Ces propositions s’enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux de Perrine, et la douceur de celles-là lava
l’âcreté de celles qui depuis deux jours la brûlaient.
«Comme vous êtes bons pour moi! murmura-t-elle.
-- On fait ce qu’on peut, dit Grain de Sel.
-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de Paris, répondit la Marquise.
-- Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je parte tout de suite pour aller chez des parents.
-- T’as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les autres d’un air qui signifiait que ces parents-là
ne valaient pas cher; où sont-ils tes parents?;
-- Au delà d’Amiens.
-- Et comment veux-tu aller à Amiens? Tu as de l’argent?
-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c’est pourquoi j’irai à pied.
En famille, by Hector Malot
-- Tu sais la route?
-- J’ai une carte dans ma poche.
-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la route d’Amiens?
-- Non; mais si vous voulez me l’indiquer...»
Chacun s’empressa de lui donner cette indication, et ce fut une confusion d’explications contradictoires
auxquelles Grain de Sel coupa court.
«Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n’as qu’à les écouter. V’là ce que tu dois faire: prendre le chemin
de fer de ceinture jusqu’à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route d’Amiens, que tu n’auras plus qu’à
suivre tout droit; ça te coûtera six sous. Quand veux-tu partir?
-- Tout de suite; j’ai promis à maman de partir tout de suite.
-- Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas avant que je t’embrasse; tu es une brave fille.»
Les hommes lui donnèrent une poignée de main.
Elle n’avait plus qu’à sortir du cimetière, cependant elle hésita et se retourna vers la fosse qu’elle venait de
quitter; alors la Marquise, devinant sa pensée, intervint:
«Puisqu’il faut que tu partes, pars tout de suite, c’est le mieux,
-- Oui pars», dit Grain de Sel.
Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains dans lequel elle mit toute sa reconnaissance,
puis elle s’éloigna à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait.
«J’offre un verre, dit Grain de Sel.
-- Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise.
Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit:
«Pauvre petite!»
Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routière de
France qu’elle avait consultée bien des fois depuis leur sortie d’Italie, et dont elle savait se servir. De Paris à
Amiens sa route était facile, il n’y avait qu’à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste
et qu’un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et
Breteuil; à Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle savait aussi évaluer les distances,
elle calcula que jusqu’à Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si elle faisait trente
kilomètres par jour régulièrement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage.
Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et les recommencer le lendemain?
Justement parce qu’elle avait l’habitude de la marche pour avoir cheminé pendant des lieues et des lieues à
côté de Palikare, elle savait que ce n’est pas du tout la même chose de faire trente kilomètres par hasard, que
de les répéter jour après jour; les pieds s’endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le
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temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si
chaud qu’il fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n’ayant pour se couvrir que des guenilles? Par une belle
nuit d’été elle pouvait très bien coucher en plein air, à l’abri d’un arbre ou d’une cépée. Mais le toit de
feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et n’en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle
l’avait été bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas peur; mais pourrait-elle rester
mouillée pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin?
Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu’elle n’avait pas assez d’argent pour prendre le chemin de fer, elle
laissait entendre, comme elle l’entendait elle-même, qu’elle en aurait assez pour son voyage à pied;
seulement c’était à condition que ce voyage ne se prolongerait pas.
En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de
payer sa place six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou qu’elle entendait sonner dans la poche
de sa jupe quand elle remuait trop brusquement.
Il fallait donc qu’elle fit durer cet argent autant que son voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir
vivre quelques jours à Maraucourt.
Cela lui serait-il possible?
Elle n’avait pas résolu cette question et toutes celles qui s’y rattachaient. Quand elle entendit appeler la
station de La Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de Saint-Denis.
Maintenant il n’y avait qu’à aller droit devant soi, et comme le soleil resterait encore au ciel deux ou trois
heures, elle espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris pour pouvoir coucher en pleine
campagne, ce qui était le mieux pour elle.
Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux maisons, les usines aux usines sans interruption,
et aussi loin que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine plate que des toits et de hautes
cheminées qui jetaient des tourbillons de fumée noire; de ces usines, des hangars, des chantiers sortaient des
bruits formidables, des mugissements, des ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des
échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un épais nuage de poussière rousse, voitures,
charrettes, tramways se suivaient, ou se croisaient en files serrées; et sur celles de ces charrettes qui avaient
des bâches ou des prélarts l’inscription qui l’avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait: «Usines de
Maraucourt, Vulfran Paindavoine.»
Paris ne finirait donc jamais! Elle n’en sortirait donc pas! Et ce n’était pas de la solitude des champs qu’elle
avait peur, du silence de la nuit, des mystères de l’ombre, c’était de Paris, de ses maisons, de sa foule, de ses
lumières.
Une plaque bleue fixée à l’angle d’une maison lui apprit qu’elle entrait dans Saint-Denis alors qu’elle se
croyait toujours à Paris, et cela lui donna bon espoir: après Saint-Denis commencerait certainement la
campagne.
Avant, d’en sortir, bien qu’elle ne se sentît aucun appétit, l’idée lui vint d’acheter un morceau de pain qu’elle
mangerait avant de s’endormir, et elle entra chez un boulanger:
«Voulez-vous me vendre une livre de pain?
-- Tu as de l’argent?» demanda la boulangère à qui sa tenue n’inspirait pas confiance.
Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était assise, sa pièce de cinq francs.
En famille, by Hector Malot
«Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.»
Avant de couper la livre de pain qu’on lui demandait, la boulangère prit la pièce de cinq francs et l’examina.
«Qu’est-ce que c’est que ça? demanda-t-elle en la faisant sonner sur le marbre du comptoir.
-- Vous voyez bien, c’est cinq francs.
-- Qu’est-ce qui t’a dit d’essayer de me passer cette pièce?
-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dîner.
-- Eh bien tu n’en auras pas de pain, et je t’engage à filer au plus vite si tu ne veux pas que je te fasse
arrêter.»
Perrine n’était point en situation de tenir tête:
«Pourquoi m’arrêter? balbutia-t-elle.
-- Parce que tu es une voleuse...
-- Oh! madame.
-- Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, vagabonde. Attends un peu que j’appelle un
sergent de ville.»
Perrine avait conscience de n’être pas une voleuse, bien qu’elle ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse;
mais vagabonde elle l’était puisqu’elle n’avait ni domicile ni parents. Que répondrait-elle au sergent de ville?
Comment se défendrait-elle, si on l’arrêtait? Que ferait-on d’elle?
Toutes ces questions lui traversèrent l’esprit avec la rapidité de l’éclair, cependant telle, était sa détresse
qu’avant d’obéir à la peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce:
«Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma pièce, dit-elle en étendant la main.
Pour que tu la passes ailleurs, n’est-ce pas? Je la garde, ta pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de
ville, nous l’examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus vite que ça, voleuse!»
Les cris de la boulangère qui s’entendaient de la rue avaient arrêté trois ou quatre passants et des propos
s’échangeaient entre eux curieusement:
«Qu’est-ce que c’est?
-- C’te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère.
-- Elle marque mal.
-- N’y a donc jamais de police quand on en a besoin?»
Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant on la laissa passer, mais en l’accompagnant
d’injures et de huées, sans qu’elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner
pour voir si on ne la poursuivait point.
En famille, by Hector Malot
Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgré tout
elle respira: pas arrêtée! plus d’injures!
Il est vrai qu’elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus d’argent; mais cela c’était l’avenir; et ceux qui, aux
trois quarts noyés, remontent à la surface de l’eau, n’ont pas pour première pensée de se demander comment
ils souperont le soir et dîneront le lendemain.
Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la délivrance cette pensée du dîner
s’imposa brutalement, sinon pour le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle
n’était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu’on ne
marche pas sans manger. En combinant son voyage elle n’avait compté pour rien les fatigues de la route, le
froid des nuit et la chaleur du jour, tandis qu’elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de cinq francs
lui assurait; mais maintenant qu’on venait de lui prendre ses cinq francs et qu’il ne lui restait plus qu’un sou,
comment achèterait-elle la livre de pain qu’il lui fallait chaque jour? Que mangerait-elle?
Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où dans les champs; sous la lumière rasante du
soleil couchant s’étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des betteraves qui verdoyaient,
des oignons, des choux, des luzernes, des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d’ailleurs, alors
même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui
eût-il servi? elle ne pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises qu’elle ne pouvait la
tendre pour implorer la charité des passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.
Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu’elle pour lui demander de quoi vivent les
vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilisés.
Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse qu’elle, seule, sans pain, sans toit, sans
personne pour la soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré par le chagrin?
Et cependant il fallait qu’elle marchât, sans savoir si au but une porte s’ouvrirait devant elle.
Comment pourrait-elle arriver à ce but?
Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d’abattement pendant lesquelles le
fardeau que nous avons à traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c’était le soir qui l’attristait
toujours, même sans raison; mais combien plus pesamment quand, à l’inconscient, s’ajoutait le poids des
douleurs personnelles et immédiates qu’elle avait en ce moment à supporter!
Jamais elle n’avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille difficulté à prendre parti; il lui semblait
qu’elle était vacillante, comme une chandelle qui va s’éteindre sous le souffle d’un grand vent, s’abattant
sans résistance possible tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, folle.
Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée d’été, sans nuages au ciel, sans souffle d’air,
d’autant plus triste pour elle qu’elle était plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur le pas de
leur porte avec l’expression heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des champs et
respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir; même aux chevaux qui se hâtaient parce qu’ils sentaient
l’écurie où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.
Lorsqu’elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de deux grandes routes qui toutes deux
conduisaient à Calais, l’une par Moisselles, l’autre par Écouen, disait le poteau posé à leur intersection; ce
fut celle-là qu’elle prit.
VII
En famille, by Hector Malot
Bien qu’elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à
faire la route dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne s’inquiétât d’elle, elle eût trouvé une
tranquillité que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s’arrêter quand elle serait
trop fatiguée, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l’obscurité de la nuit, elle n’aurait
pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ voisin, ce qui n’était pas rassurant. Dans ces conditions,
le mieux était donc qu’elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et profitât des dernières clartés du soir pour
chercher un endroit où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne
heure, quand il fait encore clair, n’est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant devaient lui
servir d’exemple, puisqu’elle vivait de leur vie.
Elle n’eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut réunir toutes les garanties qu’elle pouvait