En famille, by Hector Malot
elle aurait peut-être été sauvée, et cela pour ne pas t’abandonner, ne m’a pas ému.
-- Tu l’aimeras, tu l’aimeras.
-- Tu me parleras d’elle.
-- ... Je te la ferai connaître, je te la ferai aimer. Je passe donc là-dessus. Nous avions quitté l’Inde pour
revenir en France, quand, arrivé à Suez, papa perdit l’argent qu’il avait emporté. Il lui fut volé par des gens
d’affaires. Je ne sais comment.»
M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce comment.
«N’ayant plus d’argent, au lieu de venir en France, nous partîmes pour la Grèce, ce qui coûtait moins cher de
voyage. À Athènes, papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des portraits dont nous vécûmes.
Puis il acheta une roulotte, un âne, Palikare, qui m’a sauvé la vie, et il voulut revenir en France par terre, en
faisant des portraits le long de la route. Mais qu’on en faisait peu, hélas! et que la route était dure dans les
montagnes, où le plus souvent il n’y avait que de mauvais sentiers dans lesquels Palikare aurait dû se tuer
vingt fois par jour. Je t’ai dit comment papa était tombé malade à Bousovatcha. Je te demande à ne pas te
raconter sa mort aujourd’hui, je ne pourrais pas. Quand il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre
route. Si nous gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les décider à se faire
photographier, combien moins encore y gagnâmes- nous quand nous fûmes seules! Plus tard aussi je te
raconterai des étapes de misère, qui durèrent de novembre à mai, en plein hiver, jusqu’à Paris. Par M. Fabry
tu viens d’apprendre comment maman est morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard aussi
avec les dernières recommandations de maman pour venir ici.»
Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins passaient dans l’air.
«Qu’est-ce que cela?» demanda M. Vulfran.
Perrine alla à la fenêtre: les pelouses et les allées étaient noires d’ouvriers endimanchés, d’hommes, de
femmes, d’enfants au- dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannières; et de cette foule de six à sept
mille personnes entassées, et dont les masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle, la
route, les prairies, s’élevait cette rumeur qui avait surpris M. Vulfran et détourné son attention du récit de
Perrine, si grand qu’en fût l’intérêt.
«Qu’est-ce donc? répéta-t-il.
-- C’est aujourd’hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers de toutes les usines ont décidé de le célébrer en
te remerciant ainsi de ce que tu as fait pour eux.
-- Ah! vraiment, ah! vraiment!»
Il vint à la fenêtre comme s’il pouvait les voir, mais il fut reconnu, et aussitôt courut de groupe en groupe une
clameur qui en se propageant devint formidable.
«Mon Dieu! qu’ils pourraient être terribles s’ils étaient contre nous, murmura-t-il, sentant pour la première
fois la force de ces masses qu’il commandait.
-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.
-- Et c’est à toi que cela est dû, petite-fille; qu’il y a loin d’aujourd’hui au service célébré à la mémoire de ton
père dans notre église vide!
En famille, by Hector Malot
-- Voici l’ordre de la cérémonie qui a été adopté par le conseil: je te conduirai sur le perron à deux heures
précises; de là tu domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun des villages où sont les
usines montera sur le perron et, au nom de tous, le vieux père Gathoye t’adressera un petit discours.
À ce moment deux heures sonnèrent à la pendule.
«Veux-tu me donner la main?» dit-elle.
Ils arrivèrent sur le perron, et une immense acclamation retentit; alors, comme cela avait été réglé, les
délégués montèrent sur le perron, et le père Gathoye, qui était un vieux peigneur de chanvre, s’avança seul à
quelques pas de ses camarades pour débiter sa harangue qu’on lui avait fait répéter dix fois depuis le matin:
Monsieur Vulfran, c’est pour vous féliciter que ... c’est pour vous féliciter que ...»
Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui voyait ses gestes éloquents crut qu’il débitait son
discours.
Après quelques secondes d’efforts pendant lesquelles il s’arracha plusieurs poignées de cheveux gris, en
tirant dessus comme s’il peignait son chanvre, il dit:
«Voilà la chose: j’avais un discours à vous dire, mais je peux pas en retrouver un mot, ce que ça m’ennuie
pour vous! enfin c’est pour vous féliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon coeur.»
Il leva la main solennellement:
«Je le jure, foi de Gathoye.»
Pour être incohérent ce discours n’en remua pas moins M. Vulfran, qui était dans un état d’âme où l’on ne
s’arrête pas aux paroles; la main toujours appuyée sur l’épaule de Perrine il s’avança jusqu’à la balustrade
du perron et se trouva là comme dans une tribune où la foule le voyait:
«Mes amis, dit-il d’une voix forte, vos compliments d’amitié me causent une joie d’autant plus grande que
vous me les apportez dans la journée la plus heureuse de ma vie, celle où je viens de retrouver ma petite-fille,
la fille du fils que j’ai perdu; vous la connaissez, vous l’avez vue à l’oeuvre, soyez sûrs qu’elle continuera et
développera ce que nous avons fait ensemble, et dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de
bonnes mains.»
Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu’elle put s’en défendre la prenant dans ses bras encore
vigoureux, il la souleva, et, la présentant à la foule, il l’embrassa.
Alors il s’éleva une acclamation poussée et répétée pendant plusieurs minutes par des milliers de bouches
d’hommes, de femmes, d’enfants; puis, comme l’ordre de la fête avait été bien réglé, aussitôt le défilé
commença et chacun en passant devant le vieux patron et sa petite-fille salua ou fit la révérence.
«Si tu voyais les bonnes figures», dit Perrine.
Cependant il y en eut qui ne furent pas précisément radieuses: celles des neveux, quand, la cérémonie
terminée, ils vinrent féliciter leur «cousine».
«Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se joindre à eux, et qui d’autre part tenait à ne
pas perdre de temps pour faire sa cour à l’héritière des usines, je l’avais toujours supposé.»
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Des émotions de ce genre ne pouvaient pas être bonnes pour la santé de M. Vulfran; la veille de son
anniversaire il se trouvait mieux qu’il ne l’avait été depuis longtemps, ne toussant plus, n’étouffant plus,
mangeant et dormant bien; le lendemain, au contraire, la toux et les étouffements avaient si bien repris que
tout ce qui avait été si péniblement gagné paraissait perdu de nouveau.
Aussitôt le docteur Ruchon fut appelé:
«Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j’ai envie de voir ma petite-fille, il faut donc que vous me
mettiez au plus vite en état de supporter l’opération.
-- Ne sortez pas, mettez-vous au régime lacté, soyez calme, parlez peu, et je vous garantis qu’avec le beau
temps dont nous jouissons, l’oppression, les palpitations, la toux disparaîtront, et l’opération pourra se faire
avec toutes chances de succès.»
Le pronostic du docteur Ruchon se réalisa, et un mois après l’anniversaire, deux, médecins appelés de Paris
constatèrent un état général assez bon pour autoriser l’opération qui, si elle n’avait point toutes les chances
pour elle, en avait cependant de sérieuses et de nombreuses: en l’examinant dans une chambre obscure, on
constatait que M. Vulfran avait conservé de la sensibilité rétinienne, ce qui était la condition indispensable
pour permettre l’opération, et l’on décidait de la pratiquer avec iridectomie, c’est-à-dire excision d’une
partie de l’iris.
Comme on voulait l’endormir, il s’y refusa:
«Non, dit-il, mais je demande à ma petite-fille d’avoir le courage de me tenir la main; vous verrez que cela
me rendra solide. Est-ce très douloureux?
-- La cocaïne atténuera la douleur.»
L’opération faite, le patient ne recouvra pas la vue instantanément, et cinq ou six jours s’écoulèrent avant que
ne commençât la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d’un bandeau compressif.
Combien furent-elles longues pour le père et la fille, ces journées d’attente, malgré les assurances favorables
de l’oculiste resté au château pour pratiquer lui-même les pansements nécessaires; mais l’oculiste n’était pas
tout: que se passerait-il si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux, un éternuement ne
pouvaient-ils pas tout compromettre?
Et de nouveau Perrine éprouva les angoisses qui l’avaient accablée pendant la maladie de son père et de sa
mère. N’aurait-elle donc retrouvé son grand-père que pour le perdre, et une fois encore rester seule au
monde?
Le temps s’écoula sans complications fâcheuses, et M. Vulfran fut autorisé à se servir, dans une chambre aux
volets clos, et aux rideaux fermés, de son oeil opéré.
«Ah! si j’avais eu des yeux, s’écria-t-il après l’avoir contemplée, est-ce que mon premier regard ne t’aurait
pas reconnue pour ma fille? Ils sont donc imbéciles ici de n’avoir pas retrouvé ta ressemblance avec ton
père? Talouel serait donc sincère en disant qu’il l’avait «supposé».
Mais on ne laissa pas prolonger ses épanchements: il ne fallait pas qu’il éprouvât des émotions, ni qu’il
toussât, ni qu’il eût des palpitations.
«Plus tard».
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Le quinzième jour le bandeau compressif fut remplacé par un bandeau flottant; le vingtième les pansements
cessèrent; mais ce fut seulement le trente-cinquième que l’oculiste, revint de Paris pour décider un choix de
verres convexes qui permettraient la lecture et la vision à distance: avec un malade ordinaire les choses
eussent sans doute marché moins lentement, mais avec le riche M. Vulfran c’eût été naïveté de ne pas pousser
les soins à l’extrême, et de ne pas multiplier les voyages.
Ce que M. Vulfran désirait le plus, maintenant qu’il avait vu sa petite-fille, c’était de sortir pour visiter ses
travaux; mais cela demanda de nouvelles précautions, et imposa de nouveaux retards, car il ne voulait pas
s’enfermer dans un landau aux glaces closes, mais se servir de son vieux phaéton, pour être conduit par
Perrine, et se montrer à tous avec elle: pour cela il importait de choisir une journée sans soleil, aussi bien
que sans vent et sans froid.
Enfin il s’en présenta une à souhait, douce et vaporeuse, avec un ciel bleu tendre, comme on en rencontre
assez souvent en ce pays, et après le déjeuner Perrine donna l’ordre à Bastien de faire atteler Coco au
phaéton.
«Tout de suite, mademoiselle.»
Elle fut surprise du ton de cette réponse, et du sourire de Bastien, mais elle n’y prêta pas autrement attention,
occupée qu’elle était à habiller son grand-père de façon qu’il ne fût exposé à n’avoir ni froid, ni chaud.
Bientôt Bastien revint annoncer que la voiture était avancée, et ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne
quittait pas des yeux son grand-père, marchant seul, arrivait à la dernière marche, quand un formidable
braiment lui fit tourner la tête.
Était-ce possible! Un âne était attelé au phaéton, et cet âne ressemblait à Palikare, mais Palikare lustré,
peigné, les sabots brillants, habillé d’un beau harnais jaune avec des houppettes bleues, qui continuait de
braire le cou tendu, et voulait venir vers Perrine malgré le groom qui le retenait.
«Palikare!»
Et elle lui sauta à la tête en l’embrassant.
«Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!
-- Ce n’est pas à moi que tu la dois, c’est à Fabry qui l’a racheté à La Rouquerie; le personnel des bureaux a
voulu faire ce cadeau à leur ancienne camarade.
-- M. Fabry est un bon coeur.
-- Mais oui, mais oui, il a eu une idée qui n’est pas venue à tes cousins. Il m’en est venu une aussi à moi, qui a
été de commander à Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans quelques jours, et ne sera
traînée que par lui, car ce phaéton n’est pas son affaire.»
Ils montèrent en voiture, et Perrine prit les guides:
«Par où commençons-nous?
-- Comment par où? Mais par l’aumuche donc? Crois-tu que je n’ai pas envie de voir le nid où tu as vécu, et
d’où tu es partie?»
Elle était telle que Perrine l’avait quittée l’année précédente, avec son fouillis de végétation vierge, sans que
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personne y eût touché, respectée même par le temps, qui n’avait fait qu’ajouter à son caractère.
«Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu’à deux pas d’un grand centre ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu
vivre là de la vie sauvage!
-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici, dans la vie civilisée, je n’avais droit à rien; j’ai
souvent pensé à cela.»
Après l’aumuche, M. Vulfran voulut que sa première visite fût pour la crèche de Maraucourt.
Il croyait la bien connaître pour en avoir longuement discuté et arrêté les plans avec Fabry, mais quand il se
trouva dans l’entrée, et qu’il vit d’un coup d’oeil toutes les autres salles: le dortoir où sont couchés les
enfants aux maillots dans des berceaux rosés ou bleus, selon le sexe de l’enfant; le pouponnat où jouent ceux
qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut surpris et charmé de reconnaître que par une habile
distribution et l’emploi de larges portes vitrées, l’architecte avait réalisé le difficile idéal à lui imposé, qui
était que la crèche fût une véritable maison de verre où les mères vissent de la première salle tout ce qui se
passait dans celles où elles ne devaient pas entrer.
Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se précipitèrent sur Perrine en lui présentant le
jouet qu’ils avaient aux mains, une trompette, une crécelle, un cheval de bois, une poule, une poupée.
«Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.
-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimée, adorée; elle est une petite mère pour
eux: personne comme elle qui sache si bien les faire jouer.
-- Vous souvenez-vous, répondit M. Vulfran, que vous me disiez, que c’était une qualité maîtresse de savoir
créer ce qui est nécessaire à nos besoins; il me semble qu’il en est une autre plus belle encore, c’est de savoir