux autres de s’associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- mêmes à celles qu’ils
éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut le dire, parce que c’est l’expression de la stricte vérité...»
Elle baissa la voix:
«... Ce n’a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu’il leur croit
dû, mais c’est tout; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n’est pas assez: n’être que juste, c’est être
injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n’ait jamais eu l’idée qu’il pouvait être un père pour ses
ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n’a appliqué son esprit supérieur qu’aux seules
affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais
partout par l’exemple donné. Qu’il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n’aurions pas vu
aujourd’hui... ce que nous voyons.»
Cela pouvait être vrai, mais Perrine n’était pas en situation d’apprécier la morale de ces paroles, qui la
blessaient par ce qu’elles disaient, autant que parce qu’elle les entendait de la bouche de Mlle Belhomme,
pour qui elle s’était vite prise d’une affection respectueuse. Qu’une autre eût exprimé ces idées, il lui semblait
que cela l’eût laissée indifférente, mais elle souffrait de ce qu’elles étaient celles d’une femme en qui elle
avait mis une grande confiance.
En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.
En famille, by Hector Malot
«Pourquoi n’entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève
ne devait pas prendre place à la table de la famille.
-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.
-- Alors rentrez.»
Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n’avait pas besoin d’elle, et même qu’il ne pensait pas du
tout à elle; car Bastien qu’elle rencontra dans l’escalier lui dit qu’en descendant de voiture, M. Vulfran s’était
enfermé dans son cabinet, où personne ne devait entrer:
«En un jour comme aujourd’hui, il ne veut même pas déjeuner avec la famille.
-- Elle reste, la famille?
-- Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde part; je crois qu’il ne voudra même pas recevoir
les adieux de ses parents. Ah! il est bien accablé. Qu’est-ce que nous allons devenir, mon Dieu! Il faudra nous
aider.
-- Que puis-je?
-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il vous aime bien.
-- Il m’aime!
-- Je sais ce que je dis, et c’est gros, cela.»
Comme Bastien l’avait annoncé, toute la famille partit après le déjeuner; mais jusqu’au soir Perrine resta dans
sa chambre sans que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le coucher que Bastien vint lui
dire que le patron la prévenait de se tenir prête à l’accompagner le lendemain matin à l’heure habituelle.
«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le mieux: le travail c’est sa vie.»
Le lendemain à l’heure fixée, comme tous les matins elle se trouva dans le hall, attendant M. Vulfran, et
bientôt elle le vit paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui, silencieusement fit un signe attristé pour
dire que la nuit avait été mauvaise.
«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d’une voix altérée, dolente et faible comme celle d’un enfant malade.
Elle s’avança vivement:
«Me voilà, monsieur.
-- Montons en voiture.»
Elle eût voulu l’interroger, mais elle n’osa pas; une fois assis en voiture, il s’affaissa et, la tête inclinée en
avant, il ne prononça pas un mot.
Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir et à l’aider à descendre; ce qu’il fit,
obséquieusement:
«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il d’une voix compatissante qui contrastait avec
En famille, by Hector Malot
l’éclat de ses yeux.
-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce que je devais venir.
-- C’est ce que je voulais dire...»
M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se faisant conduire par elle à son cabinet.
Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était volumineuse, comprenant les lettres de
deux jours; il le laissa se faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s’il était sourd ou endormi.
Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle devait ce jour-là se décider une grosse question,
qui engageait sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les grandes provisions de jute qu’on
avait aux Indes et en Angleterre, en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication courante des
usines pendant un certain temps, ou bien devait-on faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse
ou à la baisse?
Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une méthode rigoureuse, dont personne ne s’écartait:
chacun à tour de rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et développait ses raisons; M.
Vulfran écoutait, et à la fin, faisait connaître la résolution qu’il se proposait de suivre; -- ce qui ne voulait pas
dire qu’il la suivrait, car plus d’une fois on apprenait, six mois ou un an après, qu’il avait fait précisément le
contraire de ce qu’il avait dit; mais en tout cas, il se prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés,
et toujours la discussion aboutissait.
Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun expliqua ses raisons pour vendre ou pour
acheter; mais quand vint le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que celui-ci produisit, ce
fut un doute:
«Je n’ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons pour, mais il y en a de bien fortes contre.»
Il était sincère, en confessant cet embarras, car c’était une règle chez lui de suivre la discussion sur la
physionomie du maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de se décider d’après ce que disait
cette physionomie, qu’il avait appris à connaître par une longue pratique, sans s’inquiéter de ce qu’il pouvait
penser lui-même: que pouvait d’ailleurs peser son opinion dans la balance, où de l’autre côté, ce qu’il mettait
était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette
physionomie n’avait absolument rien exprimé, qu’un vague exaspérant. Voulait-il acheter, voulait-il vendre?
À vrai dire il semblait ne pas prendre souci plus de l’un que de l’autre; absent, envolé, perdu dans un autre
monde que celui des affaires.
Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut au patron de rendre son arrêt; et comme
toujours, même plus complet que toujours, s’établit un respectueux silence, tandis que les yeux restaient
attachés sur lui.
On attendait, et comme il ne disait rien on s’interrogeait du regard: avait-il donc perdu l’intelligence ou le
sentiment de la réalité?