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作者:法-Hector Malot 当前章节:15431 字 更新时间:2026-6-15 17:07

Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là depuis deux ou trois jours.

Mais il importait peu qu’il fût plus ou moins rassis, la grande affaire était qu’il fût plus gros qu’un petit pain

d’un sou, et en réalité il en valait au moins deux.

Aussitôt qu’elle l’eut entre les mains, sa bouche se remplit d’eau; cependant quelque envie qu’elle en eût, elle

ne voulut pas l’entamer avant d’être sortie du village. Cela fut vivement fait. Aussitôt qu’elle eut dépassé les

dernières maisons, tirant son couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de manière à la diviser

en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois

autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient, calculait-elle, jusqu’aux environs d’Amiens, si petits

qu’ils fussent.

C’était en traversant le village qu’elle avait fait ce calcul qui lui semblait d’une exécution aussi simple que

facile, mais à peine eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu’elle sentit que les

raisonnements les plus forts du monde n’ont aucune puissance sur la faim, pas plus que ce n’est sur ce qui

doit ou ne doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il fallait qu’elle mangeât, et ce fut

gloutonnement qu’elle, dévora son premier morceau en se disant qu’elle ne mangerait le second qu’à petites

bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second

sans qu’elle pût se retenir, malgré tout ce qu’elle se disait pour s’arrêter. Jamais elle n’avait éprouvé pareil

anéantissement de volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce qu’elle faisait. Elle se disait que

c’était bête et misérable; mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la force qui l’entraînait.

Sa seule excuse, si elle en avait une, se trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne pesaient pas

une demi-livre, quand une livre entière n’eût pas suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si

intense sans doute que parce qu’elle n’avait rien mangé la veille, et que parce que les jours précédents elle

n’avait pris que le bouillon que La Carpe lui donnait.

Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure de toutes, fut cause que le quatrième morceau

eut le sort des trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu’elle ne pouvait pas faire autrement et que

dès lors il n’y avait de sa part ni faute, ni responsabilité.

Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu’elle se remit en marche, et elle n’avait pas fait cinq cents mètres sur

la route poudreuse, qu’elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand l’accès de faim qui

venait de la prendre se produirait de nouveau, si d’ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait pas.

Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une sensation d’ardeur et d’aridité de la gorge: la

matinée était brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui l’inondait de sueur et la desséchait; on

respirait un air embrasé, et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets rosés des liserons et les

fleurs bleues des chicorées pendaient flétris sur leurs tiges amollies.

Tout d’abord elle ne s’inquiéta pas de cette soif; l’eau est à tout le monde et il n’est pas besoin d’entrer dans

une boutique pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une fontaine, elle n’aurait qu’à se

mettre à quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu’elle voudrait.

Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de l’Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne

présente aucune rivière, et n’a que quelques rus qui s’emplissent d’eau l’hiver, mais restent l’été entièrement

à sec; des champs de blé ou d’avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres d’où émerge çà et

là une colline, couronnée d’un clocher et de maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant

une vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.

Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau regarder de chaque coté de la rue qui le

traverse, nulle part elle n’aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les

villages où l’on a pensé au vagabond du chemin qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela

En famille, by Hector Malot

suffit.

Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n’osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une

maison et demander un verre d’eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà d’une façon peu

encourageante à son premier passage, et il lui avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à

la déguenillée inquiétante qu’elle était; ne l’arrêterait-on pas quand on la verrait passer une seconde fois

devant les maisons? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait quelque chose qu’on la

laisserait circuler; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche un bon

coup pour elle ou pour sa troupe.

Il fallait marcher.

Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, où le vent, brûlant

soulevait à chaque instant des tourbillons de poussière qui l’enveloppaient, la soif lui devenait de plus en plus

pénible; depuis longtemps elle n’avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle eût été un corps

étranger dans sa bouche; il lui semblait que son palais se durcissait semblable, à de la corne qui se

recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, pour ne pas étouffer, à rester les lèvres

entr’ouvertes, ce qui rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.

À bout de forces, elle eut l’idée de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu’elle put

trouver sur la route, et ils rendirent un peu d’humidité à sa langue qui s’assouplit; sa salive devint moins

visqueuse.

Le courage lui revint, et aussi l’espérance; la France, elle le savait par les pays qu’elle avait traversés depuis

la frontière, n’est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien par trouver quelque rivière, une

mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent soufflât toujours

comme s’il sortait d’une fournaise, le soleil depuis un certain temps déjà s’était voilé, et, quand elle se

retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait tout l’horizon,

aussi loin qu’elle pouvait le sonder. C’était un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait avec lui la pluie

qui ferait des flaques et des ruisseaux où elle pourrait boire tant qu’elle voudrait.

Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route,

entraînant avec elle des tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin, puis, quand son fracas

se calma, on entendit dans le sud des détonations lointaines, qui s’enchaînaient, vomies sans relâche d’un

bout à l’autre de l’horizon noir.

Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s’était couchée dans le fossé, à plat ventre, les

mains sur ses yeux et sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d’abord, affolée par la soif, elle

n’avait pensé qu’à la pluie, le tonnerre en la secouant lui rappelait qu’il n’y a pas que de la pluie dans un

orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d’eau, de la grêle, des coups de foudre.

Où s’abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe était traversée, comment la ferait-elle sécher?

Dans les derniers tourbillons de poussière qu’emportait la trombe, elle aperçut devant elle à deux kilomètres

environ la lisière d’un bois à travers lequel s’enfonçait la route, et elle se dit que là peut-être elle trouverait

un refuge, une carrière, un trou où elle se terrerait.

Elle n’avait pas de temps à perdre: l’obscurité s’épaississait, et les roulements du tonnerre se prolongeaient

maintenant indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat plus formidable que les autres, qui

suspendait, sur la plaine et dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s’il venait d’anéantir la vie de la

terre.

En famille, by Hector Malot

Arriverait-elle au bois avant l’orage? Tout en marchant aussi vite que sa respiration haletante le permettait,

elle tournait parfois la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux de ses nuages noirs; et, de

ses détonations, il la poursuivait en l’enveloppant d’un immense cercle de feu.

Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d’une fois été exposée à de terribles orages, mais alors elle

avait son père, sa mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant elle se trouvait seule, au

milieu de cette campagne déserte, pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête.

Elle eût dû marcher contre elle qu’elle n’eût certainement pas pu avancer, mais par bonheur le vent la

poussait, et si fort, que par instants il la forçait à courir.

Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n’était pas encore au-dessus d’elle.

Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se mit à courir, en se ménageant cependant pour

ne pas tomber à bout de souffle; mais, si vite qu’elle courut, l’orage courait encore plus vite qu’elle, et sa voix

formidable lui criait dans le dos qu’il la gagnait.

Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête

chancelante, la bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et par moment le coeur lui

manquait.

Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle distinguait nettement ses grands arbres que des

abatis récents avaient clairsemés.

Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa lisière, qui pouvait lui donner un abri que la

plaine certainement ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance présentât une chance de réalisation,

si faible qu’elle fut, pour que son courage ne l’abandonnât pas: que de fois son père lui avait-il répété que

dans le danger les chances de se sauver sont à ceux qui luttent jusqu’au bout!

Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son père tenait encore la sienne et l’entraînait.

Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la

poursuivait plus, il l’avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu’elle ralentît sa course, car mieux valait encore

s’exposer à être inondée que foudroyée.

Elle n’avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie larges et épaisses s’abattirent, et elle crut que

c’était l’averse qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent, coupée par les commotions du

tonnerre qui la refoulaient.

Enfin elle entrait dans le bois, mais l’obscurité s’était faite si noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder

bien loin, cependant à la lueur d’un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte distance, une cabane à

laquelle conduisait un mauvais chemin creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard.

De nouveaux éclairs lui montrèrent qu’elle ne s’était pas trompée: c’était bien un abri que des bûcherons

avaient construit en fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l’abri du soleil et de la pluie.

Encore cinquante pas, encore dix et elle échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces, épuisée

par sa course, étouffée par son émoi, elle s’affaissa sur le lit de copeaux qui couvrait le sol.

Elle n’avait pas repris sa respiration qu’un fracas effroyable emplit la forêt, avec des craquements à croire

qu’elle allait être emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés se courbaient, leurs tiges

se tordaient, et des branches mortes tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes cépées.

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La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un balancement plus fort que les autres n’allait-elle

pas s’effondrer?

Elle n’eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme accompagnée d’une terrible poussée la jeta à la

renverse, aveuglée et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à elle, tout on se tâtant pour

voir si elle était encore en vie, elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l’obscurité, un chêne que le

tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du haut en bas de son écorce, projetée à l’entour, et qui, en

tombant sur la cabane, l’avait bombardée de ses éclats; le long de son tronc nu deux de ses maîtresses

branches pendaient tordues à la base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des gémissements

sinistres.

Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée de la mort qui venait de passer sur elle, et

si près que son souffle terrible l’avait couchée sur le sol, elle vit le fond du bois se brouiller, en même temps

qu’elle entendit un roulement extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d’un train rapide, -- c’était la

pluie et la grêle qui s’abattaient sur la forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la

bourrasque, mais elle ne s’effondra pas.

L’eau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les bûcherons avaient inclinée au nord, et, sans se

faire mouiller, Perrine n’eut qu’à étendre le bras pour boire à sa soif dans le creux de sa main.

Maintenant elle n’avait qu’à attendre que l’orage fût passé; puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts

furieux, elle supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu’elle fût, ne vaudrait pour elle cette

cabane de branchages dont elle était maîtresse. Cette pensée la remplit d’un doux bien-être qui, succédant

aux efforts qu’elle venait de faire, à ses angoisses, à ses affres, l’engourdit; et malgré le tonnerre qui

continuait ses coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à flots, malgré le vent et son

fracas à travers les arbres, malgré la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s’allongeant au milieu

des copeaux qui lui servaient d’oreiller, elle s’endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance

qu’elle ne connaissait plus depuis longtemps: c’était donc bien vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de

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