Enfin il leva le bras, et dit:
«Je vous avoue que je ne sais que décider.»
Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là!
En famille, by Hector Malot
Pour la première fois depuis qu’on le connaissait, il se montrait indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de
sa volonté.
Et les regards, qui tout à l’heure se cherchaient, évitaient maintenant de se rencontrer: les uns par compassion;
les autres, particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se trahir.
Il dit encore:
«Nous verrons plus tard.»
Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s’en allant, sans échanger ses réflexions.
Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d’où elle n’avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au
départ de ses employés, et garda son attitude accablée.
Le temps s’écoula, il ne bougea point. Souvent elle l’avait vu rester, immobile devant sa fenêtre ouverte,
plongé dans ses pensées ou ses rêves, et cette attitude s’expliquait de même que son inaction et son mutisme,
puisqu’il ne pouvait ni lire, ni écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de maintenant, et à le
regarder, l’oreille attentive, on pouvait voir sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l’usine il suivait
son travail comme s’il le surveillait de ses yeux, dans chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers,
les échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les lamentables gémissements de la valseuse,
le décrochage et l’accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de sifflet des locomotives, les
commandements de manoeuvres, même le sabotage des ouvriers quand ils traversaient d’un pas traîné un
chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se rendait un compte exact, qui lui permettait de
savoir ce qui se faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se faisait.
Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout paraissait pétrifié, momifié comme l’eût été
une statue. Cela était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait envahie par une sorte de terreur qui
l’anéantissait.
Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d’une voix forte, avec la conscience d’être seul, ou plutôt
sans conscience de l’endroit où il était et de ceux qui pouvaient l’entendre, il dit:
«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu’ai-je donc fait pour que vous m’abandonniez?»
Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine, que ce cri avait bouleversée, bien qu’elle ne pût
pas mesurer toute l’étendue et la profondeur du désespoir qu’il accusait. C’est qu’en effet, M. Vulfran, par la
grande fortune qu’il avait faite et la situation qu’il occupait, en était arrivé à croire qu’il était un privilégié, en
quelque sorte un élu, dont la Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, comment serait-il
parvenu si haut, s’il n’avait été servi que par sa seule intelligence? Une main toute-puissante l’avait donc tiré
de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une
inspiration supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce qu’il désirait avait toujours réussi;
dans ses batailles, il avait toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. Mais voilà que tout
à coup ce qu’il voulait le plus ardemment, ce qu’il se croyait sûr d’obtenir, pour la première fois ne se réalisait
pas: il attendait son fils, il savait qu’il allait le voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette
réunion; et son fils était mort.
Alors quoi?
Il ne comprenait pas, -- ni le présent, ni le passé.
Qu’avait-il été?
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Qu’était-il?
Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait cru être, pourquoi ne l’était-il plus?
XXXVIII
Cet anéantissement se prolongea, et il s’y joignit des accidents de santé: la bronchite, les palpitations
s’aggravèrent, il se produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine retint M. Vulfran à
la chambre, et donna l’entière direction des usines à Talouel triomphant.
Cependant ces accidents s’amendèrent, mais la prostration morale ne s’améliora pas, et au bout de quelques
jours il n’y eut plus qu’elle qui inquiéta le médecin.
Plusieurs fois Perrine avait essayé de l’interroger; mais il lui avait à peine répondu, le docteur Ruchon n’étant
pas homme à s’intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été moins rébarbatif avec Bastien et
Mlle Belhomme, qu’il rencontrait souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de chambre et par
l’institutrice son anxiété était tant bien que mal renseignée.
«Il n’y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au
travail.»
Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château donner sa leçon, elle avait bavardé avec le
médecin, elle répétait volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui d’ailleurs se résumait en un mot
toujours le même:
«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique morale arrêtée, mais dont le grand ressort
ne paraît cependant pas cassé.»
Pendant longtemps on l’avait redoutée cette secousse, et c’était même la crainte qu’elle se produisit
inopinément qui, plusieurs fois, avait retardé l’opération de la cataracte, que l’état général semblait permettre.
Mais maintenant on la désirait. Qu’elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit intérêt à ses
affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la
tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu’on n’aurait pas à redouter les violentes émotions d’un
retour ou d’une mort, qu’au point de vue spécial de l’opération on pouvait également redouter.
Mais comment la provoquer?
C’était ce qu’on se demandait sans trouver de réponse à cette question, tant il semblait détaché, de tout, au
point de ne vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu’il avait gardé la chambre, et d’avoir toujours
fait répondre par Bastien, à Talouel, qui respectueusement venait à l’ordre deux fois par jour, le matin et le
soir:
«Décidez pour le mieux.»
Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine s’était-il fait rendre compte de ce qu’avait décidé
Talouel, trop habile, trop adroit et trop prudent d’ailleurs pour prendre aucune mesure que le patron n’eût pas
prise lui-même.
Cette apathie n’empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le conduisît comme naguère dans les
diverses usines; mais le chemin se faisait silencieusement, sans qu’il répondît le plus souvent aux observations
qu’elle lui adressait de temps en temps, et arrivé aux usines, c’était à peine s’il écoutait le rapport des
directeurs.
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«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.»
Combien de temps cela durerait-il?
Une après-midi qu’ils revenaient de la tournée des usines, et qu’ils approchaient de Maraucourt, au trot
endormi du vieux cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.
«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu’on sonne au feu.»
La voiture arrêtée, la sonnerie s’entendit distinctement.
«C’est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?
-- Un tourbillon de fumée noire.
-- De quel côté?
-- À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me reconnaître.
-- À droite, ou à gauche?
-- Plutôt à gauche.»
À gauche, c’était vers l’usine.
«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.
-- Non, seulement va vite.»
En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme ils tournaient selon le caprice des entailles
bordées de peupliers, Perrine ne pouvait fixer l’endroit précis d’où s’élevait la fumée, il semblait que c’était
du centre du village, et non de l’usine.
Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien.
Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se faisait entendre maintenant tout à gauche,
c’est-à-dire aux environs de l’usine.
«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle.
-- Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran.
Mais il fit cette réponse d’un ton presque indifférent, comme s’il n’y avait pas intérêt pour lui à savoir où était
le feu.
Ce fut seulement en entrant dans le village qu’ils furent fixés:
«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu n’est pas chez vous: c’est la maison à la
Tiburce qui brûle.»
La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop petits pour être admis à l’asile, et habitait une
misérable chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d’une cour, aux environs des écoles.
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«Allons-y», dit M. Vulfran.
Il n’y avait qu’à suivre les gens qui couraient; maintenant on voyait la fumée et les flammes s’élever en
tourbillons au-dessus des maisons, et l’on respirait une odeur de brûlé. Avant d’arriver, ils durent arrêter sous
peine d’écraser les curieux, qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran descendit de
voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes. Comme ils approchaient de l’entrée de la maison, Fabry, le
casque en tête, car il commandait les pompiers de l’usine, vint à eux.
«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs
enfants, cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les décombres, deux ont été asphyxiés; les trois
autres, on ne sait pas.
-- Comment le feu a-t-il pris?
-- La Tiburce était endormie ivre, -- elle l’est encore, -- les enfants les plus grands ont joué avec des
allumettes; quand tout a commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a fait autant,
oubliant ceux au berceau.»
Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran voulut se diriger de ce côté.
«N’allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants asphyxiés qui les pleurent.
-- Qui sont-elles?
-- Des ouvrières des usines.
-- Il faut que je leur parle.»
Il appuya sa main sur l’épaule de Perrine, pour dire qu’elle devait le conduire.
Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la cour, où les pompiers noyaient les décombres
de la maison effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets d’eau des tourbillons de flamme
jaillissaient de ce foyer avec des crépitements.
D’un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu’ils avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et
M. Vulfran, précédé de Perrine, s’avança vers les deux mères qui tenaient leurs enfants sur leurs genoux. Au
milieu de ses larmes, l’une d’elles, qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors
reconnaissant que ce n’était que le patron, elle étendit vers lui un bras menaçant:
«Venez donc ver ce qu’on fait d’nos éfants, pendant qu’on s’extermine pour vous, c’est y vo qu’allez li rendre
la vie? Oh! mon pauvre petit!»
Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots.
Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry:
«Vous aviez raison; allons-nous-en.»
Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de l’incendie, jusqu’au moment où Talouel vint annoncer
à M. Vulfran que sur les six enfants qu’on croyait morts, trois avaient été retrouvés en bonne santé chez des
voisins, où on les avait portés dans le premier moment d’affolement: il n’y avait donc réellement que trois
victimes, dont l’enterrement venait d’être fixé au lendemain.
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Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l’usine était restée plongée dans une réflexion
profonde, se décida à adresser la parole à M. Vulfran:
«N’irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un frémissement de voix, qui trahissait son émotion.
-- Pourquoi irais-je?
-- Parce que ce serait votre réponse -- la plus digne que vous puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre
femme.
-- Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils?
-- Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez à celles qui les atteignent, c’est une réponse
aussi cela, et qui serait comprise.
-- Tu ne sais pas combien l’ouvrier est ingrat.
-- Ingrat pourquoi? Pour l’argent reçu? C’est possible; et cela vient peut-être de ce qu’il ne considère pas
l’argent reçu au même point de vue que celui qui le donne; n’a-t-il pas des droits sur cet argent qu’il a gagné
lui-même? Cette ingratitude-là existe peut-être telle que vous dites. Mais l’ingratitude pour une marque
d’intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu’elle soit la même? C’est l’amitié qui fait naître l’amitié. On
aime ceux dont on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l’ami des autres, nous faisons des
autres nos amis. C’est beaucoup de soulager la misère des malheureux; mais comme c’est plus encore de
soulager leur douleur... en la partageant!»
Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne
paraissant même pas l’écouter, elle n’osa pas continuer: plus tard elle reprendrait ce sujet.
Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au château, M. Vulfran s’arrêta:
«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais de l’enterrement des enfants; qu’il ordonne un
service convenable; j’y assisterai.»
Talouel eut un haut-le-corps.
«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront se rendre demain à l’église en auront la
liberté: c’est un grand malheur que cet incendie.
-- Nous n’en sommes pas responsables.
-- Directement, non.»
Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, après le dépouillement de la correspondance et
la conférence avec les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:
«Vous n’avez rien de pressé en train, je pense?
-- Non, monsieur.
-- Eh bien, partez pour Rouen. J’ai appris qu’on avait construit là une crèche modèle, dans laquelle on a
appliqué ce qui s’est fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et par suite routine, mais un