la matinée, ayant trouvé le moyen de se détacher, il s’était approché de Grain de Sel occupé à triquer les
ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là. C’était une habitude religieusement pratiquée par
Grain de Sel d’avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main, de façon à n’être point obligé de
se lever lorsque l’envie de boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là, tout à sa besogne,
il ne pensait pas à regarder autour de lui, mais précisément parce qu’il s’y appliquait et s’y échauffait, la
soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n’avait pas tardé à se faire sentir. Au moment où,
s’interrompant, il allait prendre sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou tendu.
«Qu’est-ce que tu fais là, toi?»
Comme le ton n’était pas grondeur, l’âne n’avait pas bougé.
«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes les idées tournaient toujours autour du
mot boire.
Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu’il emplissait, il l’avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors
celui-ci considérant l’invitation comme sérieuse avait fait deux pas de plus en avant, et, allongeant ses lèvres
de manières qu’elles fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait aspiré une bonne moitié du
verre, plein jusqu’au bord.
«Oh! la! la! la!», s’écria Grain de Sel en riant aux éclats.
Et il se mit à appeler:
«La Marquise! la Carpe!»
À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu’un chiffonnier chargé de sa hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le
locataire du wagon dont la profession était d’être marchand de pâte de guimauve et de parcourir les fêtes et
les marchés en suspendant à un crochet tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons jaunes,
bleus, rouges, comme l’eût fait une fileuse de sa quenouille.
«Qu’est-ce qu’il y a? demanda la Marquise.
-- Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.»
De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme la première fois, le vida à moitié au milieu
des rires et des exclamations des gens qui le regardaient.
«J’avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l’un, mais je ne le croyais pas.
-- C’est un poivrot! dit un autre.
-- Vous devriez l’acheter, dit la Marquise en s’adressant à Grain de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.
-- Ça ferait la paire.»
Grain de Sel ne l’acheta point, mais il se prit d’affection pour lui et proposa à Perrine de l’accompagner le
mercredi au Marché aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle n’imaginait pas du tout
comment elle trouverait le Marché aux chevaux dans Paris, pas plus qu’elle ne voyait comment elle s’y
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prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans se faire voler; elle avait bien des fois
entendu raconter des histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable de se défendre contre eux
si, d’aventure, ils avaient l’idée de s’attaquer à elle. Le mercredi matin elle s’occupa donc de faire la toilette
de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le caresser et de l’embrasser. Mais, hélas! combien
tristement! Elle ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre ami! et elle ne pouvait
s’arrêter à cette pensée sans revoir les ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins
elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre entière, l’âne n’existait que pour souffrir.
Certainement, depuis que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues et des misères, celles
des longues routes, du froid, du chaud, de la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins
n’était-il jamais battu, et se sentait-il l’ami de ceux dont il partageait le sort malheureux; tandis que
maintenant elle ne pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses maîtres; elle en avait tant
rencontré de cruels, qui n’avaient même pas conscience de leur cruauté.
Quand Palikare vit qu’au lieu de l’atteler à la roulotte, on lui passait un licol, il montra de la surprise, et plus
encore quand Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de Charonne au Marché aux
chevaux, lui monta sur le dos en se servant d’une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui
parlait, cette surprise n’alla pas jusqu’à la résistance: Grain de Sel d’ailleurs n’était-il pas un ami?
Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par Perrine, et à travers des rues, où il n’y avait que
peu de voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large, aboutissant à un grand jardin.
«C’est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu’ils n’ont pas un âne comme le tien.
-- Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine pensant que dans un jardin zoologique les bêtes
n’ont qu’à se promener.
Mais Grain de Sel n’accueillit pas cette idée:
«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n’en faut pas... parce que le gouvernement...»
Il n’avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.
Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si active que Perrine avait besoin de toute son
attention pour se diriger au milieu de leur encombrement, aussi n’avait-elle d’yeux ni d’oreilles pour rien
autre chose, ni pour les monuments devant lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les charretiers
et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en esprit par l’attitude de Grain de Sel sur l’âne. Mais lui, qui
n’avait pas les mêmes préoccupations, n’était pas embarrassé pour leur répondre joyeusement, et cela faisait
sur leur parcours un concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs mêlaient leur mot.
Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande grille au delà de laquelle s’étendait un vaste
espace que des lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se trouvaient des chevaux; alors
Grain de Sel mit pied à terre.
Mais pendant qu’il descendait, Palikare avait eu le temps de regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui
faire franchir la grille, il refusa d’avancer. Avait-il deviné que c’était un marché où l’on vendait les chevaux
et les ânes? Avait-il peur? Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait sur le ton du
commandement ou de l’affection, il persista dans sa résistance. Grain de Sel crut qu’en le poussant par
derrière il le ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se permettait cette familiarité sur sa
croupe, se mit à ruer en reculant et en entraînant Perrine.
Quelques curieux s’étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle autour d’eux; le premier rang étant comme
toujours occupé par des porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et donnait son conseil
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sur les moyens à employer pour l’obliger à passer la porte.
«V’là un âne qui donnera de l’agrément à l’imbécile qui l’achètera», dit une voix.
C’était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi Grain de Sel, qui l’avait entendu, crut-il
devoir protester.
«C’est un malin, dit-il; comme il a deviné qu’on va le vendre, il fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter
ses maîtres.
-- Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait fait l’observation.
-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?
-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?
-- C’est ma foi vrai.»
Et ils se donnèrent la main.
«C’est à vous l’âne?
-- Non, c’est à cette petite.
-- Vous le connaissez?
-- Nous avons bu plus d’un verre ensemble: si vous avez besoin d’un bon âne, je vous le recommande.
-- J’en ai besoin, sans en avoir besoin.
-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n’est pas la peine de payer un droit là-dedans.
-- D’autant mieux qu’il paraît décidé à ne pas entrer.
-- Je vous dis que c’est un malin.
-- Si je l’achète ce n’est pas pour faire des malices, ni pour boire des verres, mais pour travailler.
-- Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s’arrêter.
-- De Grèce!...»
Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait n’entendant que quelques mots de leur conversation,
et, docile, maintenant qu’il n’avait plus à entrer dans le marché, Palikare venait derrière elle, sans même
qu’elle eût à tirer sur le licol.
Qu’était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le visage non barbu, une femme de
cinquante ans environ. Par le costume composé d’une blouse et d’un pantalon, d’un chapeau en cuir comme
ceux des cochers d’omnibus, et aussi par une courte pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais
c’était son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et il n’avait rien de dur ni de méchant.
Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie s’étaient arrêtés devant la boutique d’un
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marchand de vin, et, sur une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec deux verres tandis que
Perrine restait dans la rue devant eux, tenant toujours son âne.
«Vous allez voir s’il est malin», dit Grain de Sel en avançant son verre plein.
Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât
l’en empêcher.
«Hein!» dit Grain de Sel triomphant.
Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:
«Ce n’est pas pour boire mon vin que j’en ai besoin, mais pour traîner ma charrette et mes peaux de lapin.
-- Puisque je vous dis qu’il vient de Grèce attelé à une roulotte.
-- Ça, c’est autre chose.»
Et l’examen de Palikare commença en détail et avec attention; quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à
Perrine combien elle voulait le vendre. Le prix qu’elle avait arrêté à l’avance avec Grain de Sel était de cent
francs; ce fut celui qu’elle dit.
Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne vendu sans garantie! C’était se moquer du
monde.» Et le malheureux Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux sabots. «Vingt
francs, c’était tout ce qu’il valait; et encore...
-- C’est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous allons le conduire au marché.»
Perrine respira, car la pensée de n’obtenir que vingt francs l’avait anéantie; que seraient vingt francs dans
leur détresse; alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les plus pressants?
«Savoir s’il voudra entrer cette fois plutôt que la première», dit La Rouquerie.
Jusqu’à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement, mais arrivé là il s’arrêta, et comme elle insistait
en lui parlant et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.
«Palikare, je t’en prie, s’écria Perrine éplorée, Palikare!»
Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.
De nouveau on s’était rassemblé autour d’eux et l’on plaisantait.
«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix.
-- Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre.
-- Tapez dessus.»
Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée.
«Vous voyez bien qu’il n’entrera pas, dit La Rouquerie, j’en donne trente francs parce que sa malice prouve
que c’est un bon garçon; mais, dépêchez-vous de les prendre ou j’en achète un autre.»
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Grain de Sel consulta Perrine d’un coup d’oeil, lui faisant en même temps signe qu’elle devait accepter.
Cependant elle restait paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un sergent de ville vint lui
dire rudement de débarrasser la rue:
«Avancez ou reculez, ne restez pas là.»
Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu’il
comprit qu’elle renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite docilité en remuant les oreilles
d’un air de contentement.
«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en pièces de cent sous dans la main de Perrine, il
faut me conduire ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait bien capable de ne pas
vouloir me suivre; la rue du Château-des- Rentiers n’est pas si loin.»
Mais Grain de Sel n’accepta pas cet arrangement, la course serait trop longue pour lui.
«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton âne ne sera pas malheureux avec elle, c’est
une bonne femme.
-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans ce Paris, dont pour la première fois elle
venait de pressentir l’immensité.
-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.»
En effet, la rue du Château-des-Rentiers n’est pas bien loin du Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas
longtemps pour arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles du Champ Guillot.
Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant la tête de ses larmes qu’elle l’embrassa après
l’avoir attaché dans une petite écurie.
«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.
-- Nous nous aimions tant!»
V
«Qu’allaient-elles faire de trente francs, quand c’était sur cent qu’elles avaient établi leurs calculs?»
Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications depuis la Maison-Blanche jusqu’à Charonne,
mais sans lui trouver de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains de sa mère l’argent de
La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à quoi et comment il allait être employé.
Ce fut sa mère qui en décida:
«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,
-- Es-tu assez bien?
-- Il faut que je le sois. Nous n’avons que trop attendu, en espérant un rétablissement qui ne viendra pas... ici.
Et en attendant nos ressources se sont épuisées, comme s’épuiseraient celles que la vente de notre pauvre
Palikare nous procure. J’aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de misère; mais peut-être que
plus cette misère sera lamentable plus elle fera pitié. Il faut, il faut partir.
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-- Aujourd’hui?
-- Aujourd’hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit sans savoir où aller, mais demain matin. Ce