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作者:法-Hector Malot 当前章节:15362 字 更新时间:2026-6-15 17:07

Et la simple bibliothèque qu’il avait eu tout d’abord l’intention d’établir, s’était transformée, sans qu’il sût

trop sous quelle influence, en ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence qui occupent le

grand chalet central, se sont groupés ces jeux divers, dont le développement a exigé une partie même de son

parc, de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le fait pardonner.

Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés, ils n’ont pas été sans produire un vif émoi

dans la contrée et même une sorte d’agitation.

Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l’oppression:

n’était-ce pas une injustice, un crime social qu’on vînt leur faire concurrence et les empêcher de continuer

leur commerce dans les mêmes conditions qu’ils l’avaient toujours pratiqué, au mieux de leurs intérêts,

comme il convient à des hommes libres? Et de même que lors de la création des usines, les fermiers s’étaient

insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de la terre, ou les obligeaient à hausser les

salaires, les petits commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des cultivateurs; c’était tout juste si,

quand M. Vulfran passait par les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les poursuivait pas de

huées comme des malfaiteurs: il n’était donc pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu’il voulait ruiner le

pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu de bonté, un peu de pitié au coeur! les

ouvriers étaient donc imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n’avait d’autre but que de les enchaîner

plus étroitement encore, et de leur reprendre d’une main ce qu’on semblait leur donner de l’autre. Des

réunions s’étaient tenues où l’on avait discuté ce qu’il y avait à faire, et dans lesquelles plus d’un ouvrier

avait prouvé qu’il n’était pas un imbécile comme tant d’autres de ses camarades.

Dans l’intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces réformes avaient provoqué autant

d’inquiétudes que de critiques. Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c’est à dire les ruiner? Ne serait-il pas

prudent de le faire interdire? Évidemment sa faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu’elle

voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne pourraient pas ne pas peser. Et toutes les

inimitiés s’étaient concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce qu’elle faisait: qu’importait à

cette fille l’argent follement gaspillé, ce n’était pas le sien.

Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette colère, dont elle recevait des coups directs ou

indirects à chaque instant, par des amitiés qui l’encourageaient et la réconfortaient.

Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s’était rangé de son côté: elle réussissait ce qu’elle

entreprenait, elle faisait faire à M. Vulfran tout ce qu’elle voulait, elle était en butte à l’hostilité de ses

neveux, c’était plus qu’il n’en fallait pour qu’il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait

que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité augmentaient la fortune des établissements;

cet argent ce n’était pas à lui Talouel qu’on le prenait, tandis que bien vraisemblablement les établissements

seraient à lui un jour ou l’autre; aussi quand il avait pu deviner qu’une amélioration nouvelle était à l’étude,

n’avait-il pas raté les occasions de «supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la réaliser.

Mais d’autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine, c’étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle

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Belhomme, de Fabry et des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le conseil de surveillance

de ses différentes fondations.

En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l’énergie morale et intellectuelle, le médecin avait

changé de manières à son égard, et maintenant c’était avec une affection paternelle qu’il la traitait, presque

avec déférence, en tout cas comme une personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine,

disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran serait devenu.»

Mlle Belhomme n’avait pas eu à changer de manières, mais elle était fière d’elle, et chaque jour dans sa

leçon il y avait quelques minutes où franchement elle laissait paraître ses vrais sentiments, bien qu’elle

s’avouât que leur expression n’en fût peut-être pas très correcte, «de maîtresse à élève».

Quant à Fabry, il était associe de trop près à tout ce qui se faisait, pour n’être pas en accord avec cette jeune

fille, à laquelle il n’avait pas tout d’abord prêté attention, mais qui bien vite avait pris une si grande

importance dans la maison, qu’il n’était plus qu’un instrument entre ses mains.

«Monsieur Fabry, vous allez aller à Noisiel étudier les maisons ouvrières.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre étudier le Working men’s club Union.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique étudier les cercles ouvriers.»

Et Fabry partait, étudiait ce qu’on lui avait indiqué, tout en ne négligeant rien de ce qu’il trouvait intéressant,

puis au retour, après de longues discussions avec M. Vulfran, étaient arrêtés les plans qu’exécutaient sous sa

direction l’architecte et les conducteurs de travaux, adjoints à son bureau, devenu depuis peu le plus

important de la maison. Jamais elle ne prenait part à ces discussions, jamais elle n’y mêlait son mot, mais

elle y assistait, et il eût fallu une stupidité réelle pour ne pas comprendre qu’elle les préparait, les inspirait, et

qu’en somme c’était la semence qu’elle avait jetée dans l’esprit ou dans le coeur du maître, qui germait et

portait ses fruits.

Pas plus que Fabry, les ouvriers élus par leurs camarades ne méconnaissaient le rôle de Perrine, et bien que

dans leurs conseils elle ne se fût jamais permis ni un mot, ni un signe, ils savaient très justement peser

l’influence qu’elle exerçait, et ce n’était pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierté qu’elle fût des

leurs:

«Vous savez, elle a travaillé aux cannetières.

-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce qu’elle est?»

Il n’eût pas fait bon que devant ceux-là on parlât de la huer quand elle traversait les rues des villages, les

huées commencées auraient été vivement et violemment refoulées dans les gosiers.

Ce dimanche-là, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour une enquête dont M. Vulfran n’avait pas

parlé à Perrine, et qu’il avait même paru vouloir tenir secrète, était attendu; le matin il avait envoyé de Paris

une dépêche ne contenant que ces quelques mots:

«Renseignements complets, pièces officielles, arriverai midi.»

Il était midi et demi, et il n’arrivait pas, ce qui contrairement à l’habitude avait provoqué l’impatience de M.

Vulfran, d’ordinaire plus calme.

Son déjeuner achevé plus promptement que de coutume, il était rentré dans son cabinet avec Perrine, et à

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chaque instant il allait à la fenêtre ouverte sur les jardins pour écouter.

«Il est étrange que Fabry n’arrive pas.

-- Le train aura eu du retard.»

Mais il ne se rendait pas à cette raison et restait à la fenêtre d’où elle eût voulu l’arracher, car il se passait

dans les jardins et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu’il eût connaissance; avec une activité

plus qu’ordinaire les jardiniers achevaient d’entourer de treillages les corbeilles de fleurs, tandis que

d’autres emportaient les plantes rares disséminées sur les pelouses; les grilles d’entrée étaient grandes

ouvertes, et au-delà du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers était pavoisé de drapeaux et d’oriflammes, qui

claquaient dans la brise de mer.

Tout à coup il pressa le bouton d’appel pour son valet de chambre, et quand celui-ci parut, il lui dit que si

quelqu’un venait, il ne recevrait personne.

Cet ordre surprit d’autant plus Perrine que le dimanche habituellement il recevait tous ceux qui voulaient

l’entretenir, petits ou grands, car très avare en semaine de paroles qui font perdre un temps appréciable en

argent, il était au contraire volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres n’avaient plus

la même valeur.

Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des entailles, c’est-à-dire celui qui vient de

Picquigny:

«Voilà Fabry», dit-il d’une voix qui parut altérée, anxieuse et heureuse à la fois.

En effet, c’était bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet: lui aussi paraissait être dans un état

extraordinaire, et le regard qu’il jeta tout d’abord à Perrine la troubla sans qu’elle sût pourquoi:

«Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.

-- Vous arrivez, c’est l’essentiel.

-- Ma dépêche vous a prévenu.

-- Votre dépêche, trop courte et trop vague, m’a donné des espérances; ce sont des certitudes qu’il me faut.

-- Elles sont aussi complètes que vous pouvez les désirer.

-- Alors parlez, parlez vite.

-- Le dois-je devant mademoiselle?

-- Oui, si elles sont ce que vous dites.

C’était la première fois que Fabry, rendant compte d’une mission, demandait s’il pouvait parler devant

Perrine; et dans l’état de trouble où elle se trouvait déjà, cette précaution ne pouvait que rendre plus violent

encore l’émoi que les paroles de M. Vulfran et de Fabry, leur agitation à l’un et à l’autre, le frémissement de

leurs voix, avaient provoqué en elle.

-- Comme, l’avait bien prévu l’agent que vous aviez chargé de faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans

regarder Perrine, la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois était venue à Paris; là, en compulsant

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les actes de décès, on a trouvé au mois de juin de l’année dernière un acte au nom de Marie Doressany, veuve

de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une expédition de l’acte.

Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran.

«Voulez-vous que je vous la lise?

-- Avez-vous vérifié les noms?

-- Assurément.

-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez.

-- Je ne m’en suis pas tenu à cet acte, poursuivit Fabry, j’ai voulu interroger le propriétaire de la maison

dans laquelle elle est morte, qui se nomme Grain de Sel, j’ai vu aussi ceux qui ont assisté à la mort de la

pauvre jeune femme, une chanteuse des rues appelée la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c’est à la

fatigue, à l’épuisement, à la misère qu’elle a succombé; de même j’ai vu le médecin qui l’a soignée, le docteur

Cendrier qui demeure à Charonne, rue Riblette; il avait voulu l’envoyer à l’hôpital, mais elle a refusé de se

séparer de sa fille. Enfin, pour compléter mon enquête, ils m’ont envoyé rue du Château-des- Rentiers chez

une marchande de chiffons appelée La Rouquerie, que j’ai rencontrée hier seulement au moment où elle

rentrait de la campagne.

Fabry fit une pause, et, pour la première fois, se tournant vers Perrine qu’il salua respectueusement:

«J’ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.»

Depuis un moment déjà Perrine s’était levée, et elle regardait, elle écoutait éperdue, un flot de larmes jaillit

de ses yeux.

Fabry continua:

«Fixée sur l’identité de la mère, il me restait à savoir ce qu’était devenue la fille, c’est ce que m’a appris La

Rouquerie en me racontant la rencontre qu’elle avait faite dans les bois de Chantilly d’une pauvre enfant

mourant de faim, retrouvée par son âne.

«Et toi, s’écria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait de la tête aux pieds, ne me diras-tu pas

pourquoi cette enfant ne s’est pas fait connaître, ne me l’expliqueras-tu pas, toi qui peux descendre dans le

coeur d’une jeune fille...?»

Elle fit quelques pas vers lui.

Il continua:

«Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...?

-- Mon Dieu!

-- Ceux de son grand-père.»

XL

Fabry s’était retiré, laissant en tête-à-tête le grand-père et la petite-fille.

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Mais ils étaient si émus qu’ils restaient les mains dans les mains sans parler, n’échangeant que des mots de

tendresse:

«Ma fille, ma chère petite-fille!

-- Grand-papa!»

Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les bouleversait, il l’interrogea:

«Pourquoi ne t’es-tu pas fait connaître? demanda-t-il.

-- Ne l’ai-je pas tenté plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous m’avez dit un jour, le dernier où j’ai fait

allusion à maman et à moi: «Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces misérables».

-- Pouvais-je soupçonner que tu étais ma fille?

-- Si cette fille s’était présentée franchement devant vous, ne l’auriez-vous pas chassée sans vouloir

l’entendre?

-- Qui sait ce que j’aurais fait!

-- C’est alors que j’ai décidé de ne me faire connaître que le jour où, selon la recommandation de maman, je

me serais fait aimer.

-- Et tu as attendu si longtemps! N’avais-tu pas à chaque instant des preuves de mon affection?

-- Était-elle celle d’un père? je n’osais le croire.

-- Et il a fallu que, mes soupçons s’étant précisés après des luttes cruelles, des hésitations, des espérances

aussi bien que des doutes que tu m’aurais épargnés en parlant plus tôt, j’emploie Fabry pour t’obliger à te

jeter dans mes bras!

-- La joie de l’heure présente ne prouve-t-elle pas qu’il était bon qu’il en fût ainsi?

-- Enfin c’est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m’as caché, me laissant poursuivre des recherches que

d’un mot tu pouvais satisfaire...

-- En me découvrant.

-- Parle-moi de ton père; comment êtes-vous arrivés à Serajevo? Comment était-il photographe?

-- Ce qu’a été notre vie dans l’Inde, vous pouvez...»

Il l’interrompit:

«Dis-moi tu; c’est à ton grand-père que tu parles, non plus à M. Vulfran.

-- Par les lettres que tu as reçues tu sais à peu près ce qu’a été cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos

chasses aux plantes, nos chasses aux bêtes, tu verras ce qu’était le courage de papa, la vaillance de maman,

car je ne peux pas te parler de lui sans te parler d’elle...

-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m’apprendre d’elle, en me disant son refus d’entrer à l’hôpital où

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