soir tâche d’apprendre les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est celui du Nord; la gare
d’arrivée, Picquigny.
Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu’en cherchant dans les tas de papiers, elle
trouverait certainement un indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et moins fatigant que
d’aller à la gare du Nord, qui est bien loin de Charonne. Cet indicateur lui apprit qu’il y avait deux trains le
matin: l’un à six heures, l’autre à dix heures, et que la place pour Picquigny en troisièmes classes coûtait
neuf francs vingt- cinq.
«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une voiture, car je ne pourrais certainement pas
aller à pied à la gare puisqu’elle est éloignée. J’aurai bien des forces jusqu’au fiacre.
Cependant elle n’en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures, elle voulut, en s’appuyant sur l’épaule de sa
fille, gagner la voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver, bien que la distance ne fût pas
longue de leur chambre à la rue: le coeur lui manqua, et si Perrine ne l’avait pas soutenue elle serait tombée.
«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t’inquiète pas, cela va aller.»
Mais cela n’alla pas, et il fallut que la Marquise qui les regardait partir apportât une chaise; c’était un effort
désespéré qui l’avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration s’arrêta, la voix lui manqua.
«Il faudrait l’allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne sera rien, ma fille, n’aie pas peur; va chercher La
Carpe; à nous deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas partir... tout de suite.»
C’était une femme d’expérience que la Marquise; presque aussitôt que la malade eut été allongée, le coeur
reprit ses mouvements, et la respiration se rétablit; mais au bout d’un certain temps, comme elle voulut
s’asseoir, une nouvelle défaillance se produisit.
«Vous voyez qu’il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton du commandement, vous partirez demain, et
tout de suite vous prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe; car c’est son vice a ce
muet-là que le bouillon, comme le vin est celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève à
cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu’il le fait! il n’y a pas beaucoup de bourgeois qui en
mangent d’aussi bon.»
Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s’était remis au travail.
«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?» demanda-t-elle.
Ce fut par un sourire qu’il répondit, et tout de suite il ôta le couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans
la cheminée devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se répandait dans la pièce il
regarda la Marquise, les yeux écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude en même
temps que de fierté.
«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre femme, ça la sauverait; mais -- elle baissa la voix,
-- vous savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.»
La Carpe leva les bras au Ciel.
«C’est bien triste pour cette petite.»
En famille, by Hector Malot
La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui disait:
«Qu’y pouvons-nous?»
Et de fait, ce qu’ils pouvaient, ils le faisaient l’un et l’autre, mais le malheur est chose si habituelle aux
malheureux qu’ils ne s’en étonnent pas, pas plus qu’ils ne s’en révoltent. Qui d’eux n’a pas à souffrir en ce
monde? Toi aujourd’hui, moi demain.
Quand le bol fut rempli, la Marquise l’emporta en trottinant pour ne pas perdre une goutte de bouillon.
«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s’agenouillant auprès du matelas, et surtout ne bougez pas,
entr’ouvrez seulement les lèvres.»
Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua
des nausées et une nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.
Décidément le bouillon n’était pas ce qui convenait, la Marquise le reconnut et, pour qu’il ne fût pas perdu,
elle obligea Perrine à le boire.
«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.»
N’ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à tous les maux, obtenu le résultat qu’elle
attendait, la Marquise se trouva à bout d’expédients, et n’imagina rien de mieux que d’aller chercher le
médecin: peut-être ferait-il quelque chose.
Mais bien qu’il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement à la Marquise, en partant, qu’il ne
pouvait rien pour la malade:
«C’est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le chagrin; elle partait, qu’elle serait morte en
wagon; ce n’est plus qu’une affaire d’heures qu’une syncope réglera probablement.
C’en fut une de jours, car la vie, si prompte à s’éteindre dans la vieillesse, est plus résistante dans la
jeunesse: sans aller mieux, la malade, n’allait pas plus mal, et bien qu’elle ne pût rien avaler, ni bouillon ni
remèdes, elle durait étendue sur son matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans la
somnolence.
Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l’idée de la mort, qui obsède les gens âgés et la leur montre partout,
tout près, alors même qu’elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes, qu’ils se refusent à la voir,
même quand elle est là menaçante. Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? C’est à
cinquante ans, à soixante ans qu’on meurt, et elle n’en avait pas trente! Qu’avait-elle fait pour être
condamnée à une mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des mères, qui n’avait jamais
été que bonne pour les siens et pour tous? Cela n’était pas possible. Au contraire, la guérison l’était. Et elle
trouvait les meilleures raisons pour se le prouver, même dans cette somnolence, qu’elle se disait n’être qu’un
repos tout naturel après tant de fatigues et de privations. Quand, malgré tout, le doute l’étreignait trop
cruellement, elle demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans son espérance:
«Puisqu’elle n’est pas morte dans sa première syncope, c’est qu’elle ne doit pas mourir.
-- N’est-ce pas?
-- C’est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.»
En famille, by Hector Malot
Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère on la rassurait comme elle se rassurait
elle-même, était de se demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, car, si minimes que
fussent leurs dépenses, ils filaient cependant terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre,
surtout pour l’imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où iraient-elles? Où trouveraient-elles une
ressource, si faible qu’elle fut, puisqu’il ne leur restait plus rien, rien, rien que les guenilles de leur vêtement?
Comment iraient-elles à Maraucourt?
Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des moments où, dans son angoisse, ses nerfs se
tendaient avec une intensité si poignante, qu’elle se demandait, baignée de sueur, si elle aussi n’allait pas
succomber dans une syncope. Un soir qu’elle se trouvait dans cet état d’appréhension et d’anéantissement,
elle sentit que là main de sa mère, qu’elle tenait dans les siennes, la serrait.
«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette pression dans la réalité.
-- Te parler, car l’heure est venue des dernières et suprêmes paroles.
-- Oh! maman...
-- Ne m’interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton émotion comme je tâcherai de ne pas céder
au désespoir. J’aurais voulu ne pas t’effrayer, et c’est pour cela que jusqu’à présent je me suis tue, pour
ménager ta douleur, mais ce que j’ai à dire doit être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une
mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de reculer encore.»
Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses idées vacillantes. «Il faut nous séparer...»
Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put contenir.
«Oui, c’est affreux, chère enfant, et pourtant j’en suis à me demander si après tout il ne vaut pas mieux pour
toi que tu sois orpheline, que d’être présentée par une mère qu’on repousserait. Enfin Dieu le veut, tu vas
rester seule, ... dans quelques heures, demain peut-être.»
L’émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre qu’après un certain temps.
«Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir; pour cela tu prendras dans ma poche un
papier enveloppé dans une double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c’est mon acte de
mariage, et l’on y trouvera mes noms et ceux de ton père. Tu exigeras qu’on te le rende, car il doit t’être utile
plus tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand soin. Cependant comme tu peux le
perdre, tu l’apprendras par coeur de façon à ne l’oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le montrer, tu
en demanderais un autre. Tu m’entends bien; tu retiens tout ce que je te dis?’
-- Oui, maman, oui.
-- Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas t’abandonner, ... quand tu n’auras plus rien à
faire à Paris et que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir immédiatement pour Maraucourt: par le
chemin de fer, si tu as assez d’argent pour payer ta place; à pied, si tu n’en as pas; mieux vaut encore
coucher dans le fossé de la route et ne pas manger que rester à Paris. Tu me le promets?
-- Je te le promets.
-- Si grande est l’horreur de notre situation que ce m’est presque un soulagement de penser qu’il en sera
ainsi.»
En famille, by Hector Malot
Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre contre une nouvelle faiblesse, et pendant un
temps assez long elle resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,
«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d’anxiété, éperdue de désespoir, maman!»
Cet appel la ranima:
«Tout à l’heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent qu’un murmure entrecoupé d’arrêts, j’ai
encore des recommandations à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce que je t’ai déjà dit,
attends.»
Après un moment, elle reprit:
«C’est cela, oui c’est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque rien; tu n’as le droit de rien réclamer, ce que
tu obtiendras ce sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant aimer... Te faire aimer, ... pour
toi, tout est là.... Mais j’ai espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu’on ne t’aime pas.... Alors tes
malheurs seront finis.»
Elle joignit les mains et son regard prit une expression d’extase:
«Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec cette pensée, et l’espérance de vivre à jamais
dans ton coeur.»
Cela fut dit avec l’exaltation d’une prière qu’elle jetait vers le ciel; puis aussitôt, comme si elle s’était épuisée
dans cet effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non syncopée cependant, ainsi que le
prouvait sa respiration pantelante.
Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle
dans l’enclos qu’elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l’herbe: le coeur, la tête, les jambes lui
manquaient pour s’être trop longtemps contenue.
Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis, comme malgré son anéantissement la
conscience persistait en elle qu’elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour tâcher de se calmer
un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses larmes et ses spasmes de désespoir.
Et par le clos qui s’emplissait d’ombres elle allait, sans savoir où, droit devant elle ou tournant sur
elle-même, ne contenant ses sanglots que pour les laisser éclater plus violents.
Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois peut-être, le marchand de sucre qui l’avait
observée sortit de chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s’approchant d’elle:
«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d’une voix apitoyée.
-- Oh! monsieur...
-- Eh bien, tiens, prends ça, -- il tendit ses bâtons de sucre, les douceurs c’est bon pour la peine.»
VI
L’aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine restait devant la fosse, quand la Marquise,
qui ne l’avait pas quittée, passa son bras sous le sien:
En famille, by Hector Malot
«Il faut venir, dit-elle.
-- Oh! Madame....
-- Allons, il faut venir», répéta-t-elle avec autorité.
Et lui serrant le bras, elle l’entraîna.
Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine eût conscience de ce qui se passait autour
d’elle et comprît où l’on pouvait la conduire: sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie étaient restés avec sa
mère.
Enfin on s’arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d’elle la Marquise qui l’avait lâchée, Grain de Sel,
La Carpe et le marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu’elle les reconnut: la Marquise avait des rubans
noirs à son bonnet, Grain de Sel était habillé en monsieur et coiffé d’un chapeau à haute forme, La Carpe
avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote noisette qui lui descendait jusqu’aux pieds, et le
marchand de sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en vrais Parisiens qui pratiquent
le culte de la Mort, avaient tenu à se mettre en grande tenue pour honorer celle qu’ils venaient d’enterrer.
«C’est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut pouvoir prendre le premier la parole comme
étant le personnage le plus important de la compagnie, c’est pour te dire que tu peux loger au Champ Guillot
tant que tu voudras sans payer.
-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras ta vie: c’est un joli métier.
-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de guimauve, je te prendrai: c’est aussi un joli
métier, et un vrai.»
La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et un geste de sa main qui semblait présenter
quelque chose, il exprima clairement l’offre qu’il faisait à son tour: à savoir que toutes les fois qu’elle aurait
besoin d’une tasse de bouillon, elle en trouverait une chez lui, et du fameux.