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作者:法-Hector Malot 当前章节:15406 字 更新时间:2026-6-15 17:07

Sur l’argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain viennois, qui devait provoquer l’appétit de sa

mère, et revint toujours courant au Champ Guillot.

«Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirés; regarde le pain, comme il est bien cuit; tu vas manger, n’est-ce

pas, maman?

-- Oui, ma chérie.»

Toutes deux étaient pleines d’espérance et Perrine d’une foi absolue; puisque le médecin avait promis de

guérir sa mère, il allait accomplir ce miracle: pourquoi l’aurait-il trompée? quand on demande la vérité à un

médecin, il doit la dire.

C’est un merveilleux apéritif que l’espoir; la malade, qui depuis deux jours n’avait pu rien prendre, mangea

un oeuf et la moitié du petit pain.

«Tu vois, maman, disait Perrine.

-- Cela va aller.»

En tout cas, son irritabilité nerveuse s’émoussa; elle éprouva un peu de calme, et Perrine en profita pour

aller consulter Grain de Sel sur la question de savoir comment elle devait s’y prendre pour vendre la voiture

et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus facile, Grain de Sel pouvait l’acheter comme il achetait toutes

choses: meublés, habits, outils, instruments de musique, étoffes, matériaux, le neuf, le vieux; mais, pour

Palikare, il n’en était pas de même, parce qu’il n’achetait pas de bêtes, excepté les petits chiens, et son avis

était qu’on devait attendre au mercredi pour le vendre au Marché aux chevaux.

Le mercredi c’était bien loin, car, dans sa surexcitation d’espérance, Perrine s’imaginait qu’avant ce jour-la,

sa mère aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, à attendre ainsi, il y avait au moins cela de

bon, qu’elles pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s’arranger des robes pour voyager en

chemin de fer, et aussi cela de meilleur encore, qu’on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le prix

payé par Grain de Sel était assez élevé; Palikare resterait au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées

à Maraucourt, elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le perdre, cet ami, qu’elle aimait

tant! et comme il serait heureux de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie, se

promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec ses deux maîtresses auprès de lui!

Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes avaient traversé son esprit, car, au lieu de la

somme qu’elle imaginait sans la préciser, Grain de Sel n’offrit que quinze francs de la roulotte et de tout ce

qu’elle contenait, après l’avoir longuement examinée.

«Quinze francs!

-- Et encore c’est pour vous obliger; qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça?»

Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards,

en haussant les épaules d’un air de pitié méprisante.

Tout ce qu’elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une augmentation de deux francs cinquante sur

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le prix offert, et l’engagement que la roulotte ne serait dépecée qu’après leur départ, de façon à pouvoir

jusque-là l’habiter pendant la journée, ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester

enfermée dans la maison.

Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres qu’il pouvait leur louer, elle vit combien la

roulotte leur serait précieuse, car, malgré l’orgueil avec lequel il parlait de ses appartements, et qui n’avait

d’égal que son mépris pour la roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu’il fallait leur

détresse pour l’accepter.

À la vérité, elle avait un toit et des murs qui n’étaient pas en toile, mais sans aucune autre supériorité sur la

roulotte: tout à l’entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel faisait commerce et qui

pouvaient supporter les intempéries: verres cassés, os, ferrailles: tandis qu’à l’intérieur le couloir et. des

pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient celles qui avaient besoin d’un abri: vieux papiers,

chiffons, bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses innombrables, détritus de toutes sortes, qui

constituent les ordures de Paris; et de ces divers tas s’exhalaient d’âcres odeurs qui prenaient à la gorge.

Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel

la pressa:

«Dépêchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je sois là pour recevoir et «triquer» ce qu’ils

apportent.

-- Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle.

-- Bien sûr qu’il les connaît; il est venu plus d’une fois à côté quand il a soigné la Marquise.»

Ce mot la décida: puisque le médecin connaissait ces chambres, il savait ce qu’il disait en conseillant d’en

prendre une; et puisqu’une marquise, habitait l’une d’elles, sa mère pouvait bien en habiter une autre.

«Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés aux trois sous pour l’âne et aux six sous pour

la roulotte.

-- Vous l’avez achetée?

-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la payer,»

Elle ne trouva rien à répondre; ce n’était pas la première fois qu’elle se voyait ainsi écorchée; bien souvent

elle l’avait été plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par croire que c’est la loi de

nature pour ceux qui ont, au détriment de ceux qui n’ont pas.

IV

Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la chambre où elles allaient s’installer, à laver le

plancher, à frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la maison était construite n’avait jamais

été bien certainement à pareille fête.

Pendant les nombreux voyages qu’elle fit de la maison au puits où elle tirait de l’eau pour laver, elle

remarqua qu’il ne poussait pas seulement de l’herbe et des chardons dans l’enclos: des jardins environnants

le vent ou les oiseaux avaient apporté des graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jeté des plants de

fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes de ces graines, quelques-uns de ces plants,

tombant sur un terrain qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant fleurissaient tant bien que

mal. Sans doute leur végétation ne ressemblait en rien à celle qu’on obtient dans un jardin, avec des soins de

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tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour sauvage qu’elle fût, elle n’en avait pas moins son

charme de couleur et de parfum.

Cela lui donna l’idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs, des giroflées rouges et violettes, des oeillets, et

d’en faire des bouquets qu’elle placerait dans leur chambre d’où ils chasseraient la mauvaise odeur en même

temps qu’ils l’égayeraient. Il semblait que ces fleurs n’appartenaient à personne, puisque Palikare pouvait les

brouter si le coeur lui en disait; cependant elle n’osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à

Grain de Sel.

«Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci.

-- C’est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.

-- Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c’était pour les vendre, je commencerais par te les vendre

moi-même. Puisque c’est pour toi, ne te gêne pas, la petite: tu aimes l’odeur des fleurs, moi j’aime mieux celle

du vin, même il n’y a que celle-la que je sente.»

Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y trouva facilement des vases ébréchés dans

lesquels elle disposa ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil, la chambre se remplit

bientôt du parfum des giroflées et des oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en même

temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs.

Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui habitaient de chaque côté de leur chambre:

une vieille femme qui sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores aux couleurs du

drapeau français; et un grand bonhomme courbé en deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large

qu’il semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans tricolores était une chanteuse des rues,

lui dit le bonhomme au tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de Sel; tous les jours elle

quittait le Champ Guillot avec un parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait aux

carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et vendre à l’abri le répertoire de ses chansons.

Quant au bonhomme au tablier, c’était, lui apprit la Marquise, un démolisseur de vieilles chaussures, et du

matin au soir il travaillait muet comme un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous lequel

on le connaissait; mais pour ne pas parler il n’en faisait pas moins un tapage assourdissant avec son

marteau.

Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put alors amener sa mère qui, en apercevant les

fleurs, eut un moment de douce surprise:

«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle.

-- Mais c’est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse de te faire plaisir!»

Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l’odeur de la vieille maison se fit sentir terriblement,

mais sans que la malade osât s’en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu’elles ne pouvaient pas quitter le

Champ Guillot pour aller autre part?

Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et quand le médecin vint le lendemain matin il la

trouva plus mal, ce qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner chez le pharmacien, qui

cette fois lui demanda cinq francs. Elle ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne respirait

plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le

produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin prescrivait une nouvelle ordonnance

coûtant cinq francs, ou plus, où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle parcourait les

montagnes, ils avaient plus d’une fois été exposés à la famine, et plus d’une fois aussi, depuis qu’ils avaient

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quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain. Mais ce n’était pas du tout la même chose.

Pour la famine dans les montagnes, ils avaient toujours l’espérance, qui se réalisait souvent, de trouver

quelques fruits, des légumes, un gibier qui leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en

Europe, ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, bosniaques, styriens, tyroliens, qui

consentiraient à se faire photographier moyennant quelques sous. Tandis qu’à Paris il n’y a rien à attendre

pour ceux qui n’ont pas d’argent en poche, et le leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible,

c’est qu’elle devait répondra à cette question, elle ne sachant rien, ne pouvant rien; l’effroyable, c’est qu’elle

devait prendre la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère incapable de s’ingénier, et

qu’elle se trouvait ainsi la vraie mère, quand elle ne se sentait qu’une enfant.

Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée et fortifiée; mais il n’en était pas ainsi, et

bien que sa mère ne se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot habituel: «Cela va aller», elle

voyait qu’en réalité «cela n’allait pas»: pas de sommeil, pas d’appétit, la fièvre, un affaiblissement, une

oppression qui lui paraissaient progresser, si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne

l’abusaient point.

Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu’elle craignait pour l’ordonnance se réalisa: après un rapide

examen de la malade, le docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet cause de tant

d’angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire; mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut

le courage de l’arrêter.

«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas d’égale importance, voulez-vous bien

n’inscrire aujourd’hui que ceux qui pressent?

-- Qu’est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d’un ton fâché.

Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu’au bout.

«Je veux dire que nous n’avons pas beaucoup d’argent aujourd’hui et que nous n’en recevrons que demain;

alors...»

Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d’oeil rapide çà et là, comme s’il voyait pour la première fois leur

misère, il remit son carnet dans sa poche:

«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne presse, celui d’hier peut être encore continué

aujourd’hui.

«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si rien ne pressait, c’était que sa mère ne se

trouvait pas aussi mal qu’elle l’avait craint; on pouvait donc encore espérer et attendre.

Le mercredi était le jour qu’elle attendait, mais son impatience de le voir arriver était traversée par l’émotion

douloureuse avec laquelle elle le redoutait, car s’il devait les sauver par l’argent qu’il allait leur apporter,

d’un autre côté, il devait la séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu’elle pouvait quitter sa mère,

courait-elle dans l’enclos pour dire un mot à son ami qui, n’ayant plus à travailler, ni à peiner; et trouvant à

manger autant qu’il voulait après tant de privations, ne s’était jamais montré si joyeux. Dès qu’il la voyait

venir, il poussait quatre ou cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, et, au bout de

sa corde, il lançait quelques ruades jusqu’à ce qu’elle fût près de lui; mais aussitôt qu’elle lui avait mis la

main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui posait la tête sur l’épaule sans plus bouger. Alors, ils

restaient ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des yeux avec des mouvements rythmés qui

étaient tout un discours.

«Si tu savais!» murmurait-elle doucement.

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Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux satisfactions du moment présent, le repos, la bonne

nourriture, les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne du monde. D’ailleurs, il s’était fait

un ami de Grain de Sel, de qui il recevait des marques d’amitié qui flattaient sa gourmandise. Le lundi, dans

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